Paul Laurendeau, linguiste, sociolinguiste, philosophe du langage

LAURENDEAU 1990C

LAURENDEAU, P. (1990c), « Vers une typologie des tendanciels discursifs », Protée, vol. 18, n° 2, pp 125-133.
.
.
.

« …situation souvent inconfortable pour le chercheur qui ne sait si la contradiction sur laquelle il bute est véritablement inscrite dans la réalité de son objet (ou de son rapport à l’objet) ; mais situation privilégiée pour qui accepte de s’essayer à une forme de pensée dialectique. »

Pierre Le Goffic (1981: 7)

.

.

.

0.0. Plan de l’exposé

1.0. Textes ou tendanciels discursifs ?

1.1. Le texte-fonction, le texte-chose, le texte-action

1.2. Dialectique tendancielle

2.0. Les dimensions de l’activité langagière

2.1. Dimension prédicative

2.2. Dimension énonciative

2.3. Dimension référentielle

3.0. La dialectique de l’opérateur composite

3.1. Identification

3.2. Différenciation

3.3. Oméga (rupture)

3.4. Étoile (le composite)

4.0. Typologie des tendanciels discursifs sous dimension prédicative (lambda1 * lambda2)

4.1. lambda1 = lambda2: le tendanciel paraphrastique

4.2. lambda1 lambda2: le tendanciel hypotaxique

4.3. lambda1 w lambda2: le tendanciel parataxique

4.4. lambda1 * lambda2: le tendanciel anataxique

5.0. Typologie des tendanciels discursifs sous dimension énonciative (S0 * S0)

5.1. S0 = S0: le tendanciel soliloque

5.2. S0 S0: le tendanciel dialogue

5.3. S0 w S0: le tendanciel monologue

5.4. S0 * S0: le tendanciel jeu

6.0. Typologie des tendanciels discursifs sous dimension référentielle  (Sit1 * Sit0)

6.1. Sit1 = Sit0: le tendanciel cursif

6.2. Sit1 Sit0: le tendanciel narratif

6.3. Sit1 w Sit0: le tendanciel poétique

6.4. Sit1 * Sit0: le tendanciel métalinguistique

7.0. Perspectives

.

.

.

L’activité de langage est le point nodal de la réflexion actuelle autour de laquelle débattent logiciens, cognitivistes, informaticiens, linguistes [1]. A partir du problème de la typologie des textes, il est possible d’aborder un certain nombre de questions cruciales portant sur la nature de l’activité de langage… et certainement utiles pour tout intervenant intéressé à cet objet d’étude hautement problématique. Le présent exposé se propose, par une exploitation du cadre formel de la théorie des repérages énonciatifs, d’explorer -de façon très schématique et à partir d’un nombre restreint d’exemples- la proposition d’une typologie des tendanciels discursifs tout en avançant des positions s’inspirant en permanence d’une problématisation dialectique de la question langage.

1.0. Textes ou tendanciels discursifs ?

L’établissement d’une typologie des discours est une des entreprises les plus ambitieuses et complexes que puisse se donner une discipline sémiologique. Outre le caractère démesurément prématuré de toute classification des textes, on peut reprocher aux différentes typologies spontanées ou explicites en cours, de réifier le texte, c’est-à-dire de postuler, volontairement ou non, son asséité. Or, force est de constater que toute tentative de typologie des discours est un mouvement vers l’extra-discursif et que la conception naïve d’une détermination strictement interne stoppe ce mouvement vers la socio-historicité à laquelle aucun discours n’échappe. Les critères internes caractérisant les discours n’en sont pas pour autant négligeables, comme je vais tenter de le montrer dans cet exposé, mais le point de départ d’une réflexion sur les types de discours, c’est dans le monde de ceux qui les énoncent qu’il se trouve. La proposition ne consiste pas en un historicisme empiriste. Le fait est qu’il est possible de dégager des généralisables à propos de l’ancrage des discours en situation par des énonciateurs et de les exploiter à des fins typologiques. Mais pour ce faire, certains écueils doivent être contournés.

1.1. Le texte-fonction, le texte-chose, le texte-action

Réifier le texte c’est en gros en faire un objet autosuffisant en le coupant des surdéterminations socio-historiques qui l’engendrent. Certains se lancent dans cette démarche avec prudence (« en prenant garde qu’il s’agit d’abstractions » – Borel, Grize, Mieville 1983: 48) voire carrément avec agnosticisme (en posant les types de textes « en un continuum dans laquelle toute tentative de classification reste un problème » – Borel, Grize, Mieville 1983: 48).

Toutes les précautions méthodologiques n’empêcheront cependant pas les textes d’être souvent donnés comme ayant des « fonctions », des « buts », et comme étant « voués à… » (Borel, Grize, Mieville 1983: 48). Les typologies relevant d’une telle idéologie du texte-fonction prendront comme critère de classification des textes, une idée (souvent appauvrie et abstraite) que l’on se fait de leur but. Un critère de cet ordre est phénoméniste à l’égard du texte, il le prend comme point de départ et s’en tient à ses caractéristiques internes, notamment en lui supposant une finalité basée sur les « informations » qu’il véhicule.  Il n’est guère nécessaire d’épiloguer sur cette première attitude qui hypostasie le rapport du texte au monde référentiel.

D’autres, et non les moindres, assument la crise qui consiste à ramener ce qui est en permanence mutation -l’énonciation comme pluralité de tendanciels– à des types fixes classés sous typologie dure. Citons pour exemple la définition par Benveniste du « récit historique »:

(1)  Nous définirons le récit historique comme le mode d’énonciation qui exclut toute forme linguistique « autobiographique ». L’historien ne dira jamais je ni tu, ni ici, ni maintenant, parce qu’il n’empruntera jamais l’appareil formel du discours, qui consiste d’abord dans la relation de personne je: tu. On ne constatera donc dans le récit historique strictement poursuivi que des formes de « 3ème personne ».

(Benveniste 1959: 239)

On notera au passage que cette définition de Benveniste outrepasse les considérations strictement linguistiques. En effet, elle procède d’une vision globale selon laquelle une part importante de l’historicité (y compris l’historicité du texte historique) est évacuée de l’histoire. C’est le positivisme qui se profile en toile de fond: l’historien ne s’engage pas, il est neutre. D’autre part, ce choix typologique est un excellent exemple de ce que j’entends par réification du texte. L’asséité textuelle est donnée comme intégrale… l’histoire se passe de nous:

(2)  « A vrai dire, il n’y a même plus alors de narrateur. Les événements sont posés comme ils se sont produits à mesure qu’ils apparaissent à l’horizon de l’histoire. Personne ne parle ici ; les événements semblent se raconter eux mêmes. Le temps fondamental est l’aoriste, qui est le temps de l’événement hors de la personne d’un narrateur. »

(Benveniste 1959: 241)

Si Benveniste a travaillé à classer les textes à partir de critères qui leurs seraient internes (présence ou absence de personnes, temps des verbes, etc) en se donnant ce que l’on pourrait appeller une idéologie du texte-chose, cela n’est pas allé chez lui jusqu’à une complète ignorance de la trop grande rigidité des typologies, si bien que la dialectique tendancielle vrille son chemin dans sa réflexion… comme dans le passage (3) portant toujours sur l’énonciation historique et où l’historien bourgeois recouvre son droit au jugement de valeur subjectif (et où le linguiste se voit bien obligé de se contredire):

(3)  L’énonciation historique est réservée aujourd’hui à la langue écrite. Mais le discours est écrit autant que parlé. Dans la pratique on passe de l’un à l’autre instantanément. Chaque fois qu’au sein d’un récit historique apparaît un discours, quand l’historien par exemple, reproduit les paroles d’un personnage ou qu’il intervient lui-même pour juger les événements rapportés, on passe à un autre système temporel, celui du discours. Le propre du langage est de permettre ces transferts instantanés. »

(Benveniste 1959: 242)

Benveniste représente bien la position qui se propose de baser la typologie des textes sur leur « nature » en hypostasiant le rapport du texte à lui-même.

Finalement le troisième aspect de la conception réifiante des types de discours est une manière de déterminisme pragmaticien (une sorte d’idéologie du texte-action ou s’hypostasie l’activité des sujets énonciateurs). Ici, à l’inverse de la typologie abstraite à caution interne, on fige l’extra-discursif -cette fois- en un « corps de prescriptions normatives », ce qui tend à dévider le discours de la moindre asséité interne. Ma position rejoint ici celle de Berrendonner lorsqu’il dénonce la croyance au caractère abstraitement déterministe des « lois de discours »:

(4)  « Elles [= les « lois de discours » – P.L.] sont aussi des objets sociolinguistiques. Elles constituent en effet un corps de prescritions normatives, qui réglementent l’usage du langage par les individus, c’est-à-dire astreignent leurs énonciations à des sanctions diverses, en fonction de leurs conditions de contexte, notamment institutionnelles et interpersonnelles. A ce titre, elles apparaissent d’abord variables d’un sujet à l’autre. Tout locuteur ne souscrit pas aux mêmes normes, et il y a là un champ de variation grossièrement méconnu: toutes les considérations faites à ce jour sur les « conditions de félicité » des actes de langage, par exemple, supposent une réglementation uniforme et inflexible, ce qui est loin d’être le cas. En outre, les lois de discours, ainsi considérées, ne sont peut-être pas tellement « de discours ». On peut soupçonner qu’elles sont, au moins partiellement, intégrables avec d’autres systèmes de normes, qui réglementent les actes non verbaux accomplis gestuellement sans le secours du langage (règles de politesse, stratégies sociales etc.). »

(Berrendonner 1981: 29)

Ces premiers constats soulèvent deux questions. Premièrement, les diverses déviations vers lesquelles s’orientent souvent les typologies ne seraient-elles pas le reflet de la tension dialectique permanente entre le monde référentiel (sur-évalué par les typologies en texte-fonction) les marques discursives dans leur (relative) autonomie formelle (sur-évaluées par les typologies en texte-chose) et les énonciateurs en interactions (sur-évalués par les typologies en texte-action) ?

Deuxièmement, les discours sont-ils vraiment des entités closes, des « atomes » qu’on peut classer en une typologie dure ? Ne serait-ce pas là un faux problème ?

1.2. Dialectique tendancielle

On peut résumer les acquis en affirmant que les tendanciels discursifs pourraient faire l’objet de deux grandes sortes de typologies qu’il faudrait compénétrer comme les cercles d’un diagramme de Venn (la typologie reste malgré tout un cadrage fixe – noter qu’on parlera de typologie faible pour caractériser les classifications de tendanciels). La première (celle dont il sera surtout question ici) est une typologie que l’on pourra continuer de qualifier d’intra-discursive puisqu’on cherchera à la baser sur des généralisables caractérisant intimement le fonctionnement discursif.

La seconde est la typologie extra-discursive, parce qu’il ne faut pas réifier le discours (en faire un texte) et lui construire une asséité fictive. De là toute la richesse d’un concept comme celui de discours quotidien introduit par Grize. S’il a le défaut d’être trop général (dans le sens d’une insuffisante surdétermination de la réalité « quotidienne »), il a l’avantage d’une prise en compte implicite du caractère local, et dès lors difficile à typer, du fait discursif. Si nous posons – en guise d’aparté sur l’importante question des typologies externes – le « framework » général du discours quotidien proposé par Grize:

(5)  « Je parlerai donc de discours quotidien lorsque l’une ou l’autre des conditions suivantes au moins sera satisfaite:

1. Le discours s’adresse à un interlocuteur particulier.

2. Il est engendré en situation.

3. C’est un discours d’action.

4. Il ne vise qu’une validité locale.

Aucune de ces conditions n’est véritablement indépendante des autres, mais je les distingue pour des raisons de clarté. »

(Grize 1982: 242)

On peut certe apporter des critiques. Le point 3 est peut-être un peu trop vague et le point 1 est sans doute une trace de la déviation argumentative prise par une partie des travaux de la logique naturelle: il n’est pas assez explicite sur la dialectique interne de la co-énonciation dont Benveniste avait magistralement dégagé l’inhérence à toute activité discursive [2]. Mais il reste que le point de départ d’un large pan de la typologie externe des discours est là. Par exemple, en restreignant le concept de discours quotidien de Grize (concept à valeur extra-discursive) et celui de dialogue de Benveniste (concept à valeur intra-discursive), on s’avise du fait que certains dialogues – qu’on pourrait appeller prudemment conversations – « ne visent pas un consensus rationnel mais seulement la poursuite du débat » et même « considèrent que la controverse est en soi féconde » (Borel, Grize, Miéville 1983: 14). Finalement, un type particulier de conversation est déterminé par un certain nombre de faits révélateurs: « …impossibilité linguistique d’effacer ce qui a été dit, impossibilité interactive de prolonger une attitude de refus autrement qu’en rompant l’entretien. Les feintes, les échapatoires, les fausses interprétations, [étant] encore des faits révélateurs… » (Guespin 1984: 68). On cerne l’entretien:

