Paul Laurendeau, linguiste, sociolinguiste, philosophe du langage

LAURENDEAU 1995A

LAURENDEAU, P. (1995a), « Exploitation du cadre de la théorie des repérages énonciatif en linguistique descriptive: le cas du tiroir de l’imparfait », BOUSCAREN, J.; FRANCKEL, J.-J.; ROBERT S. dir., Langues et langage. Problèmes et raisonnement en linguistique – Mélanges offerts à Antoine Culioli, Presses Universitaires de France, coll. Linguistique nouvelle, Paris, pp 331-343.
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En fait il faut poser le problème de telle manière que nous respections les phénomènes sur lesquels nous voulons travailler. Les phénomènes sont complexes, nous n’avons pas le droit de les simplifier si nous n’expliquons pas que nous les simplifions et pourquoi nous les simplifions. On ne va pas directement à une schématisation sous prétexte que dans les sciences on ferait comme ça.

A. Culioli (1985: 29)

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Il s’agit, dans le présent exposé, de soulever la question des procédures d’application d’un cadre théorique à un ensemble d’objectifs descriptifs volontairement restreints au départ mais s’élargissant au fur et à mesure que le travail avance [1]. On doit aussi signaler d’entrée de jeu que le présent travail s’inscrit dans un horizon institutionnel précis: celui où « fleurit » la linguistique nord-américaine dans ses grandeurs comme dans ses petitesses. On se voit donc nécessairement confronté avec la question des stratégies de communication des acquis et des enjeux d’un cadre théorique peu connu, face à des interlocuteurs dotés d’une sensibilité intellectuelle toute particulière. Encore fortement empiriste et pragmatiste, le linguiste nord-américain se recroqueville bien vite face à un discours si celui-ci semble suspect à ses yeux de faire insolite ou de faire spéculatif (certains courants, comme la Grammaire Générative Transformationnelle sont à voir ici comme une spéculation devenue suffisamment non insolite pour avoir fini par faire son nid) [2].

Nous partons donc, dans notre investigation ET dans notre présentation des problèmes, de ce que l’interlocuteur nord-américain sent bien, c’est-a-dire le prosaïque, l’apparemment anodin au sein duquel va se révéler par strates la complexité des phénomènes. Il s’agit ici d’une investigation de certaines possibilités d’emploi du tiroir verbal de l’imparfait. Mise en situation oblige: on fait observer, par exemple, que lorsqu’un étudiant francisant pose une question aussi simple que: « Peut-on dire (1) ou doit-on toujours dire (2) ? »

(1) Hier, je prenais le porte-clef.

(2) Hier, j’ai pris le porte-clef.

il n’est pas en train de s’informer sur une banale règle de grammaire. Il entre déjà au coeur du problème redoutable de la sémantique du verbe. Force est alors de constater que, très souvent, l’analyse structurale classique d’un tiroir verbal comme l’imparfait ne suffit pas à faire face aux questions les plus ingénues de l’étudiant francisant. Si on veut proposer une réponse plus explicite que le « Ça dépend du contexte » bien connu, c’est l’approche énonciative qui semble s’imposer. On cherche alors à montrer l’utilité descriptive d’un ensemble de concepts venus de la linguistique énonciative pour organiser et systématiser la mise en situation discursive d’exemples ordinaires. On avance par étapes:

A- Distinction entre temps et aspect.

B- Compatibilités empiriques entre les temps et les aspects.

C- Distinction entre temps/aspect et ordre de procès.

D- La notion.

E- Repérage logico-narratif et transition narrative.

A- Distinction entre temps et aspect

Disons-le sans ambage, une fois les arabesques des cadres théoriques formalistes mises sur la touche par la rude simplicité du problème posé, il ne reste souvent plus au linguiste nord-américain que les réflexes bien rodés de sa pensée grammairienne en guise de réceptacle intellectuel. Dans un horizon d’où la stigmatisation de l’étude des questions de sémantique n’est pas tout à fait disparue, il n’est pas imprudent de rappeller la distinction entre TEMPS et ASPECT. La distinction entre TEMPS (repérage du procès au PASSÉ/PRÉSENT/FUTUR par rapport à la deixis [3]) et ASPECT (repérage non déictique de la DURÉE et des LIMITES du procès) n’est en effet pas clairement établi dans le discours grammairien ordinaire. On exploite des exemples qui feront clairement sentir la distinction:

(3) le disque frappe le patin de Lambert.

