Paul Laurendeau, linguiste, sociolinguiste, philosophe du langage

LAURENDEAU 1997C

LAURENDEAU, P. (1997c), « De la déformabilité des notions en discours », Langage & Société, n° 82, décembre, Maison des Sciences de l’Homme, Paris,  pp 27-47.
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En changeant, il se repose.

HÉRACLITE (Les fragments d’Héraclite, traduits et commentés par Roger Munier, 1991, Les Immémoriaux, Fata Morgana, p. 53, aphorisme 84a)

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RÉSUMÉ: En parlant, on manipule un certain nombre de notions stabilisées socialement qui préexistent à l’échange discursif. Cette manipulation tend a prouver que ces notions peuvent être déformées par le déploiement de l’échange en soi. Nous cherchons à démontrer ici qu’une telle déformation des notions en discours est plutôt la règle que l’exception. A partir d’un corpus de narrations et de descriptions en français vernaculaire du Québec nous montrons d’abord que les textes construisent la SCHÉMATISATION d’un certain ensemble de représentations socio-cognitives. En même temps les notions sur lesquelles l’attention se concentre entrent dans un mouvement de déformation clairement manifesté par une série de changements sémantiques subis par les lexèmes les marquant. Ce mouvement de déformation est la DIAPHORE. Elle se manifeste crucialement dans la réitération des lexèmes. Nous cherchons à mettre en relief les déterminations sociolinguistiques qui donne son existence à la tension dialectique entre SCHÉMATISATION et DIAPHORE dans le discours oral.

ABSTRACT: When we speak, we manipulate a certain number of notions socially stabilized that pre-exist to the discursive exchange. This manipulation tends to prove that these notions can be alterated by the unfolding of the discursive exchange per se. We try to demonstrate here that such an alteration of notions in discourse is rather the rule than the exception. Using a corpus of narrations and descriptions in vernacular French from Quebec we show first that the texts build a SCHEMATISATION of a certain set of socio-cognitive representations. Simultaneously the notions on which the focus is enter a movement of alteration clearly manifested by a series of semantic changes experienced by the lexems marquing these notions. That movement of alteration is the DIAPHORE. It manifests itself crucially in the reiteration of the lexemes. We try to emphasize the sociolinguistic determinations that gives its existence to the dialectical tension between SCHEMATISATION and DIAPHORE in spoken discourse.

MOTS-CLEFS: anaphore, cataphore, diaphore, discours, énonciation, lexique, notion, référence, schématisation, sociolecte.
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Pour faire sentir concrètement le problème qui va être traité ici, intéressons nous d’abord à l’altération que subit l’idée de GÉNÉRATION dans le fragment suivant, où l’auteur passe d’une utilisation parfaitement anodine du lexème génération, au sens ordinaire des journaux, à une lapidaire, ostensible et à tout le moins non laudative mise à profit de la déformabilité de cette notion:

«Les alternances politiques m’indiffèrent. Ce qui est en question ici ne s’y ramène pas. Ce serait plutôt une question de génération. «Une génération… (qui) inaugure la rencontre entre la gauche et le capitalisme… entre le technologie et le rêve… entre le business et la création», comme l’écrivait une de vos journaux subventionnés (Globe). «Individualisme et réussite… responsabilité de génération», fanfaronne de son côté Actuel.

Génération: pendant des années, je m’étais juré à moi-même de ne pas prononcer ce mot; il me répugne d’instinct. Je n’aime pas l’idée d’appartenir à ce bloc coagulé de déceptions et de copinages, qui ne se réalise et ne se ressent comme tel qu’au moment de la massive trahison de l’âge mûr. On ne devient génération que lorsqu’on se rétracte, comme l’escargot dans sa coquille, et le repenti dans sa cellule; l’échec d’un rêve, la strate des rancoeurs, le précipité qui retombe d’un soulèvement ancien se nomment «génération». Celle qui, aujourd’hui, va de la trentaine attardée à la cinquantaine précoce s’est déposée comme le sel amer de la désillusion. Il faut bien prononcer le mot, cerner l’adversaire, puisque nul n’ose le faire: Libé et Actuel, Chéreau et Glucksmann, Coluche et Médecins du Monde, les institutions que vous êtes devenus, «ex» des groupuscules, personne n’ose les attaquer.»

Guy Hocquenghem, 1986, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, Albin Michel, Collection Lettre ouverte, pp. 15-16.

