Paul Laurendeau, linguiste, sociolinguiste, philosophe du langage

LAURENDEAU 1985A

LAURENDEAU, P. (1985a), « La langue québécoise: un vernaculaire du français », Itinéraires et contacts de cultures, vol. 6, Paris – Québec, L`Harmattan, pp 91-106.

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Qu’est-ce que le québécois? Qu’est-ce que la langue québécoise? Nous présentons une rapide revue des principales appellations données au vernaculaire québécois tout en critiquant leurs limites. Puis, en nous basant sur les acquis théoriques de la sociolinguistique nord-américaine (W. Labov principalement) nous tentons de donner une définition objective du québécois. Nous avons tenu à compléter cet exposé non technique de notes assez développées (voir notes 1 à 21) qui clarifient certains points de détail (définition de termes spécialisés, problèmes précis de socio-linguistique, aspects du parler québécois) de façon à en faciliter la lecture d’ensemble.

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Le québécois comme «charmante vieillerie»

«On connaît la solution: dénier à ces faits tout intérêt linguistiques pour en faire de charmantes vieilleries, du folklore plus ou moins dialectal, des bâtardises de colonisé, des manifestations de langue non structurée, informe et décadente.» (Jean-Marcel Léard in TraLiQ IV: 1)

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Trois «explications» épilinguistiques des faits du québécois. –Le francophone en général et en particulier le francophone de France, qu’il soit homme de la rue ou linguiste, a, face au parler québécois, un comportement constant. Étonné par les différences qu’il note entre ce parler et son propre idiome, il portera un jugement idéologique ou épilinguistique1 qui frappe par sa régularité. Prenons un exemple simple. On constate en québécois l’existence d’un morphéme causal à cause que pouvant connître des utilisations interrogatives du type à cause ? Ce fait, particulier et sans équivalent français immédiat, déclenche trois types contants d’ «explication».

«Explication» par un substrat patois. — Le mythe de l’omniprésence d’un ou de plusieurs substrat(s) patois dans le québécois est tenace. Les parlers des régions (normands, saintongeais, poitevins, angevins, etc.) sont supposés être les détenteurs du secret de la différence. De nombreuses études au Québec se spécialisent dans le plat constat de l’existence dans la mythique «Gallo-romania» de particularités linguistiques du québécois. A cause que par exemple sera présenté comme existant aussi en Aunis et en Saintonge (cf. TraLiQ IV: 138)  et on laissera sous-entendre, sans jamais l’expliciter, une filiation du saintongeais vers le québécois. Or une filiation de ce type est dénuée de toute base solide. Il apparaît plus pertinent d’admettre une origine commune2 à partir de laquelle des évolutions parallèles s’effectuent dans les deux idiomes, ce qui rend, en dernière analyse, la référence au saintongeais inutile pour rendre compte du québécois.3

«Explication» par l’adstrat anglo-américain. — Non moins mythique est la tentative d’explication de la différence par l’adstrat anglo-américain. On présente alors le québécois comme une variété de français ayant subi un grand nombre de «contaminations» par l’anglais. Devant l’existence en québécois du morphème interrogatif à cause on perlera d’une contamination par l’anglais because et on affirmera que cette différemce ce n’est pas du (bon) français. Le réflexe de certains linguistes québécois consistera alors à jouer le substrat contre l’adstrat! Ils diront que ce morphème interrogatif «apparaît aussi en Suisse romande sous diverses formes à cause? à kosa?» (TraLiQ IV: 139). De tels débats ne mènent nulle part. Il est hors de notre propos de rendre compte ici de l’entier du problème de l’influence de l’adstrat anglo-américain sur le québécois. Il suffit de dire qu’on exagère généralement cette influence.4

«Explication» par le français lui-même. — Finalement en entendant des morphèmes comme asteur, tsé, fak, pi, le français, redécouvrant son propre vernaculaire à travers un vernaculaire qui lui est très voisin, déclarera: «C’est comme en français finalement!»  Le fait est que, de par une longue tradition, le français des linguistes est encore un français très artificiel.  Or, il est frappant de constater combien une partie non négligeable du québécois se ramène en fait au français réel, au français vernaculaire qui échappe encore aux linguistes. Mais cette «partie non négligeable» du québécois n’est pas tout le québécois. Dans le cas du morphème à cause que, si, superficiellement, on serait tenté de n’y voir qu’une façon différente de dire «parce que», en réalité des différences distributionnelles précises les distinguent.

Ces trois types d’ «explication» sont sous-jacents dans la plupart des appellations qui ont cours dans l’usage courant pour désigner le vernaculaire québécois qui est pourtant ni du patois, ni du chiak5, ni du français standard. Passons maintenant en revue ces différentes désignations données au québécois (et à son «grand frère», le français) et voyons-en les limites.

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Les désignations épilinguistiques du québécois et du français.

C’est pas français de France, c’est pas eh… pas québécois eh… joual. C’est eh… (CBMT-I-181-32-16)
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Au Québec, dans le métalangage descriptif comme dans le discours épilinguistique, le vernaculaire québécois (Q) et le français (F) font l’objet d’un assez grand nombre de désignations plus ou moins heureuses dont voici une liste représentative mais non exhaustive:

Q: Français régional ; français colonial ; français d’outremer ; français du Québec ; joual ; québécois.

F: Français de Paris ; Français de France ; Français central ; français de référence ; français standard ; français.

On arrive à dégager deux types distincts de désignation: la désignation topique, mettant l’accent sur les variations de lieux où sont parlés les idiomes et la désignation stratique, mettant l’accent sur la variation des registres linguistiques (registre formel/registre d’usage).  Ces deux paramètres de la variation –diatopie (variation dans l’espace) et diastratie (variation des registres) — seraient opératoires si le discours épilinguistique les isolait sans s’ouvrir à des effects secondaires idéologiques incontrôlés. On notera aussi — et cela est révélateur — que les désignations épilinguistiques négligent l’important paramètre de la variation selon la classe sociale. Voyons maintenant les limites de ces deux types de désignations.

Les désignations topiques. — Prétendre qu’un idiome serait «régional» ou «colonial» c’est effectuer une proposition idéologique6 qui importe sans contrôle des modes d’inter-relations géopolitiques et les applique aux variétés linguistiques en soi alors qu’ils ne concernent que les hommes qui les parlent. Déjà douteuses de ce point de vue, les appellations de français régional et de français colonial ont en plus le défaut de ne pas désigner spécifiquement le vernaculaire québécois puisqu’elles ont servi (et servent encore) à désigner toutes les variétés de français parlées à l’extérieur de… Paris (ou de la France pour français colonial et pour le trop relatif français d’outremer qui, pour un francophone nord-américain, ne pourrait désigner autre chose que le français parlé en France!).  Français du Québec arrive à isoler le bon espace mais a pour effet secondaire de laisser croire que l’idiome parlé au Québec se ramène grosso modo à du français. Fréquemment utilisé pour occulter l’existence d’un québécois vernaculaire7, le terme de français du Québec n’en désigne pas moins une réalité effective: le français formel parlé au Québec. Nous y revenons en abordant les désignations stratiques.

Pour ce qui est des désignations topiques du français, nous rejetons français de Paris pour des raisons de variation linquistique (diversité des parlers de France même lorsque l’on fait abstraction des patois). Français de France est un terme ingénieux créé par les usagers du vernaculaire québécois qui se démarquent des français et de leur parler:

A: (Il faudrait) prononcer comme le Français de France?
B: Ben peut-être pas comme les français de France… (CBMT-VI-121-66-12)

Mais ce terme, fréquent dans notre corpus8, a la même faiblesse que français de Paris tout en étant inutilement pléonastique.

Les désignations stratiques. — Le terme joual9 est las désignation stratique la plus courante donnée au vernaculaire québécois par les usagers et les grammairiens. C’est un terme passablement ambigu dans l’esprit des usagers et passablement daté [milieu des années 60 — époque des débats sur la littérature en joual1] dans l’esprit des intellectuels. Parfois il désignera une particularité topique au sens strictement variationnel11:

Nous autres on a toujours parlé un petit peu joual les gens de la Beauce. C’est… ça parle beauceron comme on dit. (CBMT-I-232-132-3)

Mais le plus souvent, il sert à désigner le «français» qui, au Québec, selon une théorie spontanée des usagers et des grammairiens, se transformerait graduellement en anglais par contamination (cf. P. 92)12:
Pas parler cheval (sic), tu sais moitié anglais, noitié français. (CBMT-VI-173-161-23)

C’est par rapport qu’on parle pas le vrai français.  On parle… des fois on dit des mots mais on parle comme le joual, tu sais… des mots qu’on prononce à l’anglais hein. (CBMT-VI-104-27-32)

Cette première spécialisation du terme joual chez les usagers le rend déjà inapte à désigner le vernaculaire québécois «at large»13.

Ajoutons à sa charge qu’il véhicule presque toujours un jugement de valeur dépréciatif ou auto-dépréciatif:

…le langage joual va diminuer, tu sais. J’aimerais bien ça, pis ç’a déjà commencé, tu sais les gens parlent mieux. (CBMT-III-145-111-31)

…je parle joual. Je sais pas bien m’exprimer parce que chez nous on parlait pas bien. Alors disons qu’à l’école on apprend à bien parler un petit peu.  On est… on est toujours sur eh… sur la clôture. Un moment donné c’est joual, un moment donné…on s’efforce de bien parler là… ça réussit pas toujours. (CBMT-I-135-106-19)

Le second exemple montre bien que dans le mot joual la dualité registre formel/registre d’usage est parasitée par une perception manichéenne de la variation diastratique (structure verticale en «niveaux de langues» héritée de l’école). Une telle situation, au reste entretenue, rend l’appellation joual inutilisable dans un métalangage descriptif. Pour sa part, français du Québec est valable pour désigner le registre formel de français parlé au Québec (à l’Université, à Radio-Canada, etc).

On constate que les désignations stratiques courantes du français ne sont pas plus satisfaisantes. Français central est ambigu. Il est impossible de savoir s’il s’agit d’une désignation topique ou stratique (le centre de l’Empire ou le centre du registre?) et si le «centre»  auquel elle renvoie est donné comme une réalité ou comme une construction (c’est-à-dire une fiction — ce qui est probablement le cas). Le terme français de référence, faussement neutre, dissimule mal une connotation normative autant qu’un flou dans les critères de description. Français standard est plus insidieux. Le mot «standard» est amplement utilisé par la sociolinguistique américaine qui se réfère constamment à l’anglais standard comme à un axiome. Or l’absence de définition rigoureuse de ce faux concept entraîne l’apparition de définitions non contrôlées dont le contenu idéologique  apparaît nettement. De langue neutre non définie (pendant cent trente pages), la langue «standard» passe subrepticement chez Labov à «vernaculaire des classes moyennes américaines».

«Mais auparavant, il n’est pas inutile d’examiner un peu l’anglais standard dans son cadre naturel premier, celui où il sert de moyen de communication orale familière entre locuteurs appartenant à la middle class » (Labov 1978: 130).

Toute une théorie spontanée de la société se laisse ici deviner (nous revenons plus loin sur ces questions).

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Désignations proposées pour un métalangage descriptif. —Ayant critiqué les différentes désignations épilinguistiques des deux concepts généraux de «langue française» et «langue québécoise» nous proposons maintenant la typologie suivante pour un métalangage descriptif:
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[Il est temporairement impossible de reproduire ce tableau – veuillez consulter la version imprimée de l’article]

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Aucune connotation normative ne devrait être dégagée de ce tableau qui se veut strictement descriptif. Les registres formel et d’usage désignent des modes d’interaction qu’il convient de définir à partir de critères externes. Le chevauchement partiel entre le paramètre de la classe sociale (ramené ici à deux blocs: majorité et minorité élitaire) et celui du registre doit aussi être cerné avec précision. Le fait de désigner le registre formel de l’idiome parlé en France du simple nom de français est une concession au sens commun de la majorité des francophones. La logique du tableau imposerait le pléonasme français de France que nous avons déjà éliminé.

Intéressons-nous maintenant à la case 1 de ce tableau et passons à la définition du québécois vernaculaire.
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Le québécois comme vernaculaire du français

« (Les linguistes) s’accordent tous sur le fait que les dialectes non standard constituent des systèmes hautement structurés » (W. Labov 1978: 155).

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Définition du québécois. — Nous proposons pour le québécois la définition suivant14:

Québécois : Vernaculaire du français, parlé par la majorité de la population du Québec.

Voyons en quoi cette définition prend en compte les différents paramètres de la variation linguistique.

Le paramètre topique [(…) population du Québec]. — Cette définition met de côté la langue des francophones «hors-Québec» (franco-manitobains, franco-ontariens, acadiens, louisianais)15, le chiak acadien, les créoles, etc. L’objet d’étude est localisé à l’intérieur du Québec comme espace géographique et géopolitique.

«Cela dit, même à l’intérieur d’un domaine ainsi limité, il existe des différences régionales encore inobservées et nous découvrons sans cesse de nouveaux aspects de cette grammaire, aussi bien dans les enregistrements déjà effectués que dans nos études actuelles » (Labov 1978: 10).

Le paramètre stratique [Vernaculaire (…) parlé (…)]. –Cette définition met de côté la langue écrite (même celle du Québec) et la langue des médias (même ceux du Québec). La première comme système sémiotique fonctionnant selon des lois différentes des systèmes oraux (le québécois est un parler). La seconde — le français du Québec — comme registre formel correspondant en bonne partie au français parlé dans les médias en France (exclusion faite des débats publics) et fonctionnant selon des lois différentes du registre d’usage (le québécois est un vernaculaire).

Le paramètre de la classe sociale [(…) la majorité de la population (…)]. — Cette définition met de côté le français du Québec qui est le système linguistique utilisé par la minorité élitaire (professionnels, hauts cadres, journalistes, universitaires) et prend en compte la langue de la majorité de la population (représentants du lumpenprolétariat, du prolétariat et de la lower middle class principalement).

Dualité du système [Vernaculaire du français (…)]. — Une fois circonscrits les élément de définition externes (paramètres sociolinguistiques) il reste à établir l’élément de définition interne (critère du système linguistique) pour que l’objet soit cerné de façon satisfaisante. La question qu’il faut alors poser est la suivante: lorsqu’on oppose français et québécois, sommes-nous en face d’un seul ou de deux système(s) linguistique(s)16?
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[Il est temporairement impossible de reproduire ce tableau – veuillez consulter la version imprimée de l’article]

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Nous avons développé ailleurs les solutions proposées à cet important problème théorique (cf. Laurendeau 1987a: Première partie). Ce développement peut se réumer en trois thèses:

1° Le français et le français du Québec forment un système linguistique quasi unique (les deux cercles se chevauchent). L’intercompréhension mutuelle est presque totale. On observe des différences phonético-prosodiques (le fameux «accent») et quelques particularités lexicales des deux côtés.

2° Le français (de France et du Québec) a une importante zone d’intersection commune avec le québécois (l’espace i. sur le graphe). De ce point de vue ce sont deux idiomes (angl. dialects) d’une même langue. Mais la plus grande partie des deux systèmes est sans intercompréhension mutuelle (sous réserve de la sous-thèse 3a). De ce point de vue ce sont deux langues différentes. On a à la fois deux systèmes et un seul (dualité dy système et identité dialectique des contraires).

3° Un énonciateur parlant québécois et un énonciateur parlant français arriveront cependant presque toujours à se comprendre17, principalement pour deux raisons:

a) Les usagers du vernaculaire québécois disposent presque tous d’un registre formel (actif ou passif) qui correspond grosso modo au français du Québec et avec legquel ils sont en situation constante de code-switching18 si bien qu’ils décodent le français et standardisent leurs formes s’ils sentent qu’on ne décode pas leur vernaculaire.

b) Le français étant une langue de prestige faisant l’objet, pour l’usager du vernaculaire québécois, d’un fort sentiment de language loyalty19, on observe constamment l’apparition de phénoménes de frayage (symbolisés par les flèches) du français vers le québécois20.

Compte tenu de ces trois thèses, nous pouvons dire que le québécois est un vernaculaire du français, c’est-à-dire un des systèmes linguistiques effectifs faisant partie de la grande diatopie du français. Au sujet de la tension dialectique français/vernaculaire du français il convient maintenant de remettre certaines idées reçues en question.

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Le vernaculaire n’es pas un «accident». — La philosophie spontanée des grammairiens construit une représentation idéale des langues « standardisées » Weinreich 1968: 681) qui maintient intact un vieux problème mal posé de la philosophie classique: celui de l’essence et de l’accident.  La langue standardisée serait l’essence (parfaite) d’une langue et les vernaculaires en seraient les différents accidents (imparfaits et déformés). Or, lorsqu’on voit un grammairien scolaire ériger sans s’en rendre compte le français parisien écrit du XIXe siècle en «langue de référence», ou William Labov donner l’anglais des classes moyennes américaines comme une «langue standard» on ne peut s’empêcher de retrouver en eux le philosophe (idéaliste) nommant l’ «essence» et remarquer avec Lucien Sève (1980: 111) que:

« …ce que toute philosophie jusqu’ici nomme essence, loin d’être la vérité la plus profonde des choses, n’est que la transfiguration de leur réalité empirique en nécessité logique éternelle. L’essence donne ce qui est comme devant être.»

Que le vernaculaire d’une classe positionnée (français de Paris ou anglais des classes moyennes américaines) soit donné comme l’essence objective d’une langue est théoriquement inacceptable. Alors comment résoudre le problème bien réel de la langue standardisée? La tentation serait grande de nier toute existence à cet objet (puisqu’il renvoie à un faux concept) en le ramenant à sa simple désignation. Or ce faisant, on reproduit spontanément les deux positions antinomiques de la philosophie classique dans son débat sur l’essence:

« A l’essentialisme, à l’affirmation idéaliste que l’essence existe objectivement comme entité spirituelle, s’oppose ainsi un nominalisme pour qui le nom commun des choses concrètes et singulières est l’unique réalité qui réponde à l’idée d’une généralité abstraite » (Sève 1980: 46).

On sent alors que le problème est en fait mal posé. Intuitivement on sait bien que le français ou l’anglais existent et ne sont pas que des noms. En réalité — et ici la réflexion spontanée se rapproche du matérialisme dialectique — on a l’impression que le français se réalise à travers le vernaculaire québécois qui est un de ses modes d’existence.

« Nous sommes bien ici sur le terrain de la conception dialectique matérialiste des rapports entre universel et particulier: le particulier est le mode d’existence de l’universel, l’universel est toujours présent dans le particulier, et dans le cas atypique tout autant que dans le typique » (Sève 1980: 234).

Le matérialisme dialectique transforme les données d’une façon particulièrement féconde pour le linguiste. Il retire le problème de l’ornière idéaliste en inscrivant l’essence dans un processus.

« Qu’est-ce alors que l’essence dans son acception dialectique matérialiste? C’est le rapport fondamental producteur de la chose, le procès fondamental où se développe ce rapport, la loi fondamentale de ce développement au sein de l’ensemble organique des rapports et procès auquel il appartient » (Sève 1980: 75).

Le français fondamental, standardisé, de référence n’est rien d’autre qu’un rapport producteur entre ses vernaculaires. C’est une intersection construite entre des énonciateurs en interaction. C’est le produit indispensable d’une inter-relation entre des sujets s’exprimant usuellement dans des idiomes divergeants. C’est une langue véhiculaire construite strictement à partir des vernaculaires du français21 et visant spontanément à une intercompréhension plus grande entre les personnes parlant ces vernaculaires. Quiconque a déjà utilisé le registre formel pour communiquer peut comprendre naturellement que l’opération qui fait le français est une pure et simple standardisation des formes du vernaculaire du français dans la construction d’un rapport.

Évidemment les choses ne sont pas simples. Comme toute construction abstraite de ce type (qu’on pense par exemple à l’argent dans le système d’échange), la langue standardisée — issue généralement du vernaculaire des classes positionnées — fait l’objet d’une déformation téléologique: de moyen (d’élargissement du rayon d’action de la communication) elle devient fin. Les classes positionnées occultent alors le caractère véhiculaire et second de la langue standardisée et (par le truchement des appareils idéologiques d’état: école implantant la grammaire normative de l’écrit, médias électroniques et organismes gouvernementaux divers serinant l’idéologie du «bon français») tentent de l’imposer, de la généraliser comme vernaculaire, comme langue première parce qu’elles ont graduellement fait de ce fétiche un des symboles de leur contrôle sur le «contrat social».