(4) le disque a frappé le patin de Lambert.

(5) la période va se terminer. Ça y est.

(6) dormir.

(7) éclater.

(8) je dormais pendant la troisième période.

(9) les grenades éclataient.

(10) et si la grenade éclatait ?

En (3), le commentaire sur le mouvement du palet est simultané au mouvement effectif de celui-ci dans le monde situationnel (discours cursif [4]), le TEMPS présent déictique cotoie un ASPECT-DURÉE instantané et un ASPECT-LIMITE inaccompli (au sens de « en cours d’accomplissement »). En (4) le TEMPS est un passé déictique, l’ASPECT-DURÉE est toujours instantané tandis que l’ASPECT-LIMITE est un accompli. L’exemple (5) présente un TEMPS futur déictique, associé à un ASPECT-DURÉE instantané et à un ASPECT-LIMITE inchoatif/terminatif. Quoique s’influençant mutuellement, les TEMPS et les ASPECTS varient en fonction des tiroirs verbaux avec une autonomie qui autorise bel et bien à distinguer ici, de façon non oppositive, trois catégories sémantiques: le TEMPS et deux types d’ASPECTS. On corrobore ce fait en exploitant ce que le structuralisme classique avait appellé les « aspects lexicaux ». En (6), le TEMPS est non repéré, l’ASPECT-DURÉE est un duratif et l’ASPECT-LIMITE est non repéré. En (7), le TEMPS est toujours non repéré, l’ASPECT-DURÉE est un instantané et l’ASPECT-LIMITE est non repéré. Le tiroir morphologique semble bien être le marqueur d’au moins deux catégories sémantiques: TEMPS et ASPECT-LIMITE ou bornage. Le marquage de l’ASPECT-DURÉE étant dû (minimalement) au lexème.

On passe alors aux faits concernant spécifiquement l’imparfait. En (8), le TEMPS est un passé déictique, l’ASPECT-DURÉE est un duratif (à cause du lexème) et l’ASPECT-LIMITE un inaccompli. On retrouve les valeurs stables de l’imparfait telles que dégagées par la linguistique structurale: temps passé, aspect inaccompli (ou « ouvert », « non borné », Culioli 1980a: 188). Les faits étant complexes, on maintiendra l’incertitude en alerte grâce à (9) où, en conjonction avec un ASPECT-DURÉE (lexical toujours) instantané/répétitif, l’ASPECT-LIMITE tend fortement vers l’accompli pour chaque procès isolé, le caractère inaccompli s’étant transposé dans une indéfinition du nombre de procès, associé à un lissage (Culioli 1985: 102) nous ramenant aux propriétés du paysage d’une zone de guerre. Pour ce qui est du cas (10), le TEMPS n’est pas du tout un passé déictique. La catégorie de TEMPS s’est complètement évanouie ici au profit d’une modalité aléthique/hypothétique ouvrant référentiellement plus sur le futur que sur quoi que ce soit d’autre.

B- Compatibilités empiriques entre les temps et les aspects

Une fois le rappel des acquis structuralistes sur l’imparfait terminé (et minimalement relativisé), un certain nombre de concepts culioliens vont alors être exploités pour affiner la procédure descriptive. En raison de caractéristiques physico-culturelles bien précises des référents en situation, certains aspects et certains temps sont « naturellement » compatibles entre eux alors que d’autres vont se trouver associés pour des raisons plus complexes. Un fait assez étonnant se révèle ici. Il est généralement indispensable lorsque l’on aborde ce type de questions de rappeller que les énoncés s’ancrent en situation. Passablement sidérant est le fait que la linguistique mentionne encore assez rarement que certains énoncés sont émis en même temps que le processus effectif auxquels ils réfèrent (nous parlerons alors de SITUATION CURSIVE, c’est à dire d’une situation d’énonciation où il y a discours cursif) et que certains énoncés sont émis en un temps autre que le processus effectif auxquels ils réfèrent (nous parlerons alors de SITUATION DÉTACHÉE, c’est à dire d’une situation d’énonciation où il y a discours détaché). La connaissance de ce fait [5] est indispensable pour fonder une description des compatibilités se dégageant entre les temps et les aspects. Les exemples sont les suivants:

(11) le disque glisse le long de la bande de la patinoire.