(6)  « L’entretien est un type particulier de conversation. Bien des conventions qui règnent ailleurs y sont abolies ; par exemple, on ne remercie évidemment pas d’un renseignement au cours d’un entretien ; en revanche, d’autres lois s’y établissent, qui dominent sa logique ; par exemple l’insistance, sous forme de reprise d’une question ou de marques diverses d’insatisfaction illocutoire, y est permise ; ensuite, du fait du thème défini, le cadre de pertinence y est garanti. L’entretien a ainsi des particularités formelles […]. Mais qui plus est, ces aspects formels spécifiques se doublent d’une autre spécificité: l’entretien, c’est l’inégalité acceptée des places illocutoires d’enquêteur et de témoin ; les paramètres sociaux y sont ainsi pertinentisés plus clairement qu’ailleurs. »

(Guespin 1984: 47)

Le (lent et minutieux) travail consistant à dégager les traits externes et formels d’un type de discours comme l’entretien (Laurendeau 1986a l’ébauche à peine) tend à prouver hors de tout doute qu’une détermination externe des tendanciels discursifs établit dialectiquement sa jonction avec des déterminismes internes à la praxis discursive.

Les lois de cette dernière vont concerner la relation du discours à lui même (prédication – cf 2.1.), la relation du discours aux instances énonciatives (énonciation -cf 2.2.) et la relation du discours au référentiel (référenciation – cf 2.3.). Avant de voir la teneur de ces lois – qui sont simples (cf 3.0.) et dont la description se dégage de l’étude d’un grand nombre de situations énonciatives dans plusieurs langues – précisons un point capital sur les tendanciels discursifs.

Ce point, c’est l’omniprésence du passage d’un type à un autre. On ne répétera jamais assez que l’histoire passe dans le récit qui passe dans le dialogue qui revient au récit, etc. Ce phénomène, absolu à l’oral a été remarqué très judicieusement pour l’écrit par Hamon (1972: 466) qui signale que la description apparaît « comme une expansion du récit » et que sa présence « n’ouvre aucune imprévisibilité par la suite du récit ». On pourrait fournir des multitudes d’exemples. C’est donc pour cela que j’exploiterai ici le concept de tendanciel, comme représentation dynamique de l’émergence d’une contradiction dominante toujours niée et renversée au fil du déroulement du discours.

Cette vue s’inspire du matérialisme dialectique (du marxisme, si on préfère). Si on fait ce que je vais faire dans un instant: prendre des clichés des tendanciels discursifs, ceux-ci apparaissent à chaque fois comme une structure (le typé, le fixe) à contradiction dominante.

(7)  « Qu’une contradiction domine les autres, suppose que la complexité où elle figure soit une unité structurée, et que cette structure implique le rapport de domination-subordination signalé entre les contradictions. La domination d’une contradiction sur les autres ne peut être, en effet, pour le marxisme, le fait d’une distribution contingente de contradictions différentes dans un rassemblement qu’on prendrait pour un objet. On ne « trouve » pas, dans ce tout complexe « comportant toute une série de contradictions » une contradiction qui domine les autres, comme dans la tribune d’un stade, le spectateur plus grand que les autres d’une tête. La domination n’est pas un simple fait indifférent, elle est un fait essentiel à la complexité même. C’est pourquoi la complexité implique la domination comme essentielle à soi: elle est inscrite dans sa structure. »

(Althusser 1965: 206-207)

Tout discours apparaît donc comme une dialectique mouvante du prédicatif, de l’énonciatif et du référentiel modélisable par quelquechose comme une came de Culioli en giration irrégulière. La came représente l’oscillement entre quatre dynamismes fondamentaux « toujours déjà » intriqués en une polyopération composite (cf 3.0.) à dominante variable. Précisons d’abord la teneur des dimensions de l’activité de langage.

2.0. Les dimensions de l’activité langagière

Le langage apparaît fondamentalement comme une activité organisatrice/négatrice dans laquelle les rapports priment sur les états. On le décrit comme une praxis complexe où s’intriquent en permanence une polyactivité de DISPOSITION (des formes linguistiques principalement), d’INTERACTION (de sujets énonciateurs principalement) et de REPRÉSENTATION (des objets du monde principalement) – chacune de ces polyactivités ayant tendance à nier (au sens dialectique du terme) les deux autres. L’observation du langage oblige donc à le décrire -de front- en trois dimensions correspondant à chacune des polyactivités: prédication, énonciation et référenciation.

2.1. Dimension prédicative

La prédication est la dimension de la structuration ou de l’organisation des formes linguistiques. L’activité d’organisation formelle du discours NIE ses contraires et fait que le langage est aussi un peu une convention. La prédication porte sa négation tendancielle qui est l’agrammaticalité (agencement formel hors conformité). Certaines institutions hypostasient la prédication en poéticité.

2.2. Dimension énonciative

L’énonciation est la dimension de l’interaction ou de la régulation entre énonciateurs. L’activité d’organisation intersubjective du discours NIE ses contraires et fait que le langage est aussi un peu une action. L’énonciation porte sa négation tendancielle qui est l’expression (énonciation hors interaction). Certaines institutions hypostasient l’énonciation en argumentation.

2.3. Dimension référentielle

La référenciation est la dimension de la représentation des rapports aux objets du monde. L’activité d’organisation conceptuelle du discours NIE ses contraires et fait que le langage est aussi un peu un organon. La référenciation porte sa négation tendancielle qui est la fiction (référenciation hors réalité). Certaines institutions hypostasient la référenciation en information.