Très prosaïquement, il s’avère qu’un certain nombres de conclusions, aussi limpides que locales, sont possible sur la notion de GÉNÉRATION dans l’utilisation qu’en fait ici ce discours spécifique d’Hocquenghem. D’abord, d’un point de vue strictement lexical, on comprend qu’il ne s’agit pas ici du processus de génération comme dans génération spontanée ou comme dans organes de la génération, mais bien de son résultat humain et social. L’idée est plus fixiste que dynamique (bloc coagulé… strate… précipité…). Ensuite on  est assez clairement informé du fait que l’auteur de ces lignes est parfaitement horripilé par le phénomène et le fait de s’y trouver inévitablement associé (il me répugne d’instinct: formulation de valeurs appréciatives face à la notion). Ensuite un certain nombre de réalités socio-historiques sont nominalement chevillées à l’idée initialement introduite de génération et la marque irrémédiablement au coin des priorités, voire des hantise personnelles, de l’énonciateur (Libé et Actuel, Chéreau et Glucksmann, Coluche et Médecins du Monde). Finalement la conscience de s’adonner à un exercice de type métalinguistique est tout a fait présente: Hocquenghem parle du mot autant que de la chose. Mais c’est la notion GÉNÉRATION qui sort burinée et altérée, sans possibilité de retour en arrière, de rebroussement sur un sens plus « neutre », dans le présent propos de cette intervention particulière sur le mot GÉNÉRATION (pendant des années, je m’étais juré à moi-même de ne pas prononcer ce mot). Nous allons chercher à démontrer, à partir de donnés non pas littéraires, mûries et savantes, mais bien orales, spontanées et vernaculaires, que ce geste d’Hocquenghem consistant a gorger une notion des effets discursifs durables d’une prise de parti dans un débat social, si iconoclaste, flamboyant et idiosyncrasique qu’il soit, procède en fait au départ de phénomènes linguistiques d’une grande généralité mettant en branle un certain nombre d’opérations énonciatives stabilisables et valides comme autant de manifestations discursives de la pensée sociale.

Nous nous proposons donc de contribuer au « développement d’approches en termes SOCIO-linguistiques et SOCIO-cognitifs » (Windisch 1982: 8) de la construction des opérations langagières associées à ce qu’il convient de nommer en première approximation la déformation de la notion. A cette fin, nous allons explorer le point de jonction qui s’établit, en co-énonciation parlée (Laurendeau 1995: 172), entre un certain nombre de notions constituées PHYSICO-CULTURELLEMENT [1] dans un SOCIOLECTE circonscrit, et un ensemble d’opérations fondamentales (restreint ici -provisoirement- à deux) au statut langagier possiblement généralisable. En d’autre termes, nos allons chercher à dégager certaines caractéristiques de la construction d’un DOMAINE NOTIONNEL DÉFORMABLE à partir de références socialement reçues et initialement stabilisées. La notion de SOCIOLECTE exploitée ici ne s’oppose pas, comme en sociolinguistique positiviste, à chronolecte, ethnolecte, dialecte ou acrolecte mais pose ces phénomènes comme englobés dans le cadre sursumant d’un PARLER COMMUN (Laurendeau 1990d: 83-84). Il est ici postulé que nous nous énonçons de facto toujours dans du déjà sociolectal et que nous n’en extirpons nos idiosyncrasies qu’au prix d’une surdétermination plus profonde des options socioculturelles associées aux notions reprises ou reconstruites. Le travail esquissé ici devrait contribuer à exemplifier ce phénomène.

Nous partirons de l’opération de SCHÉMATISATION [2] décrite par Jean-Blaize Grize (1978; 1982; 1996, chapitre 5) et reprise dans le cadre d’une problématique plus large et plus nettement sociolinguistique par Uli Windisch. « La schématisation est plus générale que l’argumentation; il n’y a pas d’activité discursive qui ne soit schématisante. Parler à quelqu’un c’est toujours lui proposer la représentation que l’on se fait de ce dont il est question. Une telle représentation est ajustée à celui auquel on s’adresse et à la fin poursuivie, mais toute fin n’est pas d’argumenter » (Windisch 1982: 64-66). Lorsque le texte se constitue en énonciation effective, les prédications en se succédant produisent une polyopération schématisante variant avec les types de discours. Le travail de Windisch sur les marqueurs lexicaux exemplifie très précisément le phénomène:

Reprenons brièvement un exemple dans les discours relatifs aux mouvements xénophobes. On imagine aisément que des mots, des objets tels que «Suisse» ou «Étranger» sont abondants dans ce genre de discours. Les objets «Suisse» et «Étranger» vont, par exemple, prendre des sens différents suivant qu’on les rencontre chez les partisans ou les adversaires de ces mouvements. Ils sont ancrés dans des préconstruits culturels, sociaux, idéologiques très différents. Ils prennent place dans des structures de pensée et des structures discursives différentes puisqu’on trouve chez les partisans et les adversaires des styles cognitifs, des styles discursifs et des formes logico-discursives très différents. Dans tel groupe, l’Étranger est considéré comme une sorte d’essence maléfique, une réalité quasi biologique; dans tel autre groupe il est considéré comme faisant simplement partie d’un groupe social ayant telles particularités culturelles. Si le sens d’un mot, d’un objet varie d’un groupe à l’autre, il peur ensuite varier chez un même individu.

En parlant de l’objet «Étranger», un même individu fera référence successivement à la nature de son travail, à son salaire, à ses habitudes culturelles, alimentaires, etc.

On est loin d’un objet défini une fois pour toutes et qui garde cette définition de façon constante. C’est toute la différence entre les usages concrets et multiples d’un même mot dans le langage courant et la définition, unique et générale, qu’en donne un dictionnaire.

(Windisch 1982: 66-67)

La schématisation stabilise un contenu notionnel en polarisant autour d’un certain nombre de CAPTEURS LEXICAUX celles de leurs acceptions retenues aux fins du développement en cours. Il va sans dire que le même mouvement tend à taire les valeurs divergentes. La schématisation tend à isoler le discours en cours des représentations sociolectales dont il émerge. La simplification qui en résulte fonde le caractère co-énonciatif du contenu schématisé. En effet, la schématisation se négocie, se gagne ou se perd, se constitue sous la forme d’une dissymétrie entre une manière de doxa sociolectale et le propos en cours de construction. L’organisation conceptuelle à laquelle le discours invite émane d’un agencement de marqueurs linguistique, ce qui ne suppose en rien que la conceptualisation soit strictement linguistique, mais au contraire postule l’existence d’objets non langagiers et de leur reflet cognitif, lui aussi non langagier. D’autre part, et ceci est un fait heuristique d’importance, le linguiste détient cet agencements de marqueurs grâce à un codage qui le pérennise sur un support écrit après saisie sur support magnétique (sur les caractéristiques sociolinguistiques des corpus québécois exploités ici: Boisvert et Laurendeau 1988; Laurendeau 1995: 172, note 2. Sur la définition sociolinguistique du vernaculaire québécois: Laurendeau 1985). Le travail métalinguistique dispose donc de la possibilité de retraverser le discours dans les deux directions d’une façon radicalement distincte de l’activité de l’énonciateur, entièrement déterminée par l’irréversibilité de la linéarisation du texte.  Voici une schématisation:

(1)  B:   …j’ai eu un shower mixte. Ça, ç’a été la… la risée de… le clou de la soirée comme on peut dire. Ça faisait deux mois que je le savais pis j’étais toute au courant de la patente. Mais ma mère pensait que je le savais pas (rire). La journée de mon shower, j’étais là pis je lambinais dans maison. J’étais… deux heures, j’étais même pas coiffée encore, même pas les cheveux su les rouleaux. A [= elle – P.L.] était là, ben, a dit: « je vas aller magasiner au Woolco, je pense bien. »  Là, pendant ce temps-là, a téléphoné à femme [l’article la et la préposition sont crasés – P.L.] qui devait nous inviter à souper, nous amener là-bas. A dit à femme: « faites-là déguerpir, moi j’ai hâte de préparer mes affaires ». Mais moé, je le savais qui en avait un. Jouais mon hypocrite. En fin de compte, quand ma mère est revenue, ben a dit: « je vas aller te conduire si X vient pas tu sais. » J’étais là, je fouillais dans ma garde-robe. « Quelle robe que je vas mettre? » Ben ah… je faisais par exprès pour les faire damner. Eh… quand chus arrivée là-bas, y… je le savais naturellement mais là, y ont appris que je le savais. Pis là y ont tu ri de nous autres. On jouait la comédie. Moé, je… je jouais la comédie à mes parents parce que je pensais qu’eux autres savaient pas que je le savais. En fin de compte, on est (xxx). On le savait l’un l’autre mais on jouait la comédie. C’était bien comique.

(Corpus de L’Estrie – V – 52 – 9)

L’énonciatrice raconte une anecdote en réorganisant le comportement des actants et le déploiement de leur action dans le temps selon une vision rétrospective. Un certain nombre de phénomènes énonciatifs se manifestent: discours rapporté, révélant le caractère profondément dialogique de toute schématisation, traces linguistiques (ah, eh) témoignant de l’élaboration graduelle de la schématisation, anaphore endophore de grande amplitude (je le savais qui en avait un) indicatrice de cohésion textuelle, etc. Il se passe quand même quelque chose de curieux dans un tel texte. On dira benoîtement que des contradictions s’y manifestent. D’abord si certains lexèmes demeurent sémantiquement stables quoique très répétés (c’est le cas de savoir), certains autres lexèmes changent bel et bien de sens au fil de leur récurrence. C’est le cas de comédie. La première comédie c’est celle du sens commun sociolectal. La seconde, par contre, est gorgée de la surdétermination particulière dépeinte ici. Ensuite, ce qu’on pourrait appeler les prémisses de la schématisation ne sont pas plus stables. En fait elles s’inversent, et la narratrice qui « le savait », ne « le savait finalement pas tant que ça » (ça faisait deux mois que je le savais/je pensais qu’eux autres savaient pas). Ceci permet, sans que ne se manifeste aucun problème co-énonciatif particulier, d’aller jusqu’à exploiter l’aporie la plus crue (ma mère pensait que je le savais pas/on le savait l’une l’autre – les logicistes qualifieraient le premier énoncé de « Faux », mais on a affaire ici à une LOGIQUE AUTRE, pour reprendre le mot de Windisch 1982). Finalement un glissement notionnel (comédie/comique) clôt l’ensemble en écho à la risée cataphorique du départ. Le dénominateur commun de ces phénomènes c’est une sorte de mouvance, de glissendi conceptuel qui imbibe et subvertit la totalité de la schématisation EN ANCRANT LA DEMARCATION QU’ELLE MANIFESTE EU ÉGARD A UN PATRON SOCIOCULTUREL TYPE. Le « paradoxe du shower » se formule comme suit: censé être une réception-surprise où l’on distribue des cadeaux à la future jeune mariée, le shower est inévitablement de plus en plus « attendu » à mesure que la date de la cérémonie se rapproche. Vu les fortes contraintes sociales s’exerçant, tant dans le sens de la conformité à une pratique coutumière culturellement codée que dans le sens de son caractère « surprenant », lui-même solidement inscrit dans le code du gestus, il faut arriver à SAVOIR-SANS-SAVOIR. C’est une COMÉDIE, au sens d’une parodie dont il faut bien finir par pouvoir rire (COMÉDIE comme dans représentation théâtralisée d’un gestus, autant que COMÉDIE comme dans farce risible. L’adjectif COMIQUE ne canalise dès lors que la seconde valeur). Un travail complexe sur le domaine notionnel SAVOIR/NE PAS SAVOIR et sur la notion déformable COMÉDIE s’impose, de par les contraintes sociales qui initient la référence. Le résultat d’une telle schématisation est donc une manière de compendium notionnel à la stabilité toute relative et dont le caractère éminemment dialectique va se manifester dans le mouvement de DIAPHORE [3]. De fait les unités lexicales sont étudiés ici en leur qualité de capteurs notionnels, initiés sociolectalement (on parlera donc aussi de CAPTEUR SOCIOLECTAL), et susceptibles de s’enrichir au fil du déroulement du texte. Longtemps traité par le structuralisme classique avec le statut de signifié stable, le sens lexical se révèle de plus en plus déterminé par la CONSTRUCTION D’UN CONSENSUS CO-ÉNONCIATIF FONDÉ SUR L’ENRICHISSEMENT DISCURSIF D’UNE BASE SOCIOLECTALE DE DÉPART. Analysé ici comme un DOMAINE NOTIONNEL DÉFORMABLE (Culioli 1981; 1990: 127-134), le « sens » lexical doit d’abord être réévalué à la lumière de la mise en perspective énonciative de l’activité de référence (Culioli 1976: 32-48). Même si « on ne travaille pas en linguistique au niveau de la référence à la réalité » (Culioli 1980: 73) il faut bien se rendre compte que dans les discours effectif, produits par des locuteurs toujours socialement déjà surdéterminés, le « sens » lexical est engagé dans une organisation référentielle double. De fait, cette organisation référentielle est à la fois initiale (eu égard au discours spécifique se constituant) et démarquée (eu égard aux référents autant qu’à la doxa intersubjective). Telle est la dualité fondant la schématisation. Celle-ci se déploie, au fil du « turn-taking » co-énonciatif, dans un mouvement d’altération logique et narrative, variablement déterminée par la profondeur de la prise en charge énonciative. Il est possible d’amorcer la description de cette dynamique de la schématisation et de la diaphore si l’on dispose d’un corpus sociolinguistique de narrations orales impliquant des notions-forces supportées lexicalement. Nous entendrons donc par DIAPHORE ce phénomène d’enrichissement, depuis une base sociolectalement donnée, s’effectuant par bonds au fil de la reprise discursive d’une unité lexicale spécifique, à énonciation constante. La schématisation ira donc dans le sens de l’appauvrissement notionnel idiosyncrasique, la diaphore ira dans le sens de son enrichissement, idiosyncrasique toujours. La majorité des anaphores et des cataphores sont de fait des diaphores (sur ce point important: Laurendeau 1990b: 43-47; Grize 1996: 91-92) et ne peuvent aucunement se ramener à l’équivalent mécanique de la reprise d’une valeur numérique en arithmétique, d’une variable en algèbre, ou d’un foncteur en logique formelle. L’accumulation quantitative des redites lexicales entraîne, en langue naturelle sociolectalement déterminée, une altération qualitative des valeurs notionnelles marquées par les unités lexicales.

La diaphore apparaît comme une sorte de point d’intersection entre la REPRISE ANAPHORIQUE et L’APPEL CATAPHORIQUE STRICTS d’un côté et l’ANTANACLASE [4] de l’autre. Dans la reprise anaphorique et l’appel cataphorique, la notion est redite inaltérée et les fonctions de cette redondance relèvent plus d’une dimension formelle (contraintes morpho-syntaxiques de la linéarisation) que sémantico-énonciative. Dans l’antanaclase, une proximité sémantique demeure indéniable, mais le passage d’une notion à l’autre est moins diaphorique que métaphorique (il y a effet rhétorique, au sens fort). Dans de tels cas, on assiste à deux schématisations et le raccord qui les associe ne constitue pas un enrichissement notionnel fondé sur un capteur lexical sociolectalement stable. Voici une anaphore, une cataphore et une antanaclase:

ANAPHORE: tour vs tour

(2)  A: C’était des punitions, on était punis, on sortait pas. Si mettons qu’on disait bien demain j’aurais aimé ça aller faire un petit tour. Pas de tour demain. Dans la maison.

(Corpus Sankoff-Cedergren 45-510)

CATAPHORE: s’exprimer vs s’exprimer

(3)  B:  Mais disons que en frais de de… s’exprimer là, y en a quelques-uns qui s’expriment bien.

A:  Oui.

A:  Moi, je trouve.

(Corpus de l’Estrie – V – 29 – 13)

ANTANACLASE: tasse vs tasse

(4)  A: Un kilo ça donne huit… une tasse c’est huit onces. Oui. Une tasse d’une tasse, mettons on prend une tasse…

B: C’est huit onces.

(Corpus Sankoff-Cedergren  16-416)

Le présent cadre propose qu’en macro-contexte, toutes les anaphores et les cataphores passent en diaphores. En micro-contexte cependant, l’anaphore et la cataphore strictes préservent inchangée la notion portée par l’unité lexicale. Le cas de l’antanaclase est distinct. Une tasse d’une tasse ne construit guère le mouvement diaphorique de la notion TASSE. On observera de plus qu’il n’y a pas anaphore ou cataphore dans l’antanaclase. On assiste plutôt à un contact analogique entre deux contenus lexicaux, dont l’un est souvent d’un registre sociolinguistique distinct de l’autre (la « seconde » tasse n’est pas une unité de mesure fixe dans la totalité du monde francophone!). Le procédé est au pire parfaitement fortuit, au mieux humoristique (on a alors le calembour, produit parfois sans redite lexicale. Guy Hocquenghem en fournit un superbe exemple dans le fragment déjà cité: …lorsqu’on se rétracte, comme l’escargot dans sa coquille, et le repenti dans sa cellule).

Entre les deux pôles de la reprise anaphorique/appel cataphorique stricts (UNE notion inchangée) et de l’antanaclase (DEUX notions bien distinctes) se localise la diaphore. Elle manifeste la déformabilité du processus de schématisation, et représente son point d’honneur (inter)subjectif autant que la confirmation du dépôt sociolectal inhérent à toute énonciation particulière. Le fond de l’affaire est tout simplement que la schématisation bouge (Grize 1982: 210). Intéressons-nous d’abord à des cas de diaphores opérant de façon très minimale, c’est-à-dire strictement sur deux unités:

NOTION: PARLER

(5)  A:   Parler bien, ça prend une personne, mettons un professeur qui va être… qui va parler tu sais…

(Corpus de l’Estrie – II – 203 – 27)

NOTION: CONTRÔLER

(6)  B:   Le foie y se contro… y se contrôle pas.  Comme ça, en se contrôlant pas, y faut que je contrôle, moé, mon… ma diète.

(Corpus de l’Estrie – IV – 230 – 17)

NOTION: CONTINUER

(7)  B:   Comme les histoires là des enfants, tu sais, les couples qui se… se marient pis au bout de deux ans y ont un bébé. Pis là, la femme est intéressée de tra… à voudrait continuer mais là, lui, le bébé, faut qu’y continue.

(Corpus de l’Estrie – III – 116 – 32)

De tels cas (qu’il ne faut pas confondre – comme je l’ai déjà fait – avec des antanaclases: Laurendeau 1983: 129-130) manifestent une négation du prédicat par lui-même. En (5) c’est le domaine notionnel (Culioli 1981, 1990: 47-134, 1995: 32-84) qui s’altère en se voyant qualitativement bonifiée. On passe du PARLER neutre renvoyant strictement à l’activité de verbalisation au PARLER, très gorgé socio-cognitivement, de l’élite de la chaire. En (6) ce sont les actants qui changent. On passe du « self-control » d’un organe au « contrôle » du à l’agent détenteur de l’organe, évoluant lui-même dans un contexte social valorisant hautement l’avis médical. En (7) ce sont le premier et le second arguments (sous-jacents: continuer a travailler/continuer a vivre) qui s’opposent, attendu que l’on évolue dans un espace socioculturel postulant la contrainte des femmes à assurer exclusivement l’ encadrement intégral de leur rejeton en bas-âge. Le fait capital est que le terme récurrent voit son apparition déterminée par l’apparition du premier, et que leur identité se nie comme identité dans le même mouvement. On retrouve ici, entre des relations prédicatives successives, la « même » tension dialectique qu’entre un sujet et un prédicat (sur la problématique du dialectique en linguistique descriptive: Laurendeau 1986). Si bien que la succession et la récurrence portent le changement qualitatif et l’irréversibilité au coeur des systèmes linguistiques.

Prenons maintenant le problème en amont. Il s’agit donc d’investir en discours l’unité lexicale d’une charge qu’elle ne détenait pas auparavant dans le sociolecte ou l’idiolecte du co-énonciateur. Le cas de figure le plus patent de schématisation mettant en place ce procédé est la SCHÉMATISATION CONSTRUISANT UNE PROCÉDURE DÉFINITOIRE ciblant le locuteur d’un sociolecte ou d’un idiolecte distinct. En voici un exemple:

NOTION: un piggy

(8)  B:   Pis on jouait du piggy aussi.

A:   Vous jouiez quoi?

B:   Du piggy. On appelait ça le jeu du piggy. C’était… on se faisait un petit… un bout de bois de même, effilé là. Pis y avait (xxx) un petit trou dans… on se creusait un petit trou dans… on mettait un petit bâton… large de même. Pis là on a… on appuyait le petit piggy là dessus, un petit… là on lançait ça, pis on le frappait avec un autre bâton. Puis on comptait les pas. Celui qui l’envoyait le plus loin. Les filles pouvaient jouer ça autant comme les garçons.

A:   Vous jouiez ça avec les garçons.

B:   Ouais, ça on pouvait jouer…

A:   Ça c’était permis!

B:   C’est pas l’idée que c’était pas permis nous autres, dans notre temps. C’est parce que les jeux des garçons étaient violents. Puis les garçons aimaient pas si les filles… allaient jouer avec eux autres, non.

A:   C’était plus séparé.

(Corpus de l’Estrie – VI – 347 – 14)

Tout démarre lorsque le co-énonciateur formule sans ambages son ignorance intégrale de ce qu’est le PIGGY (ici le fait que, pour des raisons sociolinguistiques évidentes, nous partageons très probablement cette ignorance nous rend plus nettement compréhensible l’idée de schéma!). On va donc procéder à une activité définitoire impliquant des éléments descriptifs stricts (un petit bout de bois, un petit trou, un petit bâton) autant que des références à une praxis sociale constitutive (on mettait, on appuyait, on lançait, on le frappait), associées notamment à des fléchages exophoriques impliquant du gestuel dans l’interaction en cours (un bout de bois de même, large de même). L’ensemble limité de ces références façonne une représentation schématisée menant à une image mentale, toujours approximativement circonscrite, de l’objet-processus défini (un PERCEPT au sens de Laurendeau 1990c). Rien de plus objectiviste que cela, en apparence. Le mot est inconnu. On le définit. Observons cependant, et ceci n’est pas un corollaire, il s’en faut de beaucoup, qu’en bout de course figurera en place centrale de cette définition une caractéristique du PIGGY qu’une subjectivité tributaire d’autres caractéristiques sociologiques (dans ce cas-ci une subjectivité masculine, notamment) aurait éventuellement négligé: les filles pouvaient jouer ça autant comme les garçons (sic!). Le PIGGY est extrait (ouais, ça on pouvait jouer…– sur l’opération d’extraction: Culioli 1990: 182-183) de l’ensemble des jeux typiques d’une certaine époque de configuration socioculturelle particulière, comme détenant crucialement cette caractéristique, sur laquelle d’ailleurs la schématisation se conclut co-énonciativement. La notion PIGGY sort objectivement définie mais aussi subjectivement enrichie de cette aventure textuelle. Il sera désormais impossible de l’évoquer aux fins de la présente co-énonciation sans y agglomérer (Grize 1982: 227; Laurendeau 1997: 145-146) cette notion complexe, et très marquée socio-historiquement, de « mixité non violente » construite vers la fin de l’échange.

On peut maintenant avancer d’un autre cran vers une diaphore plus pure. Il suffit de retirer la problématique « objectivement » définitoire de l’entreprise, tout en gardant en place les caractéristiques subjectives du schéma se construisant. A l’idée de « ce que c’est en soi, dans nos conditions sociales communes » se substitue l’idée de « ce que c’est pour moi, attendu la disparité sociale qui nous distingue » ou « ce que j’entend par… (ce que j’entend DISTINCTIVEMENT, même au sens sociologique de ce terme) ». Je laisse provisoirement de côté la problématique des références métalinguistiques, qui sont pourtant tout à fait en rapport avec la question traitée ici (Laurendeau 1990a: 131b-132a). Dans la SCHÉMATISATION INTERMÉDIAIRE ENTRE PROCÉDURE DÉFINITOIRE ET DIAPHORE suivante, on se donne comme point de départ l’acception sociolectale ordinaire de l’entité lexicale CHEMINEMENT/CHEMINER:

NOTION: un cheminement, cheminer

(9)  A:   Quel type d’expérience vous allez tenter?

B:   C’est de vivre en commun. Ça fait deux ans qu’on chemine ensemble. Pis on a l’idée de… de tout mettre en commun, un moment donné.  Même je songe à vendre ma maison, un peu plus tard.

A:   Oui?

B:   Mais peut-être pas tout de suite, ça va dépendre du… de… du… du cheminement qu’on va faire. Et puis investir l’argent dans la communauté qu’on va former, pis se bâtir une bâtisse pour vivre les quatre couples ensemble, avec les enfants.

A:   Ah bon bon.

B:   Et puis peut-être donner une part à… de revenu qu’on va avoir qui… de surplus là, à mes enfants qui sont mariés.

A:   Ah bon. C’est une expérience qui ressemble un peu aux communes qu’on connaît actuellement là que beaucoup

B:   C’est justement.

A:   de jeunes vivent en commune.

B:   Hum.

A:   Ah bon!

B:   Pis on est pas seul, on a un prêtre avec nous autres.

A:   Qui dirige un peu?

B:   Qui dirige, ouais. Et puis on tente des… plusieurs expériences spirituelles mais là on veut tenter d’autres choses aussi, peut-être pas toujours sur la spiritualité, parce que faut pas trop se… se fatiguer avec ça. Mais cheminer, tu sais, à faire du renoncement pour s’occuper des loisirs pour des jeunes, et puis aider à des personnes âgées, des… des… des pauvres aussi qu’on veut, qu’on veut aller aider.

(Corpus de l’Estrie – IV – 118 – 26)

On notera le caractère morphologiquement variable de la notion en cours de construction. Les formes CHEMINEMENT et CHEMINER fonctionnent comme des capteurs sociolectaux à statut équivalent et qui s’enrichissent de façon parallèle dans le mouvement de diaphore. Un peu à l’opposé du cas de figure précédent, la charge sémantique vient principalement du déploiement textuel lui-même. Tous les ajustements effectués par l’énonciateur vont dans le sens de la constitution d’une acception hautement idiosyncrasique pour CHEMINER/CHEMINEMENT. On goûtera à ce sujet le rapprochement, accepté en co-énonciation, avec la notion-force, hautement typée socio-historiquement, de COMMUNE (c’est justement), subtilement combinée avec la présence de la figure sociale du PRÊTRE, elle-même recalibrée par le rejet de l’idée typée de « cheminement spirituel » (peut-être pas toujours sur la spiritualité, parce que faut pas trop se… se fatiguer avec ça – sur le typage: Culioli 1990: 182-183). Le tableau est complété par une référence ferme à des activités sociales (s’occuper des loisirs pour des jeunes et puis aider a des personnes âgées…des pauvres). On compense ainsi de façon à la fois complexe et piquante le rejet initial de l’acception d’un « cheminement » prosaïque sur une route ou un trottoir, tout en se tenant à distance respectable du sens « abstrait », sociolinguistiquement standard, d’une « évolution intellectuelle ou idéologique ». Dans sa spécificité, ce cas de figure de schématisation s’avère de fait très proche du cas PIGGY. L’activité demeure en réalité fondamentalement définitoire. Que l’on développe sur ce que la notion est objectivement (ce qui se ramène quand même à ce qu’elle est POUR MOI, puisque TOI co-énonciateur n’en connais rien, de par ton ignorance sociolectale du « sens » de cette unité – cas PIGGY) ou sur ce qu’elle est subjectivement (ce qui se ramène à ce qu’elle est comme objet puisque l’énonciateur la marque inévitablement d’une forme lexicale dont le « sens » préexiste socialement à l’échange – cas CHEMINER/CHEMINEMENT), on DÉFINIT, par touches, à l’aide d’un série calibrée de prédications organisées logico-narrativement (sur le logico-narratif: Laurendeau 1989).

Une diaphore pure (si tant est que cela puisse se trouver) devra donc être exempte de ce crucial procédé définitoire. Un lexème parfaitement connu, utilisé dans une acception parfaitement ordinaire, dans une sociolecte solidement commun, où ne se manifeste donc aucune ritualisation sociolinguistique particulière, fera l’objet d’un mouvement dans le texte ne le laissant pas sémantiquement « intact » malgré tout. En d’autres termes, la notion prendra sa charge non pas parce qu’on travaille explicitement à la peindre au profit d’un locuteur de sociolecte ou d’idiolecte divergent, mais bien parce qu’elle se poisse elle-même des coloris du récit qui la porte. Dans la SCHÉMATISATION AVEC DIAPHORE suivante, observer la progression de la notion, très socio-historiquement typée, de FRERE(S):

NOTION: le Frère/les Frères

(10)  B:  Moé, mon meilleur moé [comme hockeyeur – P.L.], c’était contre les Frères. Je les haïssais les maudit je pouvais les tuer. Quand j’embarquais [sur la patinoire – P.L.] contre les Frères, je valais deux gars moé (rire).

A:  Ça donne de l’énergie.

B:  On a ben ri après ça, le… le Frère quand j’ai commencé à aller école là moé, pis… ben je voulais pas y aller moé. Pis je restais en haut icitte su la rue Laval, pis j’avais ma grand-mère, tu sais, qui restait quatrième maison d’ici. Là moé je partais de la maison pis je m’en allais su ma grand-mère, j’y allais pas école. Fa’que au boutte de quatre cinq jours, toujours, ché pas trop qui c’est que c’est qui a… qui a rapporté ça à maison mais… Finalement, toujours c’est mon père qui est venu me reconduire à école. Fa’que là le Frère était venu en… en bas, dans salle là. Mais là j’étais dans le tambour moé, y avait retardé (xxx) pour être… à peu près les dernier à rentrer dans le pa… dans le… dans le tambour. Fa’que le Frère était venu pis je voulais pus là là moé je voulais pu rentrer. Fa’que le Frère y dit eh… rentre, rentre mon petit garçon avec moé pis y dit m’en vas te donner une belle image. Eh maudit hein! quand qu’y a parlé d’une image, ç’a rentré, mais je l’ai jamais eue cette image là (rire). Quand qu’y ont fêté le cinquante ans là du collège là…, le Frère je l’ai emmené ici, je l’ai emmené dîner avec moé (rire). Pis j’y contais ça. Eh! Y dit c’est ben pour dire comment ce que c’est que ça arrive hein. J’ai dit moé j’en ai voulu aux Frères tout le temps j’ai été école exprès pour ça cette affaire-là. Oui mais y dit (xxx), y dit tu m’en a pas parlé dans le temps, y dit. C’était à vous d’y penser, c’est vous qui me l’aviez promis cette image là, (xxx) vous me l’avez pas donnée.

(Corpus de l’Estrie – VI – 23 – 19)

Connue de tous les locuteurs associés à la présente socio-historicité, utilisée sans qu’aucune activité définitoire ne se manifeste, la notion FRÈRE(S), au sens ecclésiastique, on l’aura automatiquement décodé, est altérée à jamais par un tel récit. Voltaire n’aurait pas mieux fait dans le contexte social de son temps, celui des luttes du parti philosophe!. Fourberie et mauvaise foi condescendante sont au centre du domaine notionnel FRERE(S)! Haine ouverte et respect veule de façade font partie du tableau, surtout en finale de récit. Pourtant, on voit bien combien le narratif prime sur le descriptif dans ce texte. L’activité définitoire en est intégralement absente. Une schématisation brève, fugitive, esquissée à la sauvette entre deux questions d’enquête, entraîne la notion dans un mouvement de diaphore irréversible dont l’indéniable charge « sémantique », de fait fondamentalement socioculturelle, voire socio-politique, échappe à toute modélisation sémique, analyse componentielle ou hypothèse lexicaliste niant à priori l’ancrage des langues naturelles dans des situations énonciativement et socio-historiquement effectives.

La procédure descriptive esquissée ici fait sentir que la dialectique SCHÉMATISATION/DIAPHORE est la clef de voûte d’une problématisation à la fois énonciative et sociolinguistique (au sens non positiviste du terme) de la question du notionnel. Investiguer la question en adoptant ces prémisses c’est sortir du réductionnisme structuraliste qui réifie la langue et fige l’unité lexicale dans une sémantique rigide, articulée hors-société. « Isoler le linguistique revient à réifier la langue. Or le langage est indissociable du type de pensée qui le sous-tend et des facteurs sociaux, culturels, affectifs, politiques et autres qui le conditionnent » (Windisch 1982: 45). On ne dira jamais avec suffisamment de fermeté combien le structuralisme classique subit la déformabilité discursive (tout autant que la variation sociolinguistique) comme un « problème » devant à ses yeux impérativement être esquivé par le sacro-saint expédient des binarismes non-dialectiques (langue/discours, signifié de puissance/signifié d’effet, dénotation/connotation, sème/virtuème, sens/acception, signification/référence). Un certain « structuraliste » bien peu orthodoxe, fondateur de la linguistique énonciative de surcroît, avait pourtant bien vu l’affaire lorsqu’il écrivit jadis dans un texte intitulé fort pertinemment « De la subjectivité dans le langage »:

« Le langage est donc la possibilité de la subjectivité, du fait qu’il contient toujours les formes linguistiques appropriées à son expression, et le discours provoque l’émergence de la subjectivité, du fait qu’il consiste en instances discrètes. Le langage propose en quelque sorte des formes « vides » que chaque locuteur en exercice de discours s’approprie et qu’il rapporte à sa « personne », définissant en même temps lui-même comme je et un partenaire comme tu. »

(Benveniste 1958: 263)

Le « vide » des formes lexicales qui se « propose en quelque sorte » à l’énonciateur, c’est la dimension schématisante inhérente à tout domaine porté lexicalement. La construction énonciative due au mouvement de diaphore tend à combler ce « vide » en faisant de tout lexème un capteur notionnel à la fois déjà donné sociolectalement et réactivé par chaque instance discursive. La totalité de ce phénomène socio-énonciatif pressenti par Benveniste se donne encore entièrement à la recherche.
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NOTES

[1]  LE PHYSICO-CULTUREL: Culioli a démontré qu’il serait insuffisant de prétendre que les notions se stabilisent strictement « culturellement ». