Paul Laurendeau, linguiste, sociolinguiste, philosophe du langage

LAURENDEAU 1990G

LAURENDEAU, P. (1990g), « Perspectives matérialistes en histoire de la linguistique », Cahiers de linguistique sociale – Linguistique et matérialisme (Actes des rencontres de Rouen), vol. 2, n° 17, Université de Rouen et SUDLA, pp 41-52.
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… mettre en évidence les embryons de tous les éléments de la dialectique…

(Lénine 1973b: 346)

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Le rendez-vous de l’histoire de la linguistique avec le matérialisme historique pose des problèmes spécifiques. La proposition mise de l’avant dans la présente communication [1] est la suivante: l’appréhension du caractère dialectique du développement « interne » de la linguistique (à l’aide des attitudes méthodologiques effectives du matérialisme historique) est un point de départ ouvrant le linguiste aux perspectives matérialistes de l’histoire de sa discipline. Une attention préliminaire portée aux résolutions de contradictions théoriques dans la linguistique jette les bases d’une explicitation des rapports de forces dont ces contradictions théoriques sont la partie la plus appauvrie, la plus abstraite… et en même temps la plus empiriquement accessible -dans nos sociétés de classes- pour un historien (nécessairement)-linguiste à qui sa pratique professionnelle les rend émminement concrètes.
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Il n’y a pas d’histoire des superstructures

La linguistique, comme la logique, est une science historique qui se construit comme par empilade à partir d’accumulations de théorisations unilatérales reflétant l’objet dans certains de ses aspects. L’histoire objective influence ce déploiement dans le sens de la complète non-autonomie des superstructures [2]:

« Est-ce un hasard si le distributionalisme se développe à une époque où les nécessités du commerce, puis la guerre exigent des procédures rapides et massives d’apprentissage des langues. Si les procédures markoviennes de la communication rencontrent les exigences d’une circulation de l’information dans un appareil administrafif intégré et homogène. Si la grammaire générative coïncide avec l’extension commerciale et étatique du calcul électronique à des fins gestionnaires portant sur le dépouillement, l’analyse documentaire et le traitement d’immenses systèmes de données. Si le renouveau des études sémantiques, dans ce même contexte, apparaît avec l’accentuation d’exigences technologiques (communication homme-machine) et juridiques (automatisation des décisions judiciaires) ? Si l’essor de la sociolinguistique voisine avec l’apparition d’une nouvelle gestion politique des « différences » sociales? »

(Gadet et Pêcheux 1981: 13)

Il se dégage deux conséquences majeures de la non-autonomie et de la non-historicité des superstructures. Premièrement, le fondement d’une histoire matérialiste de la linguistique ne peut être autre chose qu’une théorie des émergences, c’est-à-dire un corps spécifique d’hypothèses sur la production et la reproduction de la discipline linguistique au sein des rapports de force d’une société donnée. L’expression « histoire de la linguistique » devient dès lors une sorte d’abus de langage qu’il faut lire « historicisation », c’est-à-dire « (lente) remise en historicité de la linguistique » (ce problème est abordé dans Laurendeau à paraître).

Deuxièmement, le point de départ de cette historicisation se posera comme lui-même inévitablement localisé en historicité, ce qui ne se ramène pas à dire (platement) qu’il sera daté, mais signifie aussi qu’il sera spécifiquemnt positionné à l’intérieur du faisceau dynamique de l’activité de production, des luttes de classes, de la division et de la sur-spécialisation du travail. Une autre façon de dire la chose serait la suivante: les points de départ d’une historicisation matérialiste de la linguistique seront concrets.

Il faut faire l’analyse concrète d’une situation concrète

Cet aphorisme de Lénine (et sa pratique politique encore plus) orientent ici la réflexion. L’analyse concrète d’une situation s’approprie d’abord la palette de nuances qui en font la spécificité. Ici, vu les conditions historico-sociales particulières, la prise de parti sous-jacente à tous les choix méthodologiques subséquents est la suivante: l’historicisation de la linguistique est à faire par des linguistes connaissant l’histoire et non par des historiens connaissant la linguistique. Le concret étant ici fondamentalement pensé comme un complexe de rapports entre l’objet, son producteur et son historien, la pratique du linguiste -et prioritairement son discours- sera pris comme point de départ d’où l’historicisation, comme conscientisation et explicitation de rapports objectifs enfouis, partira. On procédera donc à la circonscription de cette connaissance indirecte qu’est la linguistique en partant du discours des linguistes et de leur pratique. Historicisation, situation concrète et praxis se rejoignent dans ce choix.

