Paul Laurendeau, linguiste, sociolinguiste, philosophe du langage

LAURENDEAU 1989A

LAURENDEAU, P. (1989a), « Repérage énonciatif et valeur de vérité: la prise en compte, la prise en charge », Des analyses de discours, VINCENT, D.; SAINT-JACQUES, D. dir., Actes du CÉLAT, n° 2, mars, Publications du CÉLAT, Université Laval, Québec, pp 107-129.
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Dans cette communication [1], je me propose de démontrer que l’analyse du discours ordinaire ne peut pas faire l’économie d’une réflexion critique et empirique sur la question de ce que j’appellerai pour l’instant la valeur de vérité des énoncés. Il s’agit d’un problème extrêmement complexe. Pour la commodité de l’exposé, je partirai de ce que les logiciens proposent, qui semble d’ailleurs correspondre à ce que notre sens commun a le plus tendance à accepter sans problème.

L’énoncé suivant, cité par W. V. O. Quine (1973: 19), est un exemple de ce que les logiciens considèrent, dans leurs analyses, comme une proposition vraie (V):

(1)  Le Taj Mahal est blanc.

Par delà l’apparente simplicité sans faille d’une telle vision, on se doit de dénoncer le fait qu’elle part d’une conception achevée du savoir qui occulte entièrement la difficile historicité du processus de connaissance. Du strict point de vue du linguiste, le principal problème ressenti ici sera, dès lors, celui de la séparation radicale effectuée entre la proposition et les agents de son historicité, ramenés, en linguistique énonciative, à ce qu’il y a de plus élémentaire: l’instance qui l’énonce et celle qui y réagit. L’énonciation est détachée de ce que les logiciens appellent la prédication, et la réalité complexe de sa prise en charge par un énonciateur (et de son éventuelle prise en compte par un co-énonciateur) est ramenée à l’assignation d’une valeur de vérité (ici l’étiquette V) par un logicien « objectif » dans une analyse a posteriori du phénomène.

Or, en discours ordinaire (c’est à dire dans une interaction énonciative localisée et historicisée), on observe qu’un énoncé comme (1) s’expose toujours à un vaste ensemble de co-énonciations dont voici quelques exemples:

(2) – Ah bon.   (recto tono)

– Oui, j’ai vu ça en photo.

– Ouais blanc, faut l’dire vite, ça dépend ce que t’entends par  blanc. I est ptêt blanc de loin mais y est loin d’êt’ blanc!

–  Ouais bon, admettons qu’y serait vraiment blanc. Ça ferait-tu une si belle photo pour autant?

–  J’m’excuse là, mais moi le Taj Mahal je l’ai vu de proche pi je l’ai vu jaune…

–  En tous cas, dans National Geographic, i disent qu’y est jaune.

Une telle réalité « oblige à sortir de la logique mathématique et à concevoir une logique qui prenne en compte la présence de sujets actifs. Il s’ensuit plus d’une conséquence » (Grize 1982: 28). La principale de ces conséquences est que l’assignation d’une valeur de vérité à toute proposition est inséparable d’un repérage énonciatif, c’est-à-dire d’une activité (langagière) de surdétermination des rapports du monde objectif par des sujets énonciateurs en interaction (cette interaction pouvant, secondairement, se ramener au soliloque). Qui dit surdétermination des rapports du monde objectif dit praxis de réorganisation où apparaîtront nécéssairement des mises en relief, des occultations etc… Le résultat sera ce que Grize appelle une schématisation, le point de départ pouvant (par commodité méthodologique) être ramené à ce que Culioli appelle une  lexis.

Le problème abordé ici est en fait une partie de la très vaste question de la modalité [2]. « Pour A. Culioli ‘tout acte d’énonciation suppose une attitude prise à l’égard de la relation que contient la lexis’ (‘lexis’ = terme désignant, sous une forme plus élaborée, la ‘pensée’ de Frege […]), et il ‘n’existe pas d’énonciation sans modalisation’. La modalité sera la manifestation d’une attitude prise à l’égard de la relation que contient la lexis » (Gazal 1975: 18 note 5). Or le théoricien doit bien se garder de confondre sa propre attitude avec celle des sujets énonciateurs (ramenés à des paramètres énonciatifs) dont il se propose de tenir compte dans son analyse de discours.
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Subjectivisme, idéalisme et valeur de vérité

La logique du V et du F va vite se révéler totalement insuffisante pour rendre compte de cette complexe dialectique de la référenciation et de l’énonciation qu’est la modalisation de la lexis par l’activité de l’énonciateur. On vient de constater que les postulats de la logique tendent à isoler chaque proposition comme si elle était une étiquette univoque dont la fonction est de réussir ou de rater une référence. De nombreuses « règles » en découlent. Il « est » contradictoire de prendre en charge un énoncé doté d’une protase V et d’une apodose F… sauf si on les relie par un connecteur compatible avec cet agencement, selon le canon des tables de vérité. Il « est », bien sûr, encore plus contradictoire de prendre en charge deux énoncés contradictoires, etc.

Prenant, dans leur empirisme, les étiquettes V et F pour des data brut d’une part mais étant, d’autre part, plus familiers avec la réalité langagière effective, certains pragmaticiens ont fabriqué des systèmes formels en exploitant éclectiquement l’organon logique. Les exemples sont nombreux. Nous allons en étudier un de près de façon à exposer les fondements critiques des propositions empiriques avancées plus bas.

Berrendonner (1981) cerne une faiblesse dans l’analyse faite par Ducrot (1972: 266-277) des « verbes d’opinion », en appliquant le cadre de ce dernier au verbe prétendre. En effet, décrire ce verbe « à la Ducrot » revient à dire que dans « X prétend que p » il y a un posé « X dit p » et un présupposé « p est faux ». Trouvant l’étiquette F « trop catégorique », Berrendonner propose une restauration de l’étiquettage logique des valeurs de vérité:

(3) « Le problème est donc de chercher, pour le présupposé associé à /prétendre/, une formulation plus raffinée. Je propose d’admettre que ce qui fait l’objet d’une présupposition dans ce verbe est un jugement plus flou, moins formel (aux deux sens du terme) que l’on peut énoncer: « p est généralement considéré comme faux », ou encore « l’opinion générale est que p est faux », « on croit p faux ». Je le noterai: /p est ON-faux/. Cette notation revient à poser pour les propositions de nouvelles valeurs de vérité, ON-V et ON-F s’opposant désormais aux deux valeurs habituelles V et F « tout court ».