Cette présentation en « dimensions » ne doit pas faire oublier qu’il s’agit ici de décrire les aspects complexes d’un agencement de pratiques où se dégagent constamment des dominantes. La PRATIQUE SPONTANÉE du langage place en dominante le couple interaction/représentation (dimensions énonciative et référentielle – réduction des conventions en discours oral familier). La PRATIQUE MÉDIATISÉE du langage place en dominante le couple représentation/disposition (dimensions référentielle et prédicative – réduction de l’interaction dans le discours des médias électroniques et dans la langue écrite). La PRATIQUE RITUALISÉE du langage place en dominante le couple interaction/disposition (dimensions énonciative et prédicative – réduction de la référenciation dans les pratiques rituelles quotidiennes ou dans une messe en langue sacrée). Ces pratiques se combinent en permanence de façon irrégulière et composite.

3.0. La dialectique de l’opérateur composite

On posera maintenant que les tendanciels discursifs organisent la prédication, l’énonciation et la référence selon quatre lois qui sont en fait les quatre opérations de la théorie des repérages énonciatifs (cf Culioli 1978: 302, note 4, Culioli 1980): l’identification, la différenciation, l’oméga et l’étoile. Chacune de ces quatre opérations est présente à celle qui, à un moment t0, construit la contradiction dominante du discursif avec lui même, avec les instances énonciatives et avec le référentiel.

3.1. Identification

L’identification (a=b) est une opération (une loi, une tendance) qui consiste à asssimiler deux contraires. Elle est définie comme réflexive et symétrisable et on peut topologiquement l’associer à la définition de l’intérieur d’un espace (Culioli, Desclès, Kaboré, Kouloughli 1981: 105-106). Fonction des paramètres repérés (cf 4.0., 5.0., 6.0.) elle articulera la paraphrase (paramètre lambda, c’est-à-dire énoncé), le soliloque (paramètre S, c’est-à-dire sujet énonciateur), le discours cursif (paramètre Sit, c’est-à-dire situation énonciative). C’est une tendance dominante à court terme mais non déterminante à long terme (tendance phénoménale dans le langage).

3.2. Différenciation

La différenciation (ab) est une opération (une loi, une tendance) qui consiste à distinguer deux contraires. Elle est définie comme non symétrique et on peut topologiquement l’associer à la définition de la frontière d’un espace (Culioli, Desclès, Kaboré, Kouloughli 1981: 105-106). Fonction des paramètres repérés (cf 4.0., 5.0., 6.0.) elle articulera l’hypotaxe (paramètre lambda, c’est-à-dire énoncé), le dialogue (paramètre S, c’est-à-dire sujet énonciateur), le discours narratif (paramètre Sit, c’est-à-dire situation énonciative). C’est une tendance dominante à court terme et déterminante à long terme (tendance centrale dans le langage).

3.3. Oméga (rupture)

La rupture (awb) est une opération (une loi, une tendance) qui consiste à s’extraire du système de tension entre deux contraires et se donner une position tierce. Elle est définie comme symétrique et non réflexive et on peut topologiquement l’associer à la définition de l’extérieur d’un espace (Culioli, Desclès, Kaboré, Kouloughli 1981: 105-106). Fonction des paramètres repérés (cf 4.0., 5.0., 6.0.) elle articulera la parataxe (paramètre lambda, c’est-à-dire énoncé), le monologue (paramètre S, c’est-à-dire sujet énonciateur), le discours à poéticité (paramètre Sit, c’est-à-dire situation énonciative). C’est une tendance non dominante à court terme et non déterminante à long terme (tendance marginale dans le langage).

3.4. Étoile (le composite)

L’opération composite (a*b) est une opération (une loi, une tendance) qui consiste à combiner les opérations d’identification, de différenciation, de rupture TOUT EN les niant. Elle est définie comme dialectiquement variable du point de vue de la réflexivité et de la symétrie. On peut topologiquement l’associer au parcours d’un espace. Fonction des paramètres repérés (cf 4.0., 5.0., 6.0.) elle articulera l’anataxe (paramètre lambda, c’est-à-dire énoncé), le jeu (paramètre S, c’est-à-dire sujet énonciateur), le discours métalinguistique (paramètre Sit, c’est-à-dire situation énonciative). C’est une tendance non dominante à court terme mais déterminante à long terme (tendance globale dans le langage).

Les quatre opérateurs de la théorie des repérages énonciatifs ont été empiriquement établis à partir d’études détaillées sur un grand nombre de langues. Articulés sur les trois dimensions de la pratique langagière dégagées [3], ils seront exploités comme généralisables pour l’établissement de la typologie des tendanciels discursifs. Chaque « cliché » typologique est illustré par des exemples tirés de corpus de langue orale québécois et pouvant être qualifiés d’exemples en langue vernaculaire (Laurendeau 1985, 1987).

Finalement je rappelle que les classes de tendanciels proposées ici ne sont que les premières pistes d’exploration pour des typologies plus riches -et aussi encore plus dialectisées– qui, même si elles venaient à s’enrichir, resteraient probablement toujours plus pauvres que l’objet qu’elles cherchent à saisir.

4.0. Typologie des tendanciels discursifs sous dimension prédicative (lambda1 * lambda2)

Dans le formalisme de la théorie des repérages énonciatifs, lambda symbolise l’énoncé, comme agencement de marqueurs (sur ce concept voir Laurendeau 1986b: 76, note 2). Ainsi donc lambda1 * lambda2 représente une protase et une apodose séparées par une marque ou un agencement de marques articulant entre elles l’une des quatre facettes de l’opération composite. Rappellons que, sous dimension prédicative, la priorité est donnée au rapport du texte à lui même.

4.1. lambda1 = lambda2: le tendanciel paraphrastique

On dégage d’abord un important tendanciel de l’activité de langage qui est celui de la paraphrase.

(8)  A: Soixante… mettons il pèse soixante kilos, c’est… c’est… c’est dans le poid lourd nous autres ici-là. C’est… c’est assez gros.

(Sankoff-Cedergren  16-423)

Il est possible d’observer que le caractère identificateur de la paraphrase s’inverse à long terme. Les répétitions pures et sans nuance sont très rare, comme on le constate en (9).

(9)  A: …il y a un village qui appartient on peut dire qu’il appartient c’est une façon de dire c’est presque quoi… propriété de la compagnie (XXX), eh… mais mais c’est à dire eh appartient c’est que le, la compagnie elle même… mettons a une concession de réserve …

(Bibeau-Dugas – 4060012)

Si la paraphrase est réflexive et symétrisable, elle n’est dominante qu’à court terme. Elle est aussi phénoménale en ce sens qu’une analyse plus approfondie tend à montrer qu’elle porte son contraire.