Il y a dès lors un acquis qui ressort de ce type particulier de travail sur le texte et le discours dont le Marx de Misère de la philosophie, de la Critique du droit politique hégélien, du Capital, le Engels de l’Anti-Duhring, le Lénine de Matérialisme et empiriocriticisme nous ont laissé la méthodologie non-écrite: c’est la prise en compte de la dialectique. Ainsi, la circonscription des contradictions dans le discours des théoriciens permet de mieux cerner comment ce qu’ils ont introduit d’original s’extirpe de l’ensemble des concessions (tactiques ou volontaires) qu’ils font à la pensée de leur temps. De plus, c’est souvent à travers les contradictions de leurs discours que les théoriciens fournissent eux-mêmes les éléments critiques (auto-critique implicite, ce que Goldmann nomme critique immanente) les plus pénétrants sur leur propre pensée (sur ces questions, cf l’important exposé méthodologique de Goldmann 1959: 26-44. On trouvera une tentative d’application dans Laurendeau 1986b).

La dialectique joue d’une autre façon. Une théorie n’est jamais entièrement « fausse ». En fait, elle se révèle généralement « vraie » d’une facette de la totalité concrète en même temps qu’elle hypertrophie cette facette en y réduisant l’objet (cf Infra). Le mouvement historique dans la discipline pourra alors consister à brandir une autre facette de l’objet et à s’opposer à une première théorie en en élaborant une seconde par négation (qu’on pense, par exemple, à la lutte entre grammaire générative transformationnelle et sémantique générative où cette seconde apparaît de plus en plus, avec le recul, comme une sorte de mauvaise conscience négative de la première). Appréhendée concrètement par la phase initiale de sa lente historicisation, la linguistique se révèle, dans son discours, zébrée de ces comparaisons, confrontations et résolutions de contradictions théoriques qui sont autant de reflets de luttes plus prosaïques.

Résolutions non-dialectiques de contradictions théoriques: hypostase et éclectisme

La linguistique contemporaine est traversée par « l’erreur commune à toutes les formes de l’idéalisme: d’absolutiser un des aspects ou des moments du processus cognitif » (Bitsakis 1983: 383). Le concept d’hypostase est développé par G. Della Volpe (1977) à partir de la critique de l' »unité du concept » hégélienne (Hegel 1981: 150, 175, 309). Je vais poser le problème simplement et sa portée générale devrait vite apparaître. « L’idée (le prédicat) est ramenée au rang de sujet [= hypostasiée] » (Della Volpe 1977: 108), aussitôt qu’une proposition scientifique est abstraite, a-prioriste.

Posons un jugement: ARGUMENTER C’EST PARLER. On observe que lorsque le mouvement va du particulier vers le général, la complexité du prédicat, est préservée, mais la copule construit un rapport d’identification qui reflète assez bien ce qui se passera au niveau conceptuel dans le mouvement de l’hypostase.  Le reflet syntaxique de la substantification est l’inversion: PARLER C’EST ARGUMENTER. Ici le mouvement s’inverse et on sent très bien « la substantification de l’universel (ou procédé de l’hypostase) » (Della Volpe 1977: 115, note 46). Simple jeu verbal ?  Que non. L’hypostase devient théorique dans la pensée d’un Ducrot lorsque, jusque dans ses analyses de détail, il substantifie l’argumentation dans la langue:

« Si l’analyse de Anscombre est exacte, l’adverbe, même, de façon plus directe encore que mais, témoignerait que l’utilisation argumentative de la langue, loin de lui être surajoutée, est inscrite en elle, est prévue dans son organisme interne. »

(Ducrot 1980: 16)