L’analyse de /prétendre/ se trouve ainsi modifiée en B:

. posé: X dit p

. présupposé: p est ON-faux. » (Berrendonner 1981:40)

Il serait plus juste de dire qu’on ne prend p qu’en compte tout en le repérant comme pris en charge par X. Nulle part en effet, les marques linguistiques ne permettent de conclure que certaines parties de la ci-devant « opinion générale » ne pourraient pas être d’accord avec X. Cet aspect de la question n’est tout simplement pas abordé par l’énonciateur, qui se contente de se démarquer, lui seul, face à la vérité de p.

Réfléchissant ensuite sur des exemples du type: Je prétends pour ma part que les pragmaticiens se trompent, Berrendonner propose alors la description suivante:

(4)  « . posé: je dis p

. présupposé: p est ON-faux

Du posé, compte-tenu de la condition de sincérité qui s’applique aux assertions [d’où vient donc cette condition? – P.L.], on peut conclure par sous-entendu: « Je crois que p est vrai ». Je noterai ce sous-entendu « p est L-vrai ». A partir du moment où l’on commence à fabriquer de nouvelles valeurs de vérité, en effet, il n’y a plus aucune raison d’avoir des scrupules sur leur nombre [sic!]. Les informations transmises par /je prétend que p/ sont donc, en définitive:

. posé: je dis p, d’où: p est L-vrai

. présupposé: p est ON-faux

Cette analyse montre, tout simplement, que L, le locuteur, et ON, l’opinion publique, ne sont pas du même avis. » (Berrendonner 1981: 40-41)

Il est probablement préférable de dire que, dans ce cas, par une inversion dialectique de la tension antérieure, je prends seul mon énoncé en charge tout en le repérant comme pris en compte par mon co-énonciateur. En effet une partie de la ci-devant « opinion générale » pourrait bien être d’accord avec moi. Je ne me prononce jamais que sur la démarcation de mon co-énonciateur face à la vérité que j’endosse (avec effet polémique).

Berrendonner cherche ici à ménager l’appareil formel de la logique de façon à préserver la rigueur (ou l’illusion de rigueur) dans l’assignation des valeurs de vérité. Il parle donc de L-vérité de ON-vérité et de ø-vérité (ce dernier symbole représentant le « vrai » et le « faux » des logiciens) plutôt que d’opposer à la vérité (Wahreit – Hegel 1972) la certitude (Gervissheit – Hegel 1972). Mais en fait l’entreprise campe, au coeur du formalisé, l’irrationnel: une vérité pour (quelqu’un)… n’est pas qualitativement assimilable à une vérité stricto sensu. Derrière l’apparence de l’objectivisme logiciste, Berrendonner introduit un réductionnisme subjectiviste, c’est à dire une confusion entre la vérité et la croyance, entre la fausseté et le doute… entre le monde et la praxis du sujet.

Ce mouvement réductionniste s’amorce par un discret rapetissement de la prise en charge. Quand S0 (je désigne par ce symbole, l’énonciateur) prend seul son énoncé en charge c’est, selon moi (cf infra pour les exemples), non pas parce que, dans son interaction avec le monde objectif, il le croit faux, mais bien parce que, inscrit dans un rapport de force co-énonciatif permanent, il repère ce qu’il prend en charge comme seulement pris en compte par S0 (je désigne par ce symbole, le co-énonciateur). Or, pour Berrendonner, quand on prend seul en charge, on ne s’engage en rien sur la ø-vérité (la vérité objective) de son énoncé:

(5)  « je n’avancerai qu’un argument en ce sens: il existe un certain nombre d’expressions, comme /à mon avis/, /selon moi/, /je pense/, /personnellement/ etc., dont la fonction sémantique semble être de restreindre la portée d’un acte d’assertion, en le commentant. Conjointes à une phrase simple, p, ces formules marquent que l’assertion de p ne prétend garantir qu’une vérité individuelle. Ainsi, lorsque j’énonce

À mon avis, le chat est sur le paillasson

l’opérateur initial marque que l’acte qui suit […] n’a d’autre prétention que d’être sincère: ce qu’il garantit alors, c’est une L-vérité, et je ne m’engage nullement sur la réalité du fait c’est-à-dire sur sa ø-vérité. S’il s’avère ensuite que l’animal ne se trouvait pas réellement à la place dite, mon interlocuteur pourra certe me reprocher de m’être trompé, mais il ne pourra m’accuser de l’avoir trompé, lui, et ne sera pas autorisé à me sanctionner pour l’avoir induit en erreur. Quant à moi, il se peut que j’aie alors à m’excuser, mais ce sera pour m’être mépris sur la réalité, et non pour avoir parlé en son nom avec légèreté. » (Berrendonner 1981: 67)

Le glissement de l’objectivisme logiciste au subjectivisme est en germe dans ce passage. On remarquera le confusionnisme qui amène Berrendonner à aborder la complexe question de la sincérité et du mensonge qui est hors d’ordre ici puisqu’on travaille sur du dire et non sur de l’intentionnel (quoique le problème de la sincérité doive être pris en compte [3] ici). La ø-vérité subit donc une première remise en question pragmatiste: l’énonciateur ne s’engage absolument pas sur elle, même par une prise en charge ferme! De là à réduire la ø-vérité à … ø, il n’y a guère qu’un pas. Le franchir, c’est-à-dire évacuer le référentiel, consacre cette inversion positiviste du problème de la prise en charge qu’est le subjectivisme. Berrendonner franchit ce pas:

(6)  « En d’autres termes, les vérités sont des relations entre une proposition et un individu, en tant que cet individu est parlant. On peut donc tenir qu’elle ne sont autres que le produit d’événements langagiers: puisque la relation de vérification ne s’établit pas entre une proposition et n’importe quoi d’autre, mais, spécifiquement, entre une proposition et un actant de la communication verbale, on est en droit d’en conclure qu’elle est directment déterminée par ce rôle de participant au procès de communication, autrement dit, qu’elle n’est que le résultat, le produit factuel de la participation de L, ON ou ø  à un échange verbal déjà réalisé. Ainsi, une information telle que:

p est ON-vrai

(proposition qui est le nom d’un état de choses) peut être tenue pour le résultat d’une énonciation antérieure de p par ON. La valeur de vérité prise momentanément par une proposition p, ou, plus exactement, la validation momentanée de p par un agent vérificateur quelconque, c’est l’état de fait résultant de l’activité énonciative antérieure de cet agent vérificateur, sujet capable d’asserter. » (Berrendonner 1981: 62)