4.2. lambda1 lambda2: le tendanciel hypotaxique

Il s’agit du tendanciel prédicatif dominant et déterminant. Construire une hypotaxe (Laurendeau 1986a: 3.1.3.2.) consiste à ancrer à un énoncé, un énoncé qui en diffère tout en le complétant. Constante en monologue:

(10) A:  Mais mais que ça coule, ça va couler de plein coup. ça cor… ça trainera pas. Parce que tu vas prendre une personne qui a eh… deux trois mille érables d’entaillées, ça coule ben ça. Y fournit pas à ramasser, y en perd.

(Estrie – II-72-1)

l’hypotaxe apparaît aussi en dialogue, comme on le voit en (11).

(11) A: Mettons ça c’est la fenêtre, ici là, puis là il y a comme un petit toît au dessus de la fenêtre.

B: Des lucarnes.

A: Oui.

B: OK, OK, OK.

(Centre-Sud 0777-1310795)

On observera que l’hypotaxe est à la base de toute syntaxe. La syntaxe, en langue naturelle, est un agencement de formes conventionnellement compatibles et non redondantes. Une typologie plus riche subdiviserait ce tendanciel en un grand nombre de sous-classes étudées aujourd’hui par la syntaxe.

4.3. lambda1 w lambda2: le tendanciel parataxique

Le tendanciel parataxique autorise une rupture dans la linéarité de l’énoncé… comme lorsqu’un constat suivi d’un ordre jaillissent au milieu d’un récit:

(12) A:  … on allait quelquefois aux vues.

B: Oui. Ça fait du statique. Touche pas à ça, OK. Eh… avant là de… admettons avant l’âge de seize ans. On allait eh… on jouait dans…

(Sankoff-Cedergren 8-78)

La parataxe (Laurendeau 1986a) confirme avec acuité la permanente présence des deux autres dimensions (monde des co-énonciateurs …Touche pas, monde référentiel …à ça).

4.4. lambda1 * lambda2: le tendanciel anataxique

Sous dimension prédicative, l’organisation des formes linguistiques apparaît donc comme un agencement composite de marques procédant de l’identifié (paraphrase mais aussi accord syntaxique, isotopie etc), du différencié (relation thème-prédicat et linéarisation mais aussi diaphore et hétérotopie) et de la rupture (parataxe). La syntaxe est fondamentalement, en tant que phénomène global, une anataxe (Laurendeau 1986a: 3.1.3.2) zébrée des tendanciels paraphrastique, hypotaxique et parataxique.

5.0. Typologie des tendanciels discursifs sous dimension énonciative (S0 * S0)

Dans le formalisme de la théorie des repérages énonciatifs, S0 symbolise l’énonciateur (et S0, le co-énonciateur), comme paramètre dans un calcul du statut des sujets locuteur et allocutaire dans l’interaction énonciative (pour un exemple d’un tel calcul, voir Culioli 1978: 312, note 26). Ainsi donc S0 * S0 représente un énonciateur et son co-énonciateur ainsi que le repérage s’établissant entre eux selon l’une des quatre facettes de l’opération composite. Rappellons que, sous dimension énonciative, la priorité est donnée au rapport interactif entre les énonciateurs.

5.1. S0 = S0: le tendanciel soliloque

Lorsque l’énonciateur est (mais l’est-il vraiment ?) son propre co-énonciateur, on dégage le tendanciel soliloque. Impossible à relever avec les méthodes d’établissement de corpus basées sur l’entretien sociolinguistique, les portions de textes relevant de ce tendanciel manifestent son caractère phénoménal.

5.2. S0 S0: le tendanciel dialogue

Dominant à court terme, déterminant à long terme, le tendanciel dialogue campe en permanence l’inégalité des rôles et des places entre les co-énonciateurs (caractère non-symétrique de l’opérateur de différenciation, Laurendeau 1986b: 2.0.). Des actes illocutoires comme la question relèvent de ce tendanciel.

(13) A: Qu’est-ce que c’est que ces téléphones là ?

B: C’est des téléphones d’office comme on peut dire pour eh changer eh… Mettons que votre téléphone sonne, vous voulez changer d’office vous pesez sur un piton puis eh…

(Bibeau-Dugas – 155460012)

Mais tous les types d’échange sont concernés par ce tendanciel central:

(14) A: Maintenant au sujet de la langue là, est-ce que vous connaissez des gens qui parlent bien ?

B: Oui

A: Est-ce que vous pourriez m’en nommer ? Disons pour vous aider un petit peu, des annonceurs à radio ou à TV là ?

B: Oui mettons… Pour… pour moé me semble là ?

A: Hum, hum

B: Mettons moé là… Ah… voyons… Louis Bilodeau.

(Estrie – 2-237-5)

Une typologie plus riche subdiviserait ce tendanciel en un grand nombre de sous-classes étudiées aujourd’hui par la pragmatique.

5.3. S0 w S0: le tendanciel monologue

Marginalement l’énonciateur va se positionner en rupture de son co-énonciateur et s’exprimer. C’est alors le tendanciel monologue qui domine.

(15) A: …après ça il y avait une course d’hébertismes, sauter une clôture, passer en dessous des tables, sauter sur des tables, toutes sortes d’affaires de même. Après ça, ils cotaient… mettons eux autres c’était tout sur dix les points, il fallait pas avoir en bas de sept.

(Bibeau-Dugas – 62130012)

Non dominant et non déterminant, le monologue (qu’il ne faut pas confondre, comme le fit Benveniste [2], avec le soliloque) s’obtient souvent de haute lutte à l’intérieur du dialogue:

(16) C: Bien, com… comment tu vas la décorer ta bouteille ?

A: Regarde, on va, on met quelquechose.

B: Tu sais pas quoi, mettons là, on a…

A: C’est moi qui parle.

B: On met, on met une affaire noire là, puis puis…

A: On, on peux-tu.

B: Il y a une bouteille là. OK parle.

(Centre-Sud  1276-0411263)

Nouvelle preuve -s’il en faut- de la permanente présence des déterminations de l’extra-discursif.

5.4. S0 * S0: le tendanciel jeu

Sous dimension énonciative, l’organisation des interactions linguistiques apparaît donc comme un agencement composite de rapports entre co-énonciateurs procédant de l’identifié, du différencié et de la rupture de par les trois tendanciels énonciatifs fondamentaux du soliloque, du dialogue et du monologue. Le composite connaît une changement qualitatif dans le jeu (où s’introduit dans la typologie toute la dimension complexe du discours rapporté, style indirect libre etc…).

(17) A: Même à brûle-pourpoint au gars, j’ai dis mettons que Lévesque poignerait le pouvoir, j’ai dit, toi, tu la donnerais-tu ta peau pour aller là ?

(Sankoff-Cedergren 2-657)

(18) A: C’est pas facile hein.

B: (rire) quand elle dit, mettons, on fait de, des chiffres de un à cent, de un à mille.

A: Hum.

B: Je dis à ma soeur: « écris-moi ça sur un papier, je vais amener ça à l’école ».

(Centre-Sud  1276-0311658072)

L’interaction est fondamentalement, en tant que phénomène global, un jeu (au sens de « manière d’assumer un rôle ») zébrée des tendanciels soliloque, dialogue et monologue superposables en discours direct et discours rapporté.

6.0. Typologie des tendanciels discursifs sous dimension référentielle  (Sit1 * Sit0)

Dans le formalisme de la théorie des repérages énonciatifs, Sit symbolise la situation énonciative, comme combinaison de paramètres déterminant les repérages et notamment le repérage référentiel. Ainsi Sit1 * Sit0 représente la relation (composite) entre une situation reconstruite par l’activité de langage (Sit1) et la situation effective où l’interaction se concrétise (Sit0). Rappellons que, sous dimension référentielle, la priorité est donnée au rapport du texte au monde.

6.1. Sit1 = Sit0: le tendanciel cursif

L’énoncé peut d’abord refléter directement le référent, c’est le cas du tendanciel représenté par le discours cursif:

(19) B:   …c’est…Eh est après manger vos gants !

(Estrie –  VI-75-22)

L’énonciateur se meut alors à l’intérieur du référentiel (sur l’exploitation de la topologie dans le cadre théorique: Culioli 1981) et inversement l’énoncé se rompt du référentiel. Les propriétés du tendanciel sont celles de l’identification. Ce sont la réflexivité: chacun des deux (discursif et référentiel) s’autonomise de l’autre, le référentiel pré-existe à l’énoncé et l’énoncé survit (est stocké mnémiquement et/ou sur support) au mouvement du référentiel ; et la symétrie (ou mieux: le symétrisable): l’énoncé reflète le référent, le référent détermine l’énoncé et le produit.

6.2. Sit1 Sit0: le tendanciel narratif

L’énoncé peut ensuite re-produire le référent, c’est le cas de la narration (et de ses dérivés et sous-produits qui pourraient être discriminés sur des critères de temps, d’aspect, de rôle des actants etc). On pourra distinguer la reproduction d’une situation réelle (Sit rapportée), possible (Sit évoquée), fictive (Sit reconstruite).

L’énonciateur passe alors à la frontière du référentiel, l’énoncé diffère du référentiel (organisation des temps, éclairage, omissions, inégalités dans la richesse des détails, limites de la description, mensonge, canulard, rumeur, euphémisme, etc. On pourrea dominer ces phénomènes sous le concept de repérage logico-narratif). La propriété du tendanciel est ici la non symétrie: si l’énoncé reconstruit le référent, le référent ne détermine pas l’énoncé, même s’il le produit en dernière instance. De tels cas sont fréquents.

(20) B:  Jamais pris une journée de vacance. Supposons t’engage un homme là, j’ai de la roche… Chus quasiment plus capable de ramasser de la roche. J’ai de la roche à ramasser là mais t’engages un gars là, le gars se traîne les pieds pis c’est moé qui fait l’ouvrage, tu sais. C’est pas mal maudit hein. C’est ça.

(Estrie – II-228-26)

Une typologie plus riche subdiviserait ce tendanciel en un grand nombre de sous-classes étudiées aujourd’hui par la sémiotique.

6.3. Sit1 w Sit0: le tendanciel poétique

Inscrit en rupture, l’énoncé  construit le référent. C’est le cas du tendanciel poétique omniprésent dans le langage, depuis le monde fourmillant des calembours et jeux sémantiques de toutes sortes du discours quotidien (où la rupture reste partielle):

(21)   B: …des pattes de lard, ça marche mal mais c’est ben bon

(Estrie – VI-307-20)

jusqu’au zaumnyj (« exclusion de la couche significative » – Holenstein 1974: 102) le plus formel:

(22) Abou kabi silon prémi romparisse ara gadi chra kraparu si rovramarouche kla kla argratutère chra kla  (P.L.)

On notera que le phénomène du zaumnyj, marginal en apparence est en fait fondamental. Pour un francophone monolingue, tout énoncé en russe, arabe, wolof, tamoul etc apparaît comme un zaumnyj, c’est à dire dans sa poéticité et sa sui-référence absolue.

L’énonciateur passe alors à l’extérieur du référentiel et l’énoncé s’identifie au référent. Les propriétés de ce tendanciel sont la symétrie: si l’énoncé construit le référent, le référent construit l’énoncé (c’est la sui-référence) ; et la non-réflexivité ; aucun des deux n’est autonome de l’autre, aucun des deux ne pré-existe à l’autre.

6.4. Sit1 * Sit0: le tendanciel métalinguistique

Sous dimension référentielle, l’organisation de la représentation linguistique apparaît donc comme un agencement composite de renvois procédant de l’identifié (le référent est directement décrit), du différencié (le référent est re-produit) et de la rupture (le texte est construit comme référent). Un changement qualitatif apparait dans le composite lorsque le langage devient son propre référent, car cela procède sporadiquement et simultanément de l’identifié, du différencié et de la rupture.

Sur la question du métalangage des linguistes, je me rallie aux thèses du mathématicien Lecomte (1974: 8) qui considère qu' »une théorie logique (j’ajoute et toute autre théorie symbolique – P.L.) ne constitue pas le « métalangage » dans lequel pourrait se traduire la théorie linguistique » (je renvoie à Laurendeau 1986: 1.3.1. et 5.2.). Il s’agit ici de bien autre chose: du métalangage des énonciateurs.