Qu’on saisisse bien le mouvement. La démarche de Ducrot s’inscrit dans un élan de lutte face à une thèse reconnue par la tradition, celle du caractère ornemental ou rhétorique de l’argumentation. L’hypostase de Ducrot se construit alors comme une antithèse qui se révèle être (entre autres) une ré-organisation de la disposition des objets de savoir (et des priorités) dans la méthode, que l’on impute à la nature (substance) de l’objet et que l’on transpose en lui. L’hypostase ducrotienne d’une des facettes de la totalité concrète va alors se heurter à la résistance du reste de l’objet. Celle-ci prendra la forme de la critique et des contre-exemples. S. de Vogüé a synthétisé les conséquences de ce conflit: le passage de la théorie argumentative à son contraire, une théorie plus générale de la référence (voir de Vogüé 1985: vol. 1, p. 223-224).

Dé-substantifiée par la corrosion critique, l’hypothèse/hypostase (celui qui la pose) entre inévitablement en rapport avec les autres hypothèses qui questionnent l’objet (ceux qui les posent). Apparaît alors la seconde grande résolution non-dialectique de contradiction théorique: l’éclectisme. Très souvent les différentes théorisations d’un aspect unilatéral font l’objet de tentatives visant à les concilier les unes avec les autres. Les cassures historiques sont alors téléonomisées au niveau des représentations théoriques et l’éclectisme apparaît.  On travaille à résorber la crise de l’appréhension de l’objet en remotivant le choc des théories en volonté « finalisée »  (pluridisciplinaire etc) de découper l’objet. La dialectique objective et celle du processus de connaissance sont occultées. On parlera dans de tels cas de stratégies scolastiques. Dans les « trends » actuels de la linguistique, l’éclectisme apparaît surtout avec le phénomène des composantes de ce que Berrendonner appelle les théories en Y (Berrendonner 1981: 11):

1 o     2 o

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3 o

Le point l du « Y » représente la composante relevant de la théorie dominante et positionnée institutionnellement (exemple:  composante linguistique), le point 2 représente la théorie dont la vogue se développe au point de nécessiter des concessions tactiques de la part des tenants de la première (exemple: composante pragmatique). L’organisation théorique refondue est sensée déboucher sur le point 3, output de la théorisation achevée. Berrendonner (1981: 12) a décrit le caractère éclectique des organisations en Y à propos de l’émergence de la « composante pragmatique ». Ce phénomène, qui a touché la grammaire générative (cf. la composante E de Banfield:  Culioli 1976b), la théorie de Ducrot, la « grammaire de Montaguë » (cf. Desclès 1977: 460, note 8), etc procède de l’ajout quantitatif et ne prend pas en compte le fait que l’appréhension des nouvelles « composantes » -c’est-à-dire des dimensions insoupçonnées de l’objet (dimensions qui ne se ramènent pas à de simples facettes)- oblige une refonte qualitative de toute l’organisation théorique jusque dans ses moindres replis.

La grammaire générative transformationnelle (et tous les développements qui l’ont entourée) est probablement l’exemple le plus représentatif de ce que j’entends par éclectisme. En se donnant pour point de départ les descriptions distributionnelles bloomfieldiennes, boîtes de Hockett et arborescences harrissiennes, Chomsky a bricolé son premier compromis en hypostasiant ces schémas descriptifs en une hypothèse sur la génération langagière effective (ce constat est ancien: Pottier 1968: 8-12). Sur la « composante » arborescente de Harris on va coudre la batterie de transformations qui, initialement, ne doivent pas influencer le sens (le bloomfieldisme est encore dominant). La légitimation du modèle s’établit sur la base d’une recherche de la phrase acceptable (opposée à la phrase inacceptable) qu’on va substituer à la proposition vraie (qu’on oppose à la proposition fausse en logique mathématique). Gadet et Pêcheux (1981: 147) signalent cette substitution. On pourrait donner de nombreux autres détails à propos de cette mosaïque théorique qu’est la G.G.T. (à ce sujet: Laurendeau 1986a: 763-770). L’éclectisme théorique ne prend pas toujours une telle ampleur. De ce point de vue la G.G.T. représente le « beau cas ».  On peut dégager trois aspects à l’éclectisme et aux stratégies scolastiques en linguistique:

1 – Aspect tactique:    conciliation entre deux théories au moment d’un changement de mode ; élaboration de modèles en Y ; « intégration » de « composantes ».