(12) le disque a glissé le long de la bande de la patinoire.

(13) la deuxième période va commencer.

(14) En 1802, Beethoven réside à Vienne.

(15) En 2002, tu seras Prix Nobel, c’est garanti.

(16) En 1802, Beethoven s’est définitivement installé à Vienne.

(17) La rondelle était trop loin du bâton de Lambert.

(18) En 1802, Beethoven résidait à Vienne.

En SITUATION CURSIVE, le temps présent est toujours compatible avec l’aspect inaccompli, c’est le cas en (11) quand le commentateur décrit le mouvement du palet en cours ; le temps passé est toujours compatible avec l’aspect accompli, comme en (12) lorsque le palet s’est arrêté ; le temps futur est souvent compatible avec l’aspect inchoatif, comme en (13) juste avant la première mise au jeu. Le langage et le message venu des sens (l’empirique donc) vont ensemble.

En SITUATION DÉTACHÉE, le temps passé (marqué ici par le tiroir « présent ») peut être rendu compatible avec l’aspect inaccompli, c’est le cas (14) ; le temps futur peut être rendu compatible avec l’aspect résultatif, comme en (15). En SITUATION DÉTACHÉE toujours, le temps passé peut être maintenu compatible avec l’aspect accompli comme dans le cas (16), mais on notera que malgré le caractère totalement révolu de la totalité du procès (COMMENCER A VIVRE A VIENNE – VIVRE A VIENNE – CESSER DE VIVRE A VIENNE), il n’est fourni aucune indication sur son bornage-origine (qui peut être 1802 ou avant). Dans ces cas l’activité langagière opère certainement plus sur du construit que sur du simplement reflété.

On observe alors que le tiroir de l’imparfait apparait nécessairement en situation détachée, sauf dans certains usages situationnels modalisants du type (17) où on opère dans un « irréel du passé récent » (que d’aucun pourraient d’ailleurs déjà considérer comme détaché: il est clair que le commentaire retarde un peu sur l’action du hockeyeur ici). Le cas de figure standard pour l’imparfait est (18). Dans cette SITUATION DÉTACHÉE, le temps passé, quand il est marqué par le tiroir « imparfait », est nécessairement rendu compatible avec l’aspect inaccompli à l’encontre de sa tendance « naturelle » de compatibilité avec l’accompli, dégagée à partir de la situation cursive. Voici donc que l’on s’est donné un instrument linguistique nous permettant de projeter dans le monde du révolu (le passé) un procès que l’on construit comme non révolu. Il y a lè quelquechose de fortement non empirique (ou « non trivial » si l’on veut). Cet acquis de la construction langagière aura cependant ses coûts.

C- Distinction entre temps/aspect et ordre de procès

Il devient alors vraiment difficile de rendre compte des phénomènes sans exploiter le concept de repérage. Faisons d’abord observer que la catégorie d’ordre de procès (ANTÉRIEUR/CONCOMITANT/POSTÉRIEUR à un autre procès) doit être distinguée de celle de temps et d’aspect. Elle est inséparable du REPÉRAGE de deux procès l’un par rapport à l’autre.

(19) Beethoven résidait à Vienne.

(20) En 1802, Beethoven résidait à Vienne.

(21) Quand il écrivit Clair de lune, Beethoven résidait à Vienne.

(22) Bethoveen résidait à Vienne quand il écrivit Clair de lune.

(23) Le jour de son 80ième but en saison, Pierre Lambert était enrhumé.

(24) Beethoven écrivait Clair de lune quand il résida à Vienne.

(25) Je fumais quand j’étais au collège.

On posera que l’énonciateur tend à loger dans l’énoncé trois types de repères que l’on définira sommairement comme suit en concentrant notre attention spécifiquement sur le paramètre chronologique:

LE REPERE SITUATIONNEL DE L’ÉNONCÉ (Culioli 1990: 138): il s’agit d’une marque construisant le lien entre le temps de l’énoncé et le temps de l’énonciation. Ainsi en (19), le tiroir de l’imparfait lie la totalité de l’énoncé au moment de l’énonciation en lui assignant son statut d’antériorité. Le repère situationnel de l’énoncé est imposé par la situation d’énonciation.

LE REPERE ORIGINE DE L’ÉNONCÉ: il s’agit d’une marque posant ou reprenant un point de repère temporel construit comme un terme de départ (de la linéarisation textuelle) imposé à l’énoncé par la présence (ou l’absence) de préconstruits. Ainsi en (20), la datation s’impose comme terme de départ de l’énoncé soit parce que l’on parle de ce qui se passait en 1802, ou que l’on se demande où était Beethoven à cette date etc. Noter que, dans ce genre d’exemple, post-poser la datation confirme le repère-origine comme pré-asserté. Le repère origine de l’énoncé est imposé par le co(n)texte.

LE REPERE CONSTITUTIF DE L’ÉNONCÉ: (Culioli 1982: 16, 1990: 138) il s’agit d’une marque posant un point de repère temporel construit comme un terme de départ (de la linéarisation textuelle) choisi par l’énonciateur. Ainsi en (21) et (22) l’ordre d’apparition du premier procès mentionné est à la fois constitutive et aléatoire. Le repère constitutif de l’énoncé est imposé par l’énonciateur.

Conscients que l’opposition de ces trois types de repère fonctionne comme une typologie faible (Laurendeau 1990b) ce qui implique, entre autres, qu’ils seront souvent étroitement intriqués, nous voici minimalement armés pour aborder la redoutable question de la contextualisation. En (19) Le procès n’est pas repéré par rapport à un autre procès: il n’est pas ordonnancé. Or, la présence de l’imparfait va s’avérer nécessairement associée à une repérage (implicite ou explicité) du procès par rapport soit à un REPERE-ORIGINE soit à un REPERE CONSTITUTIF. On sent cruellement le manque d’un contexte explicite pour (19). La linéarisation de (20) est schématisable comme suit: REPERE-ORIGINE + PROCES et la relation marquée est celle d’une concomitance (ou simultanéité approximative) entre 1802 et le temps de résidence du compositeur à Vienne. En (21) et (22), on a PREMIER PROCES (REPERE CONSTITUTIF) + SECOND PROCES marquant une concomitance (simultanéité approximative) entre les deux procès. On dégage alors que l’emploi de l’imparfait est inséparable de cette opération d’ordonnancement d’au moins deux procès. A TEMPS (passé) et ASPECT (inaccompli) vient donc se joindre ORDRE (concomitant).

Investiguons la nature de cette concomitance. En (23) La durée du procès marqué à l’imparfait englobe celle du repère origine. En (24) La durée du procès marqué à l’imparfait englobe celle du procès marqué par un autre tiroir. Finalement, si les deux procès repérés l’un par rapport à l’autre sont tous les deux marqués à l’imparfait comme en (25), l’ordre des procès tend vers la SIMULTANÉITÉ (on observera l’apparition de nuances aspectuelles particulières).

Le détachement par rapport à la situation empirique a laissé sa trace dans le construit langagier: alors que la catégorie de temps (déictique) se transpose en celle d’ordre de procès (non déictique), le moment d’énonciation qui était le point pivot de la valeur inaccomplie en discours cursif se transpose en un point de repère (origine ou constitutif) indispensable pour que l’imparfait prenne sa pleine valeur référentiuelle. On avance vers notre conclusion: l’imparfait est difficilement décontextualisable. Coût de son détachement de l’empirique: il dépend -au sein fort- du contexte.

D- La notion

La contextualisation associée à l’ordonancement des procès a révélé une tendance englobante du procès marqué à l’imparfait par rapport à l’autre procès avec lequel il est co-repéré. Inévitablement, un procès repéré comme plus long qu’un autre et inaccompli tendra fortement à se construire comme un duratif. Pour approfondir la question de la contextualisation il va falloir relier ce problème de l’ASPECT-DURÉE qui refait ici surface avec la question de la notion. En simplifiant, on posera que la catégorie aspectuelle ne s’applique pas uniquement au verbe mais aussi aux notions substantives associées au verbe. De nouveaux problèmes de compatibilité apparaissent alors entre les valeurs aspectuelles des tiroirs verbaux et celles des unité agissant comme capteurs de ces « découpages notionnels qui proviennent tout droit de la réalité extra-linguistique (organisation de nos perceptions, classifications d’objets […]) » (Culioli 1968: 41, voir aussi Culioli 1990: 50).

(26) Hier, je prenais le porte-clef.

(27) Hier, je prenais un porte-clef.

(28) Hier, je prenais mon bain.

(29) Hier, je cuillais des marguerites.

(30) Hier, j’achetais des porte-clefs.

(31) COMMENCER UN ROMAN

(32) COMMENCER UN CLIN D’OEIL.

(33) Hier, je prenais le porte-clef pour le remettre dans son tiroir, quand j’ai perdu connaissance.

En (26) et (27), il appert que LE PORTE-CLEF est une notion reliée physico-culturellement à l’action instantané, c’est quelquechose que l’on prend, donne, utilise dans une action brève, jette etc. En (28) on observe que MON BAIN est une notion reliée physico-culturellement à l’action durative et « prendre » ici n’a plus la même valeur référentielle que dans les deux exemples précédents (dans certaines langues, l’alternance aspectuelle sera portée lexicalement cf to pick vs to take). A partir de (29) et (30), on est autorisé d’affirmer que DES PORTE-CLEFS, comme DES MARGUERITES, sont des notions reliée physico-culturellement à l’action répétitive (quantification sur de l’instantané, parcours rugueux, Culioli 1985: 101). Ce système de compatibilités s’observe aussi entre les valeurs aspectuelles elles-même. En (31), l’inaccompli (représenté ici par l’inchoatif) est compatibles avec une notion reliée physico-culturellement à l’action durative. En (32), l’inaccompli (représenté ici par l’inchoatif) est incompatible avec une notion reliée physico-culturellement à l’action instantanée (sauf à la rigueur en cas d’interruption, c’est-à-dire d’une réinsertion du duratif via un glissement inchoatif-statif)). Il semble donc que l’inaccompli (tiroir de l’imparfait) et l’instantané (PORTE-CLEF) ne font pas spontanément bon ménage.

La conclusion s’impose alors: l’imparfait ne peut marquer un procès impliquant une notion reliée physico-culturellement à l’action instantanée que si le caractère INACCOMPLI du procès est clairement explicité dans la suite du récit. C’est le cas en (33).

E- Repérage logico-narratif et transition narrative

Finalement Lorsque l’on repère deux procès l’un par rapport à l’autre, des relations logiques vont se surajouter au pur ordonnancement des procès. De plus, toute cette organisation est le résultat d’une action des énonciateurs qui produisent ou coproduisent des narrations ou des argumentations. Cela a plus d’une conséquence.

(34) Quand j’étais au collège, je fumais…

(35) …et je fume encore.

(36) …mais maintenant je ne fume plus.

(37) Hier, j’écoutais la télévision, tranquille….

(38) …quand soudain, on frappe à la porte. C’était Pierre Lambert.

(39) … et il ne s’est rien passé de spécial.

(33) Hier, je prenais le porte-clef pour le remettre dans son tiroir, quand j’ai perdu connaissance.

(40) Ça dépendait bien du contexte…

En (34) on assiste à la construction pour la suite du récit d’un lien d’implication mutuelle MOI-COLLÉGIEN <=> MOI-FUMEUR. Le cas (35) opère le maintient du lien d’implication mutuelle MOI-PLUS COLLÉGIEN <=> MOI (ENCORE) FUMEUR alors qu’en (36) on assiste à l’inversion du lien d’implication mutuelle initial qui devient MOI-PLUS COLLÉGIEN <=> MOI-PLUS FUMEUR. L’énoncé (34) a besoin de la suite (35) ou (36) s’il ouvre un monologue. Observons maintenant le vide cruel de (37). On attend une suite. Si elle ne vient pas, elle s’expose fortement à se voir réclamée en co-énonciation. Le procès à l’imparfait construit une CATAPHORE ENDOPHORE (annonce d’une suite à venir dans le texte – Laurendeau 1990b). L’opposition monologue/dialogue prendra de l’importance ici. Le procès à l’imparfait de (37) comme repère constitutif de (38) en monologue construit une transition logico-narrative vers l’adversatif. Le procès à l’imparfait de (37) comme repère constitutif de (39) en dialogue (en réponse à une question du type: Que faisiez-vous hier soir entre 21.30h et 23.00h ?) construit une transition logico-narrative vers le non adversatif. Étroitement intriqués, le logique et le narratif (le logico-narratif – Laurendeau 1989b) exploitent, dans le cas de l’imparfait l’idée générale d’opposition logique (ÉTAIS/NE SUIS PLUS), d’objection (valeur adversative), de soudaineté narrative etc (sur l’interface étroite entre l’énonciatif et le référentiel voir Laurendeau 1986). Il y a là transposition sur d’autres plans des valeurs initialement stabilisées.

Si on reprend (33) donc, on observe qu’on a affaire à un procès instantané, mais ancré à un repère-origine, et surtout, dont le caractère inaccompli est explicité par une transition narrative (que le choix du tiroir verbal annonce déjà par cataphore) vers ce qui a causé son interruption. On peut arriver à dire HIer, je prenais le porte-clef… en fait ça dépend du contexte (restait encore à disposer d’un cadre théorique permettant d’expliciter comment).

F- Résumé des éléments décrivant le fonctionnement sémantico-énonciatif du tiroir de l’imparfait

A) L’imparfait porte un TEMPS (le passé déictique) et un ASPECT-LIMITE (l’inaccompli). Il est moins contraint pour ce qui est de l’ASPECT-DURÉE (il peut être instantané ou duratif, fonction de la valeur lexicale du verbe).

B)  L’imparfait apparait principalement en situation détachée (sauf dans certains usages situationnels modalisants). Le temps passé est alors nécessairement rendu compatible avec l’aspect inaccompli.

C)  La présence de l’imparfait est nécessairement associée à un repérage (implicite ou explicité) du procès par rapport à un REPERE-ORIGINE ou par rapport à un REPERE CONSTITUTIF. Ce repérage en est un de CONCOMITANCE où la durée du procès marqué à l’imparfait englobe celle du repère origine ou du procès marqué par un autre tiroir. Si les deux procès repérés l’un par rapport à l’autre sont tous les deux marqués à l’imparfait, l’ordre des procès tend vers la SIMULTANÉITÉ.

D)  L’imparfait est compatibles avec une notion reliée physico-culturellement à l’action durative et incompatible avec une notion reliée physico-culturellement à l’action instantanée. Des lors, l’imparfait ne peut marquer un procès impliquant une notion reliée physico-culturellement à l’action instantanée que si le caractère INACCOMPLI du procès est clairement explicité dans la suite du récit.

E)  Le procès à l’imparfait tend à construire une CATAPHORE ENDOPHORE (annonce d’une suite narrative à venir dans le texte). Quand il est repère constitutif en monologue, il construit une transition logico-narrative vers l’adversatif. Quand il est repère constitutif en dialogue (en réponse à une question marquée à un autre temps du passé), il construit une transition logico-narrative vers le non adversatif.
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NOTES

[1]  Le présent exposé est une version remaniée d’une communication intitulée « Hier, je prenais le porte-clef: mise en situation discursive et enseignement de la sémantique des tiroirs verbaux » présentée au 22ième colloque de l’Association canadienne de linguistique appliquée tenu à l’Université McGill, Montréal, du 23 au 25 mai 1991. Les réactions furent enthousiastes face à la puissance d’un cadre de pensée se déployant dans l’exercice-enjeu par excellence pour la sensibilité intellectuelle nord-américaine: l’application à un problème concret finalisé.

[2]  La théorie des repérages énonciatifs au Canada et dans l’horizon anglo-saxon: Elle marque des points par des compte-rendus (Laurendeau 1988), des analyses-critiques de travaux classiques (Bourdin 1991) ou par des travaux originaux (Laurendeau 1986, 1989, 1990, 1991) mais rencontre encore beaucoup de résistances. La délicieuse perle suivante, due à un linguiste australien publiant au Canada, prouve qu’elle est au moins entrée (encore inconnue et très mal comprise) dans le champs de vision de certains de nos confrères de l’empire-où-le-soleil-ne-se-couche-pas (au sein duquel, on notera au passage, je ne suis pas le seul à ne pas mâcher mes mots !): « Les théories énonciatives d’Antoine Culioli n’ont jamais occupé l’avant-scène de la linguistique, même française. Cela est dû en partie, semble-t-il, à une certaine nonchalance vis-à-vis de la réalité des langues (surtout étrangères)… [!!! -P.L.] » (Peeters 1991).

[3]  Mise en garde sur l’opposition TEMPS/ASPECT: Le développement devrait finir par faire comprendre « que temps est employé ici en un sens technique de localisation (relation de simultanéité, antériorité, postériorité entre énonciation et événement auquel réfère l’énoncé), et ne s’oppose pas à aspect. » (Culioli 1973: 88, note 1). Par contre, la caractère microscopique de l’analyse présente évacue provisoirement le fait qu' »il n’existe pas de symétrie révolu-avenir, par rapport à l’actuel, et [que] le futur ne saurait être considéré comme un temps, mais a des propriétés aspectuelles et modales qui lui donnent un statut spécifique » (Culioli 1980a: 186).

[4]  Le commentaire de match de hockey sur glace comme corpus privilégié pour l’étude du temps et de l’aspect Le commentaire sportif est l’exemple de discours cursif le plus proche de notre sensibilité ordinaire (à rapprocher du « reportage » selon Culioli 1980b: 71). Pendant des heures se trouvent décrites un certain nombre d’actions duratives et instantanées au moment même où elles se déroulent, sans possibilité d’une prospective assurée sur leurs suites et leurs conséquences. Le choix d’un tel corpus au Canada nous conduit inévitablement au hockey sur glace, dont les règles sont analogues à celles du foot sauf que vous remplacez les coureurs et le ballon rond par des patineurs très rapides poussant devant eux à l’aide d’une longue crosse courbée un palet de caouchouc d’environ 8 cm de diamètre sur 3 cm d’épaisseur que les commentateurs de Radio-Canada nomment le disque. On notera corrolairement que les exemples sélectionnés ici sont en français formel du Québec dont la similitude avec le français hexagonal est maximale. Quant à Pierre Lambert, il s’agit d’un hockeyeur de fiction, une manière de « Sir Galaad » de la patinoire ovale.

[5]  La distinction CURSIF/DÉRACHÉ ne doit pas être confondue avec la distinction discours/récit venue de Benveniste. Dans le premier cas on opère sur l’équivalence (situation cursive) ou la non équivalence (situation détachée) entre TEMPS D’ÉNONCIATION (le moment où l’on parle) et TEMPS D’ÉNONCÉ (le moment où se passe ce dont on parle). Dans le second cas, on opère sur l’équivalence (discours) ou la non équivalence (récit) entre SUJET DE L’ÉNONCIATION  (l’individu qui parle) et SUJET DE L’ÉNONCÉ (l’individu dont on parle). Voir Culioli 1980b: 71-72.
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RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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PEETERS, B. (1991), « Compte-rendu de J.J. Franckel Étude de quelques marqueurs aspectuels du français« , Revue canadienne de linguistique, 36, 3, pp 304-307.

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