On observe bien que la proposition ici consiste à nier la différence qualitative entre le monde objectif et un sujet [4]. La vérité pourra alors devenir affaire de convention intersubjective. Ce glissement, tendanciel chez Berrendonner, caractérise à différents niveaux le pragmatisme en linguistique. Il ne faut pas pour autant en négliger la prégnance chez les logiciens eux-mêmes. De Vogüé, par exemple, l’a décelé chez Strawson:

(7)  « A concevoir ainsi la vérité comme un accord, on se situe aux portes de la pragmatique puisque l’on prend alors pour paramètre les protagonistes du discours et le contexte dans lequel il s’intègre. Cela n’est pas étonnant vu que Strawson s’est par ailleurs reconnu dans certaines des idées d’Austin et de Searle, y compris lorsqu’il les a combattues. » (De Vogüé 1985: vol. 1, 59)

D’autre part, il y a une autre importante déviation positiviste (sur ce qualificatif: Laurendeau 1986a: 12-18) de la question de la prise en charge et de la prise en compte qui plonge ses racines dans la logique et le logicisme en linguistique. Son point de départ est la notion leibnizienne de monde possible remise au goût du jour par Hintikka et massivement importée en linguistique (citons pour unique exemple: Martin 1983).

Le point de départ de cette réflexion est banal. Le fait de prendre un énoncé en charge n’assurant en rien l’existence de ce à quoi il réfère, on dira qu’il décrit un état de chose possible. Le constat aurait été non négligeable voire fécond s’il ne s’était vite orienté sur un retour à Leibniz manifeste dans le glissement d’état de choses à monde:

(8)  « Un état de choses possible est-il un état du monde réel? Si p s’avère proposition fausse, décrit-elle un état de chose du monde (réel)? Ce qu’elle décrit n’appartient pas au monde réel puisque, par hypothèse, elle est considérée comme fausse. L’état de choses en question n’est pas un état du monde réel, c’est un état d’un autre monde, en fait, c’est un autre monde que le monde réel, et la description donnée par p se réfère à un monde possible dans lequel il est vrai que p est fausse. Le monde réel est donc un monde parmi d’autres mondes, c’est un monde possible parmi d’autres. » (Meyer 1982: 88)

L’inversion idéaliste est ici manifeste. Si p est une proposition fausse, elle n’en demeure pas moins une idée de celui qui l’émet. La démarche ici consiste à projeter l’idée partout sauf là où elle devrait être confinée, c’est-à-dire dans la conscience de celui qui la pense. L’idée est donc donnée comme un monde au même titre que le monde. Le choix du terme de monde (ou d’univers de croyance) n’est d’ailleurs pas innocent. La récurrence de ce terme a un effet de diaphore qui construit pas à pas une légitimité à l’idéalisme (Le bond épistémologique de Wittgenstein à Hintikka – cf, Meyer 1982: 88-89 – ne tient qu’à cela à mon sens). L’utilisation des mondes possibles pour aborder le problème de la prise en charge revient à inverser les choses: à prendre le sujet énonciateur pour le monde objectif (pour l’étude d’une application linguistique de cette tendance: Laurendeau 1986a: 178-180).

En résumé, la question de la prise en charge et de la prise en compte est l’objet dans la linguistique actuelle de deux grandes inversions positivistes venues de la logique: le subjectivisme et l’idéalisme. Dans ces deux cas se manifestent les travers d’une appréhension strictement quantitative du problème. Que le monde des idées soit pris pour un monde comme le monde effectif ou que le monde soit pris pour un sujet comme le sujet effectif, c’est bel et bien la différence qualitative entre sujet(s) énonciateur(s) et monde objectif (dont le(s) co-énonciateur(s)) qui est escamotée.
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Le repérage énonciatif comme praxis

Plutôt que sur la vérité, c’est sur la praxis [5] – c’est à dire sur l’activité des énonciateurs – qu’il faut en fait centrer l’attention. En effet, pour éviter de tomber dans le subjectivisme (qui n’est jamais qu’une subversion du subjectif refoulé) il faut simplement assumer le fait capital de la pratique subjective du sujet énonciateur dans la construction de la prise en compte et de la prise en charge. « Dès que nous disons quelque chose, nous nous construisons en tant que référentiel, nous construisons un espace énonciatif ce qui instaure une absence de symétrie. On a constitué un champ avec attraction, un jeu de forces […] » (Culioli in BULAG 1981: 134).

Et pour éviter de tomber dans l’idéalisme (qui n’est jamais qu’une subversion de l’idéel refoulé) il faut simplement assumer le fait capital que l’énonciateur avance ses idées sur le monde, un monde objectif qu’il se représente en un reflet approximatif qu’il présente à un co-énonciateur dans une tension régulatrice.

(9) « C’est là qu’il faut distinguer entre la réalité objective d’une part, et ce que l’énoncé pose concernant la vérité d’autre part; plus précisément, à l’intérieur même de cette seconde rubrique, on doit distinguer entre ce qui relève du vérifié (de la localisation) entre ce qui est présupposé, et entre ce qui suppose un engagement de l’énonciateur, – chacun de ces cas metant en jeu un mécanisme différent et se manifestant différemment »  (De Vogüé 1985: vol. 2, 297-298).

Or, lorsque’on se penche sur la praxis énonciative, il s’avère que ce qui est capital du point de vue du linguiste (qui prend en compte les aspects sociaux, etc. de l’interaction tout en réservant leur prise en charge aux autres sciences humaines et sociales [3]) c’est que l’interaction énonciative va se construire dans une tension dialectique entre son propre subvertir (ce qu’on pourrait rapprocher du plan de l’opération pi d’éclairage chez Grize ; M3, M4 chez Culioli: se dire – cf Laurendeau 1986a: 2.3.3.) et  son propre endosser (ce qu’on pourrait rapprocher du plan des opérations sigma et grand delta chez Grize [6] , M1, M2 et – partiellement – M4 chez Culioli ; prendre en compte, prendre en charge: dire) dont le coeur est la contradiction (Laurendeau 1986a: 2.3.2.) entre S0 et S0‘. Cette contradiction, qui est permanente, s’intrique d’autre part aux activités référentielles et prédicatives.