Culioli a dégagé le concept d’activité épilinguistique pour rendre compte de ce phénomène (Laurendeau 1985a: 91 note 1). Cette activité englobe tout ce qui chez l’énonciateur relève de la réflexion sur le langage et la langue:

(23) B:  … le français que c’est… ça dépend que c’est qu’y veulent dire par là. Le français… y paraît qu’on parle pas le bon français

(Estrie – IV-267-14)

Cette réflexion procède très souvent d’une théorie spontanée, celle de la grammaire scolaire:

(24) B:  …notre école, nous autres, la maîtresse a disait… donnait une dictée en anglais, mettons, ça on… on venait à bout de la faire pas pire. Mais un exemple a disait the, par exemple the là pour dire le la les là. C’était ben the. Fak là au séminaire j’avais une dictée à faire pis le… le professeur lui, y disait the. Pis je savais… j’avais tellement peu d’idée de ce qu’y disait que je pouvais pas écrire the parce que je pouvais pas… je savais pas que c’est qu’y… Je pensais que c’était un autre mot que je comprenais pas…

(Estrie – IV-144-21)

Mais l’épilinguistique touche plus profondément la dialectique du discursif et du référentiel. Il prend la forme de la relation composite entre ces plans. A la jonction de l’identification et de la différenciation on dégage les faits d’étiquettage d’une notion:

(25) B:  …ben là on na eu même dans les dernières années avec les employés de la banque (XXX) à… près de… Birchton, qu’ils appellent là, je pense. Ils ont une salle des érables qu’ils appellent, puis y en a on faite…

(Estrie – VI-206-14)

et de recherche d’un terme:

(26) B:  …ça chauffe là ça… ça avance toujours dans le… Comment c’est qu’y appelaient ça ces affaires là ces affaires là donc… Eh… comment qu’y appelaient ça une machine là pour faire cuire le… faire la sirop là… ah !

(Estrie – VI-15-7)

qui sont en fait les deux facettes du même phénomène de tension entre une activité d’identification et un phénomène de différenciation dans la relation composite.

A la jonction de la différenciation et de la rupture on dégage les éclairages sociolinguistiques, les jugements explicites sur les formes comme symptôme de distinction sociale. On dégage la conscience de l’interlecte:

(27) B:  On mettait des tapis tout le long pis on faisait soit le prêtre, on faisait des des discours. Des fois on dit des speechs là, mais des discours en tous les cas. Et pis voyez comment ce qu’on a la manière de parler des… les deux langues. Speech c’est en anglais, seulement on mêle tout ça.

(Estrie – I-212-22)

Noter que les pré-assertés immédiats sont les questions de l’entretien portant sur la langue – en quoi la tension interne/externe joue toujours son rôle majeur pour la détermination des tendanciels discursifs. On dégage aussi l’éclairage des registres linguistiques:

(28) B:  C’est comme quand on était jeune, on avait jamais bien… on a ja… on avait jamais dit très bien là, tu sais, c’est bien. On disait toujours ben ben hein disons. Pis là celui qui voulait dire bien ben on disait: « Regarde donc s’y tire du grand lui hein ». Donc aujourd’hui c’est pus ben, tu sais, on est bien, c’est… c’est… c’est ça. Les mots ont changé.

(Estrie – I-133-23)

Noter à la fin – on est bien – fusion du métalinguistique et du linguistique, passage à un autre tendanciel. Dans tous ces cas le marqueur est son propre référent… Je n’ai pas épuisé la complexe question de la relation étoile comme tendanciel sous dimension référentielle (sur d’autres cas d’activité épilinguistique en vernaculaire québécois: Laurendeau 1985a: 103-105) mais je l’ai développée un peu plus de façon à en faire un exemple de comment les propriétés des opérateurs peuvent guider l’exploration des sous-embranchement de la typologie ébauchée.

7.0. Perspectives

La typologie des tendanciels discursifs suggérée ici est très incomplète. Outre le fait que la question des typologies externes n’est pas abordée (cf 1.2.), il faut signaler que je n’ai agencé ici que des paramètres relevant de la même dimension sans explorer les combinaisons possibles entre dimensions ni d’autres combinaisons entre les différents niveaux du même paramètre prévus par la théorie (Exemple S0 = S1, récit autobiographique etc). Les faits rattachés à l’opération de différenciation et à l’opération composite pourraient faire l’objet d’un grand nombre de sous-embranchements prévisibles dans le cadre théorique adopté. Me voici ramené, en conclusion, à mes assertions du départ sur le caractère démesurément prématuré de toute classification des textes. L’utilité de l’exploration de la question des types de textes, pour une problématisation du langage exploitable de façon pluridisciplinaire, aura aussi, j’ose l’espérer, été sentie.

NOTES:

[1]  Le présent texte est le résultat de réflexions à partir de l’échange pluridisciplinaire organisé par l’Association canadienne de Sémiotique dans le cadre du colloque de l’Association canadienne-française pour l’Avancement des Sciences tenu à Moncton (N.B.) en mai 1988. Je remercie les organisateurs de ce colloque, et particulièrement Monsieur Khadiyatoulah Fal de l’Université de Chicoutimi, pour m’avoir encouragé à produire ce texte. Je remercie aussi mon ami Philippe Bourdin, du Collège universitaire Glendon pour une relecture critique attentive de ce texte.

[2] Rappellons ce passage:

« Ce qui en général caractérise l’énonciation est l’accentuation de la relation discursive au partenaire, que celui-ci soit réel ou imaginé, individuel ou collectif.

Cette caractéristique pose par nécessité ce qu’on peut appeler le cadre figuratif de l’énonciation. Comme forme de discours, l’énonciation pose deux « figures » également nécessaires, l’une source, l’autre but de l’énonciation. C’est la structure du dialogue. Deux figures en position de partenaires sont alternativement protagonistes de l’énonciation. Ce cadre est donné nécessairement avec la définition de l’énonciation […]. [De plus – P.L.] le « monologue » procède bien de l’énonciation. Il doit être posé, malgré l’apparence, comme une variété de dialogue, structure fondamentale. Le « monologue » est un dialogue intériorisé, formulé en « langage intérieur », entre un moi locuteur et un moi écouteur. Parfois le moi locuteur est seul à parler ; le moi écouteur reste néanmoins présent ; sa présence est nécessaire et suffisante pour rendre signifiante l’énonciation du moi locuteur. »

(Benveniste 1970: 85-86)

[3]  L’articulation des dimensions et des opérateurs se résume dans le tableau suivant:

a=b       ab       awb        a*b

PRÉDICATION [***]:    non       oui       oui      oui/non

ÉNONCIATION [**]:    oui/non     oui       non        oui

RÉFÉRENCIATION [*]:    oui     oui/non     non        non

[***] = Ces paramètres a et b sont en rapports anataxiques.

(Les paramètres sont ici de type lambda)

[**]  = Ces paramètres a et b sont en rapports interactifs.

(Les paramètres sont ici de type S)

[*]   = Ces paramètres a et b sont en rapports référentiels.

(Les paramètres sont ici de type Sit)
.
.
.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

ALTHUSSER, L. (1965), Pour Marx, François Maspéro, coll. Théorie, 258 p.

BENVENISTE, É. (1959), « Les relations de temps dans le verbe français », Problèmes de linguistique générale, I, Gallimard, pp 237-250.

BENVENISTE, É. (1970), « L’appareil formel de l’énonciation », Problèmes de linguistique générale, II (1974), Gallimard, pp 79-88.

BERRENDONNER, A. (1981), ÉlÉments de pragmatique linguistique, Minuit, coll. propositions, 247 p.

Bibeau-Dugas: Enquêtes orales effectuées en 1964 dans cinq quartiers de Montréal (Outremont, Notre-Dame de Grâce, Saint-Henri, Ahunstic, quartier Centre-Sud) sous la direction de Gilles Bibeau et d’André Dugas. Corpus non publié, en dépôt au TLFQ, Université Laval, Québec.

BOREL, M.-J. ; GRIZE J.-B. ; MIÉVILLE, D. (1983), Essai de logique naturelle, Peter Lang, Berne, 241 p.

Centre-Sud: Enquêtes orales effectuées de 1976 à 1978 auprès d’adolescents et de pré-adolescents du quartier Centre-Sud de Montréal sous la direction de Claire Lefebvre. Corpus non publié, en dépôt au TLFQ, Université Laval, Québec.

CULIOLI, A. (1978), »Valeurs modales et opérations énonciatives », Le français moderne, 4, pp 300-317.

CULIOLI, A. (1980), « Valeurs aspectuelles et opérations        énonciatives: l’aoristique », La notion d’aspect, Recherches linguistiques V, Metz, pp 182-193.

CULIOLI, A. (1981), « Sur le concept de notion », Bulletin de linguistique appliquée et générale, no 8, Université de Besançon, p. 62-79.

CULIOLI, A.; DESCLES J.-P.; KABORÉ, R.; KOULOUGHLI, D.-E. (1981), Systèmes de représentations linguistiques et métalinguistiques (Les catégories grammaticales et le probblème de la description des langues peu étudiées), Division des structures, contenus, méthodes et techniques de l’éducation, FD-81/WS/, UNESCO, Paris, 141 p.

Estrie: Enquêtes orales effectuées en 1971-1972 dans la région de Sherbrooke (province de Québec) sous la direction de Normand Beauchemin et Pierre Martel. Corpus publié sous les titres suivants:

BEAUCHEMIN, Normand; MARTEL, Pierre (éds), Echantillons de textes libres no 1, document de travail no 8, 1973, 236 p.

BEAUCHEMIN, Normand; MARTEL, Pierre (éds), Echantillons de textes libres no 2, document de travail no 9, 1975, 268 p.

BEAUCHEMIN, Normand; MARTEL, Pierre (éds), Echantillons de textes libres no 3, document de travail no 10, 1977, 209 p.

BEAUCHEMIN, Normand; MARTEL, Pierre (éds), Echantillons de textes libres no 4, document de travail no 12, 1978, 291 p.

BEAUCHEMIN, Normand; MARTEL, Pierre; THEORET, Michel (éds), Echantillons de textes libres no 5, document de travail no 16, 1980, 245 p.

BEAUCHEMIN, Normand; MARTEL, Pierre; THEORET, Michel (éds), Echantillons de textes libres no 6, document de travail no 17, 1981, 364 p.

GRIZE, J.-B. (1982), De la logique à l’argumentation, Librairie Droz, 267 p.

GUESPIN, L. (1984), « Interaction verbale et catégorisation dans l’entretien », Langages, 74, juin, pp 47-92.

HAMON, P. (1972), « Qu’est-ce qu’une description ? », Poétique, no 12, pp 465-485.

HOLENSTEIN, E. (1974), Jakobson ou le structuralisme phénoménologique, Seghers, coll. Philosophie, 244 p.

LAURENDEAU, P.(1985). « La langue québécoise ; un vernaculaire du français », Itinéraires et contacts de cultures, vol. 6, Paris – Québec, L`Harmattan, pp 91 – 106.

LAURENDEAU, P.(1986a). Pour une linguistique dialectique – Etude de l’ancrage et de la parataxe énonciative en vernaculaire québécois, Thèse de doctorat dactylographiée, Université de Paris VII, 917 p.

LAURENDEAU, P.(1986b). « Oralité et théorie énonciative: mettons en québécois », Présence francophone, no 29, pp 63-77.

LAURENDEAU, P.(1987). « Pour une étude non contrastive des marqueurs linguistiques dans les vernaculaires du français », Bulletin de linguistique appliquée et générale, No 13, Particules et connecteurs, Université de Franche-Comté, pp 51-103.

LECOMTE, H. (1974), Essai de formalisation des opérations linguistiques de prédication, Thèse de doctorat, Université scientifique et médicale de Grenoble, 296 p.

LE GOFFIC. P. (1981), Amgiguïté linguistique et activité de langage, Thèse de doctorat d’état, Laboratoire de Reprographie du Centre de Documentation Scientifique et Technique du C.N.R.S., 654 p.

Sankoff-Cedergren: Enquêtes orales effectuées à Montréal en 1971, sous la direction de David Sankoff, Gillian Sankoff et Henrietta Cedergren. Corpus non publié, en dépôt au TLFQ, Université Laval, Québec.

%d blogueurs aiment cette page :