2 – Aspect historique:  construction d’une légitimation ; réorganisation des propos des précurseurs ; constitution d’une galerie d’ancêtres (cf Chomsky 1969).

3 – Aspect théorique:   mise en relief et association fortuite de facettes disparates de l’objet (exemple:  génération langagière et transformations syntaxiques) ; perception moins relative que partielle et arbitraire de la réalité.

Résolution dialectique de contradictions théoriques: la sursomption (Aufhebung)

Résoudre (critiquer) un modèle ou une théorie de façon dialectique ne conserve pas, ne rejette pas mais aufhebt ce modèle. « On sait la signification complexe de ce terme qu’il faudrait rendre par la triade: supprimer – conserver – élever.  Nous adoptons, par convention, le néologisme `sursumer’. » (Hegel 1972: 38, note 32 du traducteur ; cf aussi Hegel 1976:  XXVII -XXVIII). De quoi s’agit-il ? Lorsqu’on parle d’autonomie de la syntaxe, de caractère fondamental de l’argumentativité etc., on hypostase un des aspects de la chose complexe en organisant ses arguments en système théorique. « De tels arguments ne contiennent pas toute « l’étendue de la chose, » ne l' »épuisent » pas (dans le sens de « contenir les liaisons de la chose » et « d’embrasser tous » ses aspects) » (Lénine 1973b: 138). D’autre part, toute hypothèse, si délirante soit-elle, saisit quelque chose de l’objet. Le mouvement théorique conséquent va consister à sursumer les hypothèses « unilatérales et fausses ». La sursomption s’oppose à la fois à l’hypostase (Le langage est fondamentalement ceci) et à l’éclectisme (le langage est ceci et cela). La sursomption représente un travail hautement difficile et complexe où le théorique et le critique apparaissent étroitement reliés et inséparables de l’historicité de la discipline concernée.

Pour m’en tenir aux deux exemples discutés ici, il est possible de sursumer certains acquis des théories argumentatives ou génératives-transformationnelles.  Ainsi: LES ÉCHELLES ARGUMENTATIVES SE SURSUMENT DANS LE DOMAINE NOTIONNEL et LA TRANSFORMATION SYNTAXIQUE SE SURSUME DANS LA PARAPHRASE. Le concept de domaine notionnel tel que le développe la théories des repérages énonciatifs (Laurendeau 1986a: 3.2.1.) sursume les échelles argumentatives, c’est-à-dire que celles-ci deviennent un cas particulier de celui-là. Ceci oblige à une dissolution de la théorie de l’argumentation dans une théorie de l’énonciation. Le concept de paraphrase (Laurendeau 1986a: 1.3.3.) sursume celui de transformation tel que le développe la G.G.T. Celle-ci devient un cas particulier de celle-là. Sur ce point, sursumer la théorie générative transformationnelle va consister à mettre ce que Chomsky plaçait initialement dans la structure profonde en surface parmi les autres paraphrases, gardant la structure profonde pour des entités non-linguistiques. Ce mouvement s’observe d’ailleurs dans les développements récents de la G.G.T. elle même (Théorie X barre, grammaires modulaires, etc. Noter que l’approfondissement et l’évolution d’un cadre théorique impliquent souvent sa propre sursomption). On l’observe aussi dans le modèle génératif prévu par la théorie de A. Culioli. La transformation apparaît dès lors comme un cas particulier de paraphrase. L’aspect modélisant de la théorie se sursume dans le fait que la paraphrase n’est pas un construit formel, mais un phénomène naturel qui se donne à la recherche. Et la transformation cesse d’être la solution apportée au modèle des grammaires syntagmatiques pour devenir le problème à décrire.

Perspectives matérialistes en histoire de la linguistique

L’étape initiale du vaste travail révèle donc des résolutions dialectiques et non-dialectiques de ces contradictions théoriques, dont on sait (inductivement, pour le moment) qu’elles s’enracinent dans l’infrastructure de la société de classes. Ici HYPOSTASE, ÉCLECTISMES, SURSOMPTION apparaîssent comme des rapports encore abstraits, encore conceptuels, à travers lesquels la fantastique complexité du problème de l’historicisation de la linguistique s’annonce, au loin.

Les résolutions non-dialectiques semblent en apparence ne laisser à l’historien que des déchets historiographiques, des théories linguistiques de musée. Pourtant l’appareillage critique sort toujours perfectionné d’une appréhension concrète même du dernier des linguistes. Les coups ratés de la linguistique sont la sève du travail critique et autocritique.

Les résolutions dialectiques semblent en apparence fournir le matériau à conserver. Mais l’établissement de ces vérités d’aujourd’hui prépare les hypostases et les éclectismes de demain. Si l’appareillage théorique sort perfectionné d’une exhaustivité critique (souvenons nous du Capital) la synthèse que celle-ci représente apparaît comme déjà en voie de négation.

En permanence, donc, le « faux » est dans le « vrai » et le « vrai » dans le « faux ». Mais il ne s’agit pas là d’un mouvement stérile de pendule. La connaissance objective du langage vrille son chemin dans la linguistique des sociétés industrielles avancées. C’est avant tout ce fait qui fait de l’histoire de la linguistique un enjeu.

Quand ce dégagement de la critique immanente du linguiste par l’historien (dialecticien) de la linguistique est envisagée, on peut commencer à parler de perspectives matérialistes en histoire de la linguistique. L’immense travail (nécessairement lent et collectif) de remise en historicité de la discipline est encore devant.

NOTES

1.   Je remercie chaleureusement tous les collègues du Groupe de Sociolinguistique Romane (Leipzig), du Groupe de Praxématique (Montpellier) et du GRECSO (Rouen), particulièrement Madame Jeannine Richard-Zappella et Monsieur Bernard Gardin pour leur accueil impeccable. Ma présence à ces rencontres Linguistique et Matérialisme de Rouen a été rendue possible grâce à une subvention du « Committee on Research, Grants and Scolarships » de l’Université York (Dr Donald C. Wallace, secrétaire). Je remercie finalement Monsieur Alain Favrod pour l’appui qu’il a apporté à ce projet de communication ainsi que pour l’appoint financier assuré par le Département d’études françaises de l’Université York.

2.   Il n’y a pas d’histoire de la politique, du droit, de la science, etc., de l’art, de la religion, etc. (Marx, Engels 1976: 76) Il est crucial de voir ce point (passablement occulté, semble-t-il) et de l’intégrer théoriquement de façon adéquate. C’est la simple conséquence du fait que la production de la vie matérielle détermine la conscience:

Et même les fantasmagories dans le cerveau humain sont des sublimations résultant nécessairement du processus de leur vie matérielle. De ce fait la morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de l’idéologie, ainsi que les formes de conscience qui leur correspondent perdent aussitôt toute apparence d’autonomie. Elles n’ont pas d’histoire, elles n’ont pas de développement ; ce sont au contraire les hommes qui, en développant leur production matérielle et leurs rapports matériels, transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les produits de leur pensée.

(Marx, Engels 1976: 20-21)

Il faut bien insister sur ce que ces découvertes apportent à l’historien: la complète destruction de cette causalité mystifiée que représente l’exposition « historique », toujours plus ou moins honteusement autonomisé, de la diachronie d’un système idéologique.

Si Stirner avait examiné un peu l’histoire réelle du moyen-âge, il aurait pu voir pourquoi la conception que les chrétiens avaient du monde au moyen-âge prit justement cette forme, et comment il se fit qu’elle céda la place à une autre par la suite. Il aurait pu découvrir qu’il n’existe pas la moindre histoire du christianisme et que les diverses formes que sa conception prit à différentes époques, loin d’être autant d' »autodéterminations » et de « développements » « de l’esprit religieux », eurent pour origine des causes tout à fait empiriques, échappant à toute influence de l’esprit religieux.

(Marx, Engels 1976: 143)

Et finalement il ne faut pas lier de façon simpliste l’historicité des connaissances à leurs « limite » ou « fausseté ». Il n’y a pas plus d’histoire de la science médicale, de l’avion ou du thermomètre, ce qui n’empêche pas ceux-ci de soigner, de voler, de fournir des mesures de plus en plus précises de la température (cf Lénine 1973a: 167).
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BIBLIOGRAPHIE

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