Je vais m’en tenir ici au plan du dire assertif et apporter maintenant quelques précisions techniques à partir de données de corpus sur ces concepts de prise en charge et de prise en compte. Il va sans dire que les données présentées ici ont un strict statut d’exemple et que le présent exposé ne prétend à aucune exhsutivité descriptive. La complexité des phénomènes (qui ne sont d’ailleurs pas analysés en détail ici) devrait vite apparaître. Si on reprend le modèle de cet « espace énonciatif » proposé par Culioli, on se représentera le référentiel (et l’interaction) comme un domaine formé d’un intérieur, d’une frontière et d’un extérieur (cf Laurendeau 1985b: 82, Laurendeau 1986c: 68 et suiv.). Schématiquement, l’énonciateur traverse la frontière du domaine et se positionne au centre lorsque’il prend en charge ; il s’arrête (ou retourne) à la frontière du domaine lorsqu’il prend en compte. De plus, pour bien comprendre ces deux concepts dans leur globalité, il est capital d’avoir constamment présent à l’esprit le rapport inverse d’implication qui les lie:

Premièrement, prendre en charge c’est prendre en charge ET prendre en compte (traversée nécessaire de la frontière du domaine pour se rendre au centre): la prise en charge est implicitement une prise en compte.

Deuxièmement, prendre en compte c’est prendre en compte (mouvement à la frontière du domaine) OU ne prendre qu’en compte (arrêt à la frontière du domaine): l’explicitation de la prise en compte peut signifier l’explicitation de la non prise en charge.

Troisièmement, l’énonciateur peut se démarquer comme effectuant sa prise en charge SEUL (arrêt au centre du domaine –  ce qui confirme que le modèle du domaine notionnel a aussi un statut interactif).

Quatrièmement, ne prendre un énoncé qu’en compte tend à correspondre à prendre son contraire en charge. Prendre seul un énoncé en charge tend à correspondre à prendre son contraire en compte. Ces tendances ne sont pas absolues.

On a donc (lorsqu’on se limite à l’activité minimale de l’énonciateur):

(10) S0 seul, prend en charge (arrêt au centre du domaine)

S0 prend en charge (passage de la frontière au centre)

S0 prend en compte (passage de l’extérieur à la frontière)

S0 ne prend qu’en compte (arrêt à la frontière du domaine)

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La prise en charge

Je reprends le concept de prise en charge à A. Culioli qui a élaboré le « sens technique de prendre en charge: dire ce qu’on croit (être vrai). Toute assertion (affirmative ou négative) est une prise en charge par un énonciateur. Ceci n’implique pas que l’énonciateur est nécessairement défini ou définissable, explicitement calculable » (Culioli 1980a: 184). « Lorsque nous parlons de prise en charge, il s’agit d’un véritable engagement, et non pas d’un simple accord… » (De Vogüé 1985: vol. 1, 270). L’assertion la plus ordinaire est déjà une prise en charge intégrale. Les pragmaticiens ne s’y sont pas trompés. « A quoi voit-on en effet qu’un locuteur s’empare d’une proposition, l’assume, et la soumet à la validation d’autrui? Essentiellement, au simple fait parfaitement locutoire qu’il l’énonce, c’est-à-dire la performe, prononce la signifiant à elle associé… » (Berrendonner 1981: 121)

S0 prend son énoncé en charge. Lorsque S0 prend en charge un énoncé, cela signifie qu’il en donne le référentiel comme vrai avec parfois une tendance à se recentrer sur sa certitude de façon formelle (je pense, je trouve):

(11) B:La chose la plus importante pour bien vivre. Ben, mon Dieu, que le mari eh… ait toujours du travail pour eh… subsister aux besoins de la famille. C’est le principal, je pense. (C.E. – V – 67 -10)

Paraphrase:

(12) B:Mais disons que en frais de de… s’exprimer là, y en a quelques-uns qui s’expriment bien.
A:Oui.
A:Moi, je trouve. (C.E. – V – 29 -13)

Pour ce qui est de la prise en charge de co-énonciateur, elle se manifestera notamment par des marques phatiques (Oui, ah bon recto tono etc – cf infra).

S0 prend en charge seul son énoncé. Inversement lorsque S0 prend en charge seul son énoncé, cela signifie qu’il se centre d’abord sur sa certitude, avec possiblement une tendance ultérieure à prétendre à la vérité:

(13) B: Bien eh… qu’est-ce qui me plait [dans l’hiver – P.L.] ça me permet de tra… ça moé… je parle pour moi même là, ça me permet de se reposer un peu des travaux de… d’été… (C.E. – II – 7 -17)

Paraphrase:

(14) A:… des annonceurs à radio ou à TV là [qui parlent bien – P.L.]
B:Oui mettons… Pour… pour moé me semble là?
A:Hum, hum.
B:Mettons moé là… Ah… voyons… Louis Bilodeau. Et puis… ché pas s’y parle vraiment bien mais pour moé là. (C.E. – II – 237 -3)

Paraphrase:

(15) B:Ben moé c’est… je dis ça d’après ce que je constate, d’après les cas que je connais pis dans mon milieu de travail, dans mon entourage. En…en fait d’après ce que je constate. Disons que ça c’est… c’est mon opinion. Ça veut pas nécéssairement dire que c’est général. (C.E. – III – 6 -31)

On notera combien les affirmations de Berrendonner (1981: 67 – cité en (5).) à propos de je crois que le chat est sur le paillasson reculent devant les faits. Ces énonciateurs, en dépit de leurs multiples modulations, assument pleinement la « ø-vérité » de leurs assertions. Ils se repèrent comme seuls dans leur prise en charge pour accuser le caractère local du référentiel qu’ils reconstruisent eu égard au temps, à l’espace, à l’induction hypothétique, à la subjectivité des goûts personnels, etc – modalités référentielles et intersubjectives se compénètrent intimement [2]. (N.B. Cela ne veut en rien dire que le cas supposé par Berrendonner soit impossible à attester, le fait est qu’il est impossible à généraliser).

S0 prend en charge l’énoncé de S0. Interactive avant tout, la prise en charge par un énonciateur portera très souvent sur l’énoncé du co-énonciateur. Lorsque S0 prend en charge l’énoncé de S0‘, cela signifie qu’il centre le référentiel repéré par S0‘ sur vrai. On décrit notamment ainsi l’opération phatique analysée dans Laurendeau 1986a (3.1.2).

(16) B:C’est des bons patineurs, tu sais y font du bon jeu.
A:Ah bon.
(C.E. – II – 156 – 17)

Il est d’ailleurs très important de noter le fait que lorsque pratiquée par les deux co-énonciateurs, la prise en charge est logogène pour S0 et logolytique pour S0‘: quand quelqu’un parle à quelqu’un qui l’approuve, il tend à continuer à parler…

S0 prend en charge seul l’énoncé de S0. Lorsque S0 prend en charge seul l’énoncé de S0‘, cela signifie – par exemple – qu’il recentre l’énoncé de S0‘, le fait glisser dans la diaphore tout en se repérant comme posant ce geste. On peut citer tous les cas où S0 se hasarde à gloser S0‘ (la dimension intersubjective de la glose est marquée ici par l’intonation interrogative).

(17) B:Disons pour bien vivre y faut la nourriture y faut eh… train de vie social.
A:Quand vous dites… le train de vie social, ça veut dire… ça… ça veut dire aussi que vous avez besoin des amis (XXX)? (C.E. – V – 24 – 31)

On peut aussi citer tous les cas de reprise assertive d’un énoncé modalisé ou repéré comme hypothétique par S0‘. On a alors la prise en charge de tout ce que le co-énonciateur s’était contenté de… prendre en compte.

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La prise en compte

Je reprends le concept de prise en compte à E. Roulet qui l’emploie abondamment (Roulet 1981, cf aussi Schelling 1983: 178) sans, à ma connaissance, lui énoncer de formulation théorique explicite. Il dira par exemple que « l’emploi de la tournure déclarative place l’interlocuteur dans la situation de prendre en compte l’intervention du locuteur. » (Roulet 1981: 19). Lorsqu’on prend p en compte, « … p est, rappelons le, admis, et bien que ce terme ne soit pas employé au sens où il signifierait que le locuteur manifeste son accord, il suppose au moins un compromis provisoire – ce qui veut dire que p, venant à priori d’autrui, n’est pas pour autant rejeté » (De Vogüé 1985: vol. 2, 291). Ajoutons que la prise en compte est fondamentalement instable et qu’elle tendra à glisser soit vers la prise en charge, soit vers le ne prendre qu’ en compte.

Voyons quelques cas de figure (ceux-ci sont exposés à l’inverse de ceux de la prise en charge):

S0 prend en compte l’énoncé de S0. Lorsque S0 prend en compte l’énoncé de S0‘, cela signifie qu’il repère l’énoncé de S0‘ comme étant une de ses certitudes ou croyance avec parfois une tendance à lui reconnaître le statut de vérité.

(18) A: Pis est-ce que vous avez déjà entendu ça un bobsleigh?
B: Ah oui.
A: Oui. Est-ce que vous avez déjà eu de ça? Savez-vous ce que c’est?
B:Non, mais je l’ai déjà entendu, peut-être que c’était ça qu’on avait. (C.E. – V -93 – 3)

Pour simplifier une analyse plus complexe, ramenons la série de questions posés par A à l’unique prise en charge d’un énoncé: S0‘ avoir bobsleigh (?). On observe qu B prend cet énoncé en compte (Non mais… – la prise en compte altère la modalité référentielle: le factuel est transposé en épistémique) et tend vers la prise en charge (peut-être que…).

S0 ne prend l’énoncé de S0‘ qu’en compte. Lorsque S0 ne prend l’énoncé de S0‘ qu’en compte cela signifie qu’il centre simultanément les propos de S0‘ sur certitude et fausseté. Cela pourra aller vers une prise de position de rejet où seule l’énonciation du co-énonciateur est admise (une fois qu’une chose est dite et qu’on sait qu’elle est dite on est bien obligé de la reconnaître comme ayant été dite). En entretien, des cas assez complexes apparaissent:

(19) A: Disons comme au niveau des… conquêtes de l’espace là?
B: J’ai… j’ai des difficultés à croire que ça va être aussi eh… Disons, y parlent qu’en… en l’an deux mille on va aller sur la lune… Tout le monde va pouvoir y aller. Va avoir du monde qui vont vivre sur la lune. Ché pas si c’est possible. Mais… qu’est-ce qui nous prouve que… Tout qu’est-ce qu’y font aujourd’hui sur la lune… c’est pas une chose impossible? (C.E. – VI – 93 – 11)

En entretien la polémique explicite est rare. La stratégie de B consiste ici à ne pas imputer à A la certitude de ce qu’il repère comme étant une fausseté. Il effectue d’abord une prise en compte de la notion CONQUÊTES DE L’ESPACE, qu’il se garde bien de recentrer sur la moindre revendication de vérité (…j’ai des difficultés…). Ensuite il construit un S0‘ ‘ (ce symbole représente la sujet énonciateur non engagé dans l’interlocution et auquel on réfère comme à une « troisième personne »: …y parlent qu’…). Il repère cet absent comme ayant certaines certitudes, pour ensuite arriver enfin à ne prendre ces dernières qu’ en compte prudemment, certes, mais sans ambiguité quant à son scepticisme.

On observera aussi que la prise en compte est logolytique pour S0 et logogène pour S0‘: moins le co-énonciateur est d’accord, moins il laisse parler l’énonciateur…

S0 prend en compte son propre énoncé. Lorsque S0 prend en compte son propre énoncé, cela signifie qu’il en centre le référentiel sur possible avec une éventuelle tendance à le maintenir centré sur vraisemblable ou vrai.

(20) B:… les machines vont eh… progresser. Disons que ça va prendre la place des hommes. Ça va plutôt marcher par machines pis boutons là. Pour avoir quelque chose on pèse sur un bouton… Je le sais pas mais peut-être. (C.E. – V – 35 – 22)

Bon nombre des cas hypothétiques que De Vogüé (1986) impute à un valideur sont selon moi imputable à ce cas de figure de l’opération de prise en compte.

S0 ne prend son propre énoncé qu’en compte. Lorsque S0 ne prend son propre énoncé qu’en compte cela signifie qu’il en repère le référentiel comme (peut-être) possible mais (probablement) faux.

(21) A: Est-ce que vous avez déjà passé proche de mourir?
B: Passer proche de mourir… Bien si j’ai passé proche, je n’ai pas eu connaissance, parce que je devais être endormi. Mais j’ai eu une assez grave opération, mais seulement que… ç’a… ç’a bien été. (C.E. VI – 251 – 25)

On notera le rôle de si et de la modalité épistémique (savoir, rêver) dans ce types de ne prendre qu’ en compte.  Paraphrase:

(22) A:Vous rêvez sans doute de gagner le gros lot à la super loto
B:Si je rêve?
A:Oui ?
B:Ah je suis pas optimiste… pas optimiste tellement. (C.E. – II – 89 – 22)

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Une batterie de cas de figures complexes de la prise en charge et de la prise en compte s’ajoute aux cas minimaux déjà décrits. C’est que l’interaction énonciative s’endosse également (sinon principalement) dans le repérage par S0 du statut que sa prise en charge ou en compte revêt pour S0. Voyons quelques-une de ces cas:

S0 repère ce qu’il (S0) prend en charge comme pris en compte par S0‘. Ce cas est fréquent et concerne notamment tous les types d’opérations phatiques où l’on voit non à être cru comme à être entendu:

(23) B: Y a moins de… vous savez, y a plus de temps libre, je pense. (C.E. – V – 110 -28)

Paraphrase:

(24) B: Sont péquiste et puis moi j’ai pour mon dire que c’est les séparatistes quoi hein ? Et puis moi j’ai pour mon dire que c’est que ça va nous donner de changer tout ça? (C.E. – V – 139 – 32)

S0 repère ce qu’il (S0) prend en charge comme pris en charge par S0‘. Cela correspond à ce que les pragmaticiens appellent la recherche de l’accord:

(25) B: Le monde… verra pas deux mille si… si la pollution hein… se met… Vous avez vu les lacs eh… les rivières… Farnham… T’as vue à Farnham… l’eau à Farnham… L’eau était pas bonne à boire hein, à Farnham… (C.E. – VI – 34 -18)

S0 repère ce que S0‘ prend en charge comme pris en compte par lui (S0). Ce sont notamment les cas de phatique (Laurendeau 1986a: 3.1.2.) mais aussi, lorsqu’on tend vers le ne prendre qu‘en compte, les cas de réfutation:

(26) A: C’est assez dangereux les fameux tracteurs.
B: Ben faut dire que d’après moé, pour le nombre de tracteurs qu’y a dans… en usage dans la province, mettons, je pense qu’y a pas beaucoup d’accidents. Me semble moé, je trouve toujours que c’est pas… c’est pas une affaire qui pourrait être considérée comme dangereux. (C.E. – IV – 146 -29)

On observe clairement ici combien la tendance à ne prendre qu’en compte un énoncé et à prendre en charge son contraire relèvent de la même dynamique.

S0 repère ce que S0‘ prend en charge comme pris en charge par lui (S0). Ce sont – entre autres – les cas de confirmation:

(27) A: Pensez-vous que… Noël pour vos enfants c’est aussi beau que… Ça l’était pour vous quand vous étiez enfant?
B:Je le pense, parce que… (C.E. – V – 64 -9)

S0 repère ce qu’il (S0) prend en compte comme pris en charge par S0‘. Mon corpus d’entretien ne fournit guère d’exemple de ce cas de figure hautement polémique. Par contre le corpus français de Garcia (1983) en atteste plusieurs. Il s’agit  – entre autres – des citations et des imputations polémiques:

(28) A: ben ouais mais alors maintenant / avec ce que tu disais tout à l’heure de dire la femme / quand elle a un enfant / c’est son rôle de s’occuper d’elle alors tu vas me dire qu’une femme une doctoresse qui a fait sept ans ou dix ans d’études c’est normal à trente ans / bon à trente ans elle a l’âge d’avoir un enfant / quand même hein / eh ben à trente ans elle aura un enfant eh ben tu vas lui dire ça y est t’as exercé un an t’as fait dix ans d’études pour rien ma vieille t’as un môme tu dois t’en occuper. (Garcia – Annexe: C 9)

S0 repère ce que S0‘ prend en compte comme pris en charge par lui (S0). Ce sont – entre autres – les cas d’assertions polémiques pour lesquelles le vernaculaire français a spécialisé le marqueur si:

(29) A: oui mais vous / quand vous avez fini vot’ ménage / ça met pas / tu vas pas m’dire qu’ça met vingt-quatre heures pour faire le ménage.
B:si /si (Garcia – Annexe: B9)

Ce dernier exemple tend à prouver la pertinence des concepts théoriques de prise en compte et de prise en charge dans la description des marqueurs en linguistique énonciative. Si est en effet ici difficilement descriptible de façon satisfaisante sans les concepts introduits. Ce type de description très simple au départ devra finalement encore se complexifier sur des portions de discours plus vastes, pour arriver à rendre compte de la très grande variabilité de la tension entre la prise en charge et la prise en compte…

« … qui se concrétise par ce que l’on appellera, en reprenant l’expression de Culioli, des effets de moiré. Ceux-ci sont d’ailleurs observables directment sur les énoncés, où ils se manifestent par une sorte d’oscillation de la part de l’énonciateur concernant la valeur de vérité à accorder à p. Le terme de concession recouvre ici toute une palette de nuances, que l’on peut reconstituer par les gloses, et qui va, selon la modulation apportée, de l’accord définitif et sans réserve à ce qui serait plutôt un compromis provisoire dans lequel p n’est admis que du bout des lèvres… (De Vogüé 1985: vol. 2: 216 – 217)

Il semble désormais assuré que les marques linguistiques se donnent à l’analyse de discours  comme  – entre autres –  autant de traces d’une constante activité de repérage de la valeur de vérité des énoncés par les sujets énonciateurs en interaction. Prenez-vous cette assertion en charge?

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NOTES

[1]  Je remercie les organisateurs du colloque Des analyses du discours et particulièrement madame Diane Vincent de m’avoir invité à prendre la parole dans cette rencontre.

[2]  Le problème de la modalité: Toute modalité comporte une facette référentielle et une facette intersubjective à pondération variable. Modaliser c’est repérer par le langage un rapport contradictoire entre des mouvements du monde objectif (ex. le possible), entre des aspects de la praxis (modalité déontique, épistémique, volitive etc.) ou les deux (…cela s’avère toujours en dernière analyse être les deux). Exemple:

« Comme le note A. Culioli, le certain relève à la fois d’une analyse en termes de probabilité qui le fait correspondre à la probabilité 1 ou au nécessaire, et d’une analyse en termes de certitude subjective, c’est à dire rapportée à un sujet énonciateur qui peut notamment introduire le filtre du rapporté, avec toutes les modulations possibles sur le témoignage, le témoigné, le il paraît, le on dit etc. ou le filtre de ce que nous avons appelé les modulateurs (je pense que…)! » (Franckel 1981a: 121)

Tendanciellement, la priorité est donnée dans le présent exposé à la facette intersubjective de l’activité de modalisation. On observera cependant que la facette référentielle est inévitablement abordée aussi.

[3]  La prise en compte et la prise en charge comme concepts méthodologiques: Les concepts de prise en compte et de prise en charge ont aussi un statut méthodologique. Une discipline des sciences sociales ne pouvant s’occuper de tout à la fois procède – sciemment ou non – à une démarche de réduction (Lefebvre 1966: 175-204) l’amenant à circonscrire son objet. Se dégage alors ce qu’elle prend directment en charge (dans le cas de la linguistique par exemple: l’activité langagière), ce qu’elle prend en compte (ce dont elle tient compte sans l’aborder directment ; dans le cas de la linguistique par exemple: la pratique sociale) et ce qu’elle néglige (en linguistique: la tectonique des plaques, la météorologie, la chimie organique etc). Les grands changements théoriques dans l’évolution d’une discipline correspondent souvent à des réorganisations de ses pratiques de prise en compte et de prise en charge. A ce sujet, voir Laurendeau 1986a: 169-172.

[4]  L’assimilation du monde référentiel à un sujet: Celle-ci fait même, chez Berrendonner, l’objet de formulations explicites:

« Le plus remarquable me paraît être ici que l’univers, c’est-à-dire le « contexte » de tous les schémas de la communication, conçu comme entité référentielle globale, doive être considéré comme un participant actif de l’événement d’interlocution, et non seulement comme une circonstance inerte. La langue le figure en effet come terme du paradigme de la personne, et lui reconnaît la capacité de valider ou d’invalider les propositions, c’est-a-dire d’être l’agent de procès de vérification. Dans l’acte de communication, le contexte parle, pour donner son avis sur la vérité des propositions. » (Berrendonner 1981: 61)

[5]  Praxis: En aucun cas la présente utilisation du concept de praxis ne suppose une « valorisation historiciste de la pratique sociale au détriment de l’objectivité naturelle ». Il s’agit plutôt, dans le cadre restreint d’une réflexion sur une activité pratique spécifique (la modalisation de l’énonciation), de se donner un concept général englobant la totalité des pratiques particulières (génératrices, concomitantes, adjuvantes, opposantes, consécutives etc) reliées à un fait donné. On opère ainsi l’appréhension de cette totalité, là où une vision empiriste ou phénoméniste se verrait susceptible de l’occulter. Travail mort, accumulé, pratiques non conscientisées, oubliées, action de la société, des facteurs historiques rejoignent la pratique concrète, immédiatement perceptible, sous le concept de praxis… sans préjudice, d’autre part pour les phénomènes naturels et leurs effets dans ce qu’ils peuvent avoir d’extérieur à toute pratique.

[6] Sur les polyopérations delta (détermination), grand delta (validation) et sigma (prise en charge): Grize 1982, Grize, Piéraut-Le Bonniec 1981 et Borel, Grize et Miéville 1983.

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ANNEXE I: Les 36 cas de figures minimaux de la tension prise en compte/prise en charge

Je n’ai décrit ici que quelques-uns des 36 cas de figure qui se dégagent de la tension prise en compte/prise en charge. Voici la totalité de ces cas: je rappelle que la prise en charge implique la prise en compte alors que l’inverse n’est pas vrai, que prendre en compte c’est prendre en compte ou ne prendre qu’en compte, et que S0 et S0‘ peuvent (ou non) se ramener à un seul individu, il en est autant de S0‘ et S0 ». Les cas de figure minimaux – c’est-à-dire ceux n’impliquant que deux énonciateurs -se présentent sous forme de tables.

1-  S0 seul, prend en charge

2–  S0 prend en charge

3-  S0 prend en compte

4–  S0 ne prend qu’en compte

5-  S0, seul, prend en charge ce que S0‘, seul, prend en charge

6-  S0, seul, prend en charge ce que S0‘ prend en charge

7-  S0, seul, prend en charge ce que S0‘ prend en compte

8–  S0, seul, prend en charge ce que S0‘ ne prend qu’en compte

9–  S0 prend en charge ce que S0‘, seul, prend en charge

10- S0 prend en charge ce que S0‘ prend en charge

11- S0 prend en charge ce que S0‘ prend en compte

12- S0 prend en charge ce que S0‘ ne prend qu’en compte

13- S0 prend en compte ce que S0‘, seul, prend en charge

14- S0 prend en compte ce que S0‘ prend en charge

15- S0 prend en compte ce que S0‘ prend en compte

16- S0 prend en compte ce que S0‘ ne prend qu’en compte

17- S0 ne prend qu’en compte ce que S0‘, seul, prend en charge

18- S0 ne prend qu’en compte ce que S0‘ prend en charge

19- S0 ne prend qu’en compte ce que S0‘ prend en compte

20- S0 ne prend qu’en compte ce que S0‘ ne prend qu’en compte

21- S0, seul, prend en charge ce que S0 », seul, prend en charge

22- S0, seul, prend en charge ce que S0 » prend en charge

23- S0, seul, prend en charge ce que S0 » prend en compte

24- S0, seul, prend en charge ce que S0 » ne prend qu’en compte

25- S0 prend en charge ce que S0 », seul, prend en charge

26- S0 prend en charge ce que S0 » prend en charge

27- S0 prend en charge ce que S0 » prend en compte

28- S0 prend en charge ce que S0 » ne prend qu’en compte

29- S0 prend en compte ce que S0 », seul, prend en charge

30- S0 prend en compte ce que S0 » prend en charge

31- S0 prend en compte ce que S0 » prend en compte

32- S0 prend en compte ce que S0 » ne prend qu’en compte

33- S0 ne prend qu’en compte ce que S0 », seul, prend en charge

34- S0 ne prend qu’en compte ce que S0 » prend en charge

35- S0 ne prend qu’en compte ce que S0 » prend en compte

36- S0 ne prend qu’en compte ce que S0 » ne prend qu’en compte
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ANNEXE II: Les 68 cas de figure minimaux de repérage des prise en compte et prise en charge

La « table » des 68 cas de figure minimaux de repérages de la prise en compte et de la prise en charge est, pour sa part, la suivante:

1- S0 repère ce qu’il prend seul en charge comme pris en charge par lui seul

2- S0 repère ce qu’il prend en charge comme pris en charge par lui

3- S0 repère ce qu’il prend en compte comme pris en compte par lui

4- S0 repère ce qu’il ne prend qu’en compte comme seulement pris en compte par lui

5- S0 repère ce qu’il (S0) prend seul en charge comme pris en charge par S0‘ seul

6- S0 repère ce qu’il (S0) prend seul en charge comme pris en charge par S0

7- S0 repère ce qu’il (S0) prend seul en charge comme pris en compte par S0

8- S0 repère ce qu’il (S0) prend seul en charge comme seulement pris en compte par S0

9- S0 repère ce qu’il (S0) prend en charge comme pris en charge par S0‘, seul

10- S0 repère ce qu’il (S0) prend en charge comme pris en charge par S0

11- S0 repère ce qu’il (S0) prend en charge comme pris en compte par S0

12- S0 repère ce qu’il (S0) prend en charge comme seulement pris en compte par S0

13- S0 repère ce qu’il (S0) prend en compte comme pris en charge par S0‘, seul

14- S0 repère ce qu’il (S0) prend en compte comme pris en charge par S0

15- S0 repère ce qu’il (S0) prend en compte comme pris en compte par S0

16- S0 repère ce qu’il (S0) prend en compte comme seulement pris en compte par S0

17- S0 repère ce qu’il (S0) ne prend qu’en compte comme pris en charge par S0‘, seul

18- S0 repère ce qu’il (S0) ne prend qu’en compte comme pris en charge par S0

19- S0 repère ce qu’il (S0) ne prend qu’en compte comme pris en compte par S0

20- S0 repère ce qu’il (S0) ne prend qu’en compte comme seulement pris en compte par S0

21- S0 repère ce que S0‘ prend en charge, seul, comme pris en charge par lui (S0) seul

22- S0 repère ce que S0‘ prend en charge, seul, comme pris en charge par lui (S0)

23- S0 repère ce que S0‘ prend en charge, seul, comme pris en compte par lui (S0)

24- S0 repère ce que S0‘ prend en charge, seul, comme seulement pris en compte par lui (S0)

25- S0 repère ce que S0‘ prend en charge comme pris en charge par lui (S0) seul

26- S0 repère ce que S0‘ prend en charge comme pris en charge par lui (S0)

27- S0 repère ce que S0‘ prend en charge comme pris en compte par lui (S0)

28- S0 repère ce que S0‘ prend en charge comme seulement pris en compte par lui (S0)

29- S0 repère ce que S0‘ prend en compte comme pris en charge par lui (S0) seul

30- S0 repère ce que S0‘ prend en compte comme pris en charge par lui (S0)

31- S0 repère ce que S0‘ prend en compte comme pris en compte par lui (S0)

32- S0 repère ce que S0‘ prend en compte comme seulement pris en compte par lui (S0)

33- S0 repère ce que S0‘ ne prend qu’en compte comme pris en charge par lui (S0) seul

34- S0 repère ce que S0‘ ne prend qu’en compte comme pris en charge par lui (S0)

35- S0 repère ce que S0‘ ne prend qu’en compte comme pris en compte par lui (S0)

36- S0 repère ce que S0‘ ne prend qu’en compte comme seulement pris en compte par lui (S0)

37- S0 repère ce qu’il (S0) prend seul en charge comme pris en charge par S0 » seul

38- S0 repère ce qu’il (S0) prend seul en charge comme pris en charge par S0 »

39- S0 repère ce qu’il (S0) prend seul en charge comme pris en compte par S0 »

40- S0 repère ce qu’il (S0) prend seul en charge comme seulement pris en compte par S0 »

41- S0 repère ce qu’il (S0) prend en charge comme pris en charge par S0 », seul

42- S0 repère ce qu’il (S0) prend en charge comme pris en charge par S0 »

43- S0 repère ce qu’il (S0) prend en charge comme pris en compte par S0 »

44- S0 repère ce qu’il (S0) prend en charge comme seulement pris en compte par S0 »

45- S0 repère ce qu’il (S0) prend en compte comme pris en charge par S0 », seul

46- S0 repère ce qu’il (S0) prend en compte comme pris en charge par S0 »

47- S0 repère ce qu’il (S0) prend en compte comme pris en compte par S0 »

48- S0 repère ce qu’il (S0) prend en compte comme seulement pris en compte par S0 »

49- S0 repère ce qu’il (S0) ne prend qu’en compte comme pris en charge par S0 », seul

50- S0 repère ce qu’il (S0) ne prend qu’en compte comme pris en charge par S0 »

51- S0 repère ce qu’il (S0) ne prend qu’en compte comme pris en compte par S0 »

52- S0 repère ce qu’il (S0) ne prend qu’en compte comme seulement pris en compte par S0 »

53- S0 repère ce que S0 » prend en charge, seul, comme pris en charge par lui (S0) seul

54- S0 repère ce que S0 » prend en charge, seul, comme pris en charge par lui (S0)

55- S0 repère ce que S0 » prend en charge, seul, comme pris en compte par lui (S0)

56- S0 repère ce que S0 » prend en charge, seul, comme seulement pris en compte par lui (S0)

57- S0 repère ce que S0 » prend en charge comme pris en charge par lui (S0) seul

58- S0 repère ce que S0 » prend en charge comme pris en charge par lui (S0)

59- S0 repère ce que S0 » prend en charge comme pris en compte par lui (S0)

60- S0 repère ce que S0 » prend en charge comme seulement pris en compte par lui (S0)

61- S0 repère ce que S0 » prend en compte comme pris en charge par lui (S0) seul

62- S0 repère ce que S0 » prend en compte comme pris en charge par lui (S0)

63- S0 repère ce que S0 » prend en compte comme pris en compte par lui (S0)

64- S0 repère ce que S0 » prend en compte comme seulement pris en compte par lui (S0)

65- S0 repère ce que S0 » ne prend qu’en compte comme pris en charge par lui (S0) seul

66- S0 repère ce que S0 » ne prend qu’en compte comme pris en charge par lui (S0)

67- S0 repère ce que S0 » ne prend qu’en compte comme pris en compte par lui (S0)

68- S0 repère ce que S0 » ne prend qu’en compte comme seulement pris en compte par lui (S0)
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CORPUS EXPLOITÉS

C. E.: Corpus de l’Estrie, enquêtes orales effectuées en 1971-1972 dans la région de Sherbrooke (province de Québec), sous la direction de Normand Beauchemin et Pierre Martel et publiées sous les titres suivants:

BEAUCHEMIN, Normand ; MARTEL, Pierre (éds), Echantillons de textes libres no 1, document de travail no 8, 1973, 236 p.

BEAUCHEMIN, Normand ; MARTEL, Pierre (éds), Echantillons de textes libres no 2, document de travail no 9, 1975, 268 p.

BEAUCHEMIN, Normand ; MARTEL, Pierre (éds), Echantillons de textes libres no 3, document de travail no 10, 1977, 209 p.

BEAUCHEMIN, Normand ; MARTEL, Pierre (éds), Echantillons de textes libres no 4, document de travail no 12, 1978, 291 p.

BEAUCHEMIN, Normand ; MARTEL, Pierre ; THEORET, Michel (éds), Echantillons de textes libres no 5, document de travail no 16, 1980, 245 p.

BEAUCHEMIN, Normand ; MARTEL, Pierre ; THEORET, Michel (éds), Echantillons de textes libres no 6, document de travail no 17, 1981, 364 p.

Garcia – Annexe: Corpus de débats oraux en français vernaculaire, recueillis au début des années 1980 à Belleville, Chelles, Nangis, Tarbes et Paris (durée: 1h. 12, environ 80 p. de retranscriptions).
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RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES:

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