« C’est ainsi que les normes déclarées de la classe sociale dominante, dès lors que celle-ci est suffisamment unie et à l’abri des grandes invasions venues d’en bas, peuvent finir par produire un dialecte « supérieur » uniforme. La « prononciation reçue » de l’anglais, décrite par H.C. Wyld par exemple, constituait un dialecte de classe de ce genre, rigoureusement contrôlé au niveau des écoles dites public (c’est-à-dire privées) de Grande Bretagne (1936). À l’autre extrémité du spectre social, ce sont les normes cachées de la culture des rues qui contribuent à produire le vernaculaire quasi uniforme de la classe ouvière des grandes villes » (Labov 1978: 178).

L’expression parler en termes (CBMT-VI-103-1-8; Glossaire 1930) inventée par les usagers du vernaculaire québécois rend bien compte du caractère construit du français standardisé. Le vernaculaire n’étant pas toujours perçu comme un «accident», il ne faut pas sous-estimer la conscience que bon nombre de ses usagers ont de la nature de classe du mythe de la langue standard comme essence objective.

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Quelques réflexions sociolinguistiques des usagers du québécois. — Parfois le discours épilinguistique de l’usager du vernaculaire est une simple reproduction du discours dominant sur la langue. Mais parfois aussi, il se révèle d’une richesse critique et théorique bien plus grande que le discours des commentateurs extérieurs. Ayant ouvert ce rapide exposé sur certaines faiblesses des «explications» spontanées, nous avons tenu à le conclure en donnant un petit aperçu de la solide leçon de sociolinguistique qui dort au sein de ce que Labov (1978: 114) appelle la culture vernaculaire (les données sociologiques datent de 1972 — cf. Beauchemin 1977).

Monsieur R.C. de Coaticook (40 ans, 14 ans de scolarité) montre que le concept de français «de référence» ne tient pas vu l’omniprésence de la variation linguistique:

« On est pas obligé de parler comme les Français de France, j’ai rien à leur envier parce qu’eux autres mêmes selon chaque région ont des… des langues assez pittoresques. Y ont le patois pis et cetera. » (CBMT-III-22-177-22)

La différence entre le français et le vernaculaire québécois et l’utilité véhiculaire du maintien de la «zone d’intersection des deux systèmes» (Labov 1978: 11) sont évoqués par Monsieur G.G. de Lennoxville (21 ans, 12 ans de scolarité):

« Par bien parler j’entendrais… pas comme les Français non plus mais à peu près mi-chemin entre les deux, moitié canadien moitié eh… français. Parce que les français y comprennent… on… on entend rien de ce qu’y disent.» (CBMT-III-109-17-12)

Soeur A.D. de Coaticcok (63 ans, 10 ans de scolarité) articule la diachronie et la synchronie, la pression externe de la norme scolaire et la pression interne du vernaculaire et combine le tout à une analyse en termes de société de classe:

« D’abord nous pouvons dire que ça remonte assez loin aussi, hein. L’origine… nos premiers Français, venus de France, étaient plutôt des… peut-être paysans. Et puis ils apportaient leur foi, toute leur bonne volonté pis leur courage. Mais ils n’avaient pas la culture. Et puis alors pendant plusieurs gérérations, y se son la… une classe choisie qui a pu se cultiver, se développer. Et à mesure… je dirais comme le… même s’il y avait plus de culture à l’école, et bien le langage parlé de la maison empêchait de mettre en pratique ce qu’on aurait pu apprendre. » (CBMT-VI-183-213-4)

Finalement Monsieur C.B. d’Ascot Nord (47 ans, 8 ans de scolarité) signale une réalité toute simple totalement occultée par le fétichisme de la langue standardisée: on ne peut pas «mal parler» le vernaculaire:

« –Selon vous, est-ce que vous parlez bien vous-même ?  –Je parle bien le canadien, le canadien-français, pas le français, le canadien-français.» (CBMT-VI-192-247-19)

Et cette opinion est partagée même par des gens plus instruits. En signalant l’existence de diversités diatopiques du vernaculaire, Mademoiselle S.R. de Bishopton (22 ans, 16 ans de scolarité) dénonce à son tour les attitudes normatives issues du mythe d’une langue standard comme essece objective:

« Bien parler. Ben je pense qu’y a pas seulement qu’une façon… une façon de bien parler. Quoi, on a été élevés avec une langue, avec un langage ; comme y en a qui vont dire « canard » là pour une bouilloire y en a d’autres qui vont dire une « bombe » ou quoi, pis c’est naturel. Moi, toute personne qui parle naturellement, je trouve pas qu’a parle mal. A parle avec ce… ce qui nous a été montré. On a grandi avec ça. C’est pas parler mal. Ben y en a qui parlent vulgairement… parler mal, parler vulgaire… y a des termes qu’on emploie pas en tout cas, si on les cite pas « mange de la marde », des affaires comme ça, mais quand même une personne ordinaire… une personne… un habitant, quoi de même va parler… Moé, je trouve ça beau quelqu’un qui parle comme il l’a appris pis avec ses… ses mots jouals des fois un peu. Je trouve pas que c’est mal parler moé.» (CBMT-III-246-201-9)

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NOTES

1.  Discours épilinguistique: «Le terme est de Culioli ; il désigne ici la représentation plus ou moins spontanée que les locuteurs d’une langue se font de cette langue et du langage en général.  Cette représentation constitue un ensemble hétérogène où l’on trouve aussi bien (entre autres) le souvenir des règles de grammaire apprises à l’école, qu’une théorie plus ou moins naïve sur le langage et sur la pratique d’une langue.»  (Fuchs et Milner 1979: 126 note 112).

2.  Quelle est cette origine commune.  La réponse qu’Adjutor Rivard et Louis-Phillippe Geoffrion donnaient à cette question en 1930 reste la plus concise et la plus précise.   « C’est la langue de l’Ile-de-France, telle qu’elle était déjà répandue dans les provinces du centre, du nord et de l’ouest lors des grandes émigrations en Amérique.» (Glossaire 1930: VIII).

3.  Cette croyance tenace au substrat apparaît même dans les travaux les plus sérieux. William Labov n’y a pas échappé car il affirme que « …bien des aspects structuraux du V(ernaculaire) N(oir) A(méricain) ainsi que de nombreux phénomènes marginaux qui s’y observent laissent entrevoir une forte influence, voire une origine créole… ». (Labov 1978: 33). Pour une dénonciation sans équivoque d’un tel mythe: Chaudenson et al. 1978: 16.

4.  Sur le problème des adstrats voir Laurendeau 1984 qui aborde des problèmes lexicaux et met en relief la complexité de la question de l’influence des adstrats anglo-américains et amérindiens sur le québécois. Ce problème, qui est celui des idiomes en contact, devrait toujours être abordé avec à l’esprit le fait que « …two or more languages will be said to be in contact if they are used alternately by the same persons. The language using individuals are thus the locus of the contact ». (Weinreich 1953: 1). Or lorsqu’ils font une évaluation de leur connaissance de l’anglais sur une échelle de 0 à 12, les usagers du vernaculaire québécois la situe à 4.7. environ (cf. Beauchemin 1977 pour les données sur les Cantons de l’Est). Il existe bel et bien des influences des adstrats mais elles opèrent souvent de façon médiatisée sur des champs lexicaux précis (vocabulaires techniques notamment) et leur description ne peut en aucun cas se ramener à des correspondances termes à termes entre idiomes.

5.  Le chiak est un vernaculaire parlé en Acadie (province canadienne du Nouveau Brunswick) qui développe des structures originales à partir d’une hybridation avancée du français et de l’anglais. Il est généralement incompréhensible pour un francophone comme pour un anglophone.

6.  Proposition idéologique: « Une proposition idéologique est une proposition qui, tout en étant le symptôme d’une réalité différente de celle qu’elle vise, est une proposition fausse en tant qu’elle porte sur l’objet qu’elle vise. » (Althusser 1974: 20). Attribuer le qualificatif « colonial » à une langue, c’est dire une fausseté sur la nature de cette langue tout en levant le voile sur un symptôme totalement différent de la réalité linguistique: l’état d’aliénation coloniale de la société où on parle cette langue par rapport à la société produisant le grammairien qui use de ce qualificatif pour la décrire.

7.  Les oppositions élitaires à la réalité du vernaculaire à l’intérieur d’une société sont fantastiques. Labov (1978: 32) constate le même phénomène à propos du vernaculaire noir américain. « A ceux qui n’ont jamais pris part à de tels débats, il est sans doute difficile d’imaginer la force des pressions qui s’opposent à la reconnaissance, à la description, voire à la simple mention d’un parler noir autonome. Pour diverses raisons, beaucoup parmi les enseignants, les directeurs d’école et les dirigeants du mouvement pour les droits civiques voudraient nier que l’existence d’un parler noir défini par ses propres structures constitue aujourd’hui une réalité linguistique et sociale aux États-Unis. »

8.  Le corpus de langue orale auquel nous nous référons est une série d’interviews ayant été réalisée au début des années 1970 dans une région du Québec appelée les Cantons de l’Est. Les méthodes d’enquête sont une hybridation des procédés de la dialectologie classique (choix d’informateurs de l’arrière-pays, questions posées sur les activités traditionnelles, les fêtes religieuses, etc.) et des procédés d’interview utilisés par William Labov dans ses premières enquêtes (questions portant sur la « pureté » de la langue pour amener le locuteur à produire des formes soutenues, questions portant sur la mort et les malheurs pour l’amener à produire des formes plus relâchées, etc.). Ce corpus, appelé du nom de ses éditeurs Corpus Beauchemin – Martel – Théoret (CBMT), est édité dans l’orthographe conventionnelle.

9.  Joual: On attribue l’invention de ce terme à J.P. Desbiens qui, dans un pamphlet normatif célèbre, fustige la «langue désossée» (Chaudenson et Alii 1978: 13) des Québécois. L’étymon du terme est cheval. Le joual serait la langue de ceux qui prononcent joual le mot cheval (prononciation attestée dans Glossaire 1930). Pour de nombreux usagers, le terme est nettement «métalinguistique»: «… qui parle pas trop joual comme on dit» (CBMT-I207-192-10) « … qui parle pas trop trop joual là. Comme on pourrait dire… » (CBMT-VI-170-255-11). «Je vas dire comme on dit des fois, y parle pas joual» (CBMT-VI-172-145-20). Si ce comportement peut signaler le caractère construit du terme pour l’usager, il peut aussi être l’indice d’une hésitation à produire une forme vernaculaire. De fait plusieurs exemples de notre corpus laissent supposer que le mot ne serait pas une création d’auteur (celui-ci n’aurait alors fait qu’amener à la conscience de la minorité élitaire un terme utilisé par la majorité). J.P. Desbiens n’a jamais utilisé que la forme joual. Or la forme cheval est attestée dans le vernaculaire: «Pas parler cheval» (CBMT-VI-173-161-23).  «Y a un peu d’ch… d’joual comme on dit dans… dans le langage» (CBMT-III-151-127-30).

Le second exemple (où l’énonciateur corrige cheval pour joual) fait hésiter à voir dans la forme cheval une hypercorrection. D’autres exemples attestent l’existence de syntagmes du type parler comme un/le cheval, dans le vernaculaire, n’ayant plus grand chose à voir avec le terme de Desbiens: «…des fois on dit des mots mais on parle comme le joual, tu sais…» (CBMT-VI-104-27-32). On sait que tous les dictionnaires attestent cheval au sens d’ «homme grossier et vulgaire». De plus, certains dictionnaires classiques attestent parler à cheval au sens de «parler à son aise, d’autorité» (Furetière, Trévoux-XVIIe et XVIIIe siècle) puis de parler avec hauteur et dureté» (Bescherelle-XIXe siècle). A partir de ces quelques traces lexicographiques on peut supposer beaucoup de combinaisons de sens dans les vernaculaires. Dernier mystère à la charge des droits d’auteur de J.P. Desbiens: pourquoi le Trésor de la Langue Française met-il sous cheval le syntagme parler cheval non défini, accompagné d’une citation de Mauriac où il n’aurait normalement pas plus de sens que dans parler sport ou parler tricot?

10.  À propos de la littérature en joual, il convient de se demander si le vernaculaire québécois a été écrit? À la suite de Cerquiglini (1981: 13) nous dirons plutôt qu’il a été mimé. « Le discours que le texte donne à lire n’est pas reproduit mais représenté: à un locuteur de fiction sont attribués des énoncés portant tous les signes de la parole. Ces signes ne renvoient pas à une « vérité » mais à un code littéraire qui, comme tel a une histoire:  la mimésis du discours n’est pas séparable de l’écriture qui la porte ». À partir d’un exemple journalistique (car la littérature n’a pas le monopole de ce type de pratique) voyons rapidement le fonctionnement de cette mimésis. Lorsqu’on le représente à l’écrit, le discours vernaculaire fait d’abord l’objet d’une signalisation (guillemets, soulignements, italiques, etc. –(Cerquiglini 1981: 12): « …le chauffeur explique à qui veut et ne veut pas l’entendre que c’est pas drôle tous les jours de « runner ces machines-là et d’attendre entre deux shifts avant d’être off« .» (Allard-Lacerte 1984: a).

Ensuite on s’efforce de construire la mimésis en reproduisant des marqueurs représentatifs (ex.: Aïe, runner, shift, off): « La situation serait là aussi, aberrante et c’est encore la faute au gouvernement: « Aïe ! Après trois jours de cours on donne un permis de taxis à des immigrants qui ne connaissent pas la ville ».» (Allard-Lacerte 1984: b).

Des interférences apparaissent fréquemment: des formes mimées sont non signalisées (que c’est pas drôle tous les jours) des formes signalisées sont non mimées «qui ne connaissent pas la ville»). Jeux complexes réservés actuellement à la minorité: si le vernaculaire québécois est mimé il n’est pas encore écrit.

11.  L’anglo-américain slang remplace parfois joual dans le sens strictement topique: « …On a plusieurs, comme on appelle ça des slangs nous autres par ici là. Et pis eh… ché pas, on emploie toutes sortes de mots comme « y avait gros du monde », t’sais. » (CBMT-III-162-147-27).

12.  Cette croyance à la substitution graduelle par accumulation d’interférences apparaît même dans les travaux de U. Weinreich (1968: 1973) qui prétend qu’ « il est possible de concevoir que les interférences aboutissent à la substitution graduelle d’un idiome à un autre ». Il ne fournit aucun exemple alors que les contre-exemples (création d’une troisième langue à partir de l’hybridation des deux premières) abondent: chiak, «franlof» (Chaudenson et Alii 1978: 95), yiddish, etc.

13.  L’anglo-américain slang remplace parfois joual dans le sens de «français mêlé d’anglais»:

« A. Qu’est-ce que c’est pour vous bien parler?

B. Bien disons que, premièrement, c’est pas parler comme on peut dire complètement le… le slang. Si vous voulez comme on pourrait dire « Espère moi su le corner, je vas comebacker dans une demi-heure ». Ça c’est un peu forcé.»     (CBMT-III-221-177-18).

Remarquer l’exemple-bateau de phrase en joual. Cet exemple rituel et quelques autres (Ma strap de fan est slack, etc.) sont cités comme exemple de vernaculaire par de nombreux francophones au Québec et hors-Québec. Sur les dangers qu’une telle ritualisation du vernaculaire par les informateurs fait peser sur sa description objective par le linguiste: Labov 1978: 214 note 20.

14.  Cette définition du vernaculaire québécois prend pour modèle celle donnée par Labov pour le vernaculaire noir américain. Aux paramètres topiques et stratiques, Labov ajoute l’âge et l’appartenance ethnique comme critères externes de définition: « Par « vernaculaire noir américain » nous entendons le dialecte relativement uniforme parlé aujourd’hui par la majorité des jeunes noirs presque partout aux États-Unis, en particulier dans les quartiers réservés de New York, Boston, Détroit, Philadelphie, Washington, Cleveland, Chicago, Saint Louis, San Francisco, Los Angeles, etc. Il est parlé en outre dans la plupart des régions rurales et sert couramment au discours familier, intime, de nombreux adultes. » (Labov, 1978: 9).

15.  Ceci ne laisse en rien entendre que cette mise de côté des idiomes français «hors-Québec» soit totalement étanche. Nous faisons nôtres, pour la relation québécois/idiomes parlés hors-Québec, les remarques de Labov sur la relation vernavulaire noir américain / parlers avoisinants. « La correspondance entre ce modèle linguistique et l’appartenance au groupe ethnique formé par les Noirs est loin bien entendu de se révéler totale. Bien des locuteurs noirs ne présentent aucun, ou presque, des traits qui le définissent. En revanche de nombreux Blancs du Nord, habitant au voisinage des Noirs, les possèdent dans leurs parlers. Mais un tel chevauchement, pour réel qu’il soit n’empêche nullement la plupart des auditeurs d’attribuer les traits en question au parler noir. » (Labov 1978: 32).

16.  Deux systèmes ou un seul? La même question est posée par Labov (1978: 71) à propos du vernaculaire noir américain (VNA). La portée d’un tel problème au niveau de la linguistique appliquée — de la pédagogie des langues notamment — est très grande. «En somme, doit-on considérer le VNA comme une langue distincte, si bien qu’il conviendrait d’enseigner l’anglais standard aux enfants noirs comme un système différent en usant des mêmes techniques que pour le français ou l’espagnol? Ou bien le système du VNA est-il fondamentalement une variante des autres systèmes qui composent la langue anglaise, aisément rapportable à ceux-ci. »

17.  L’intercompréhension entre le québécois et le français: Labov a observé exactement le même type de phénomène à propos du vernaculaire noir américain. « Certes, ce vernaculaire constituait un défi pour la théorie linguistique: alors que nous comprenions généralement ce qui se disait — en particulier les deux membres de notre groupe élevés dans la communauté noire — nous n’en connaissions pas pour autant la grammaire. » (Labov 1978: 10-11).

18.  Code-switching: Utilisation alternée d’un idiome A et d’un idiome B dans une situation de bilinguisme (cf. Weinreich 1968: 650).

19.  Language loyalty: Le concept est de Weinreich (1953: 99-103). « Une langue peut faire naître chez les gens qui la parlent, des sentiments de fidélité comparables aux sentiments qu’évoque l’idée de nation. La langue, en tant que réalité totale, et en opposition avec les autres langues, tient une position élevée dans l’échelle de valeurs, une position qui demande à être « défendue ». En réaction à une substitution imminente de langue, les sentiments de fidélité soutiennent les efforts qu’il faut accomplir pour sauvegarder la langue menacée ; et contre les inférences, ils font de la forme normalisée de la langue un sumbole et une cause. » (Weinreich 1968: 681).

20.  Frayage: Le terme est de Culioli (1968). Il désigne la tendance qu’ont les formes linquistiques à se transmettre d’un énonciateur à un autre et plus généralement d’un système linguistique à un autre. Les travaux de Labov ont démontré que le frayage unilatéral est dû à des facteurs purement externes (socio-politiques et socio-historiques) et qu’il était posible de créer des situations de frayage bilatéral même entre systèmes linguistiques de niveau de prestige différents. En effet «…que se passe t’il lorsque le V(ernaculaire) N(oir) A(méricain) entre directement en contact avec d’autres grammaires. Au cours de nos travaux à Harlem, nous nous sommes aperçu que les tests de répétition, administrés à des adolescents, peuvent se révéler extrêmement instructifs. Grâce à eux, on voit des sujets parlant VNA s’efforcer d’assimiler et de répéter des phrases en anglais standard et, inversement, des sujets blancs qui tâchent de reproduire des formes propres au VNA ». (Labov 1978: 104-105).

21.  La langue standardisée est une koïnè mais n’est pas un pidgin (langue véhiculaire construite à partir d’un vernaculaire différent des vernaculaires des sujets en interaction).

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BIBLIOGRAPHIE

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LABOV W.: Le Parler Ordinaire, Editions Minuit, 1978, collection Le Sens Commun, 353 p. (Version française de Language in the Inner City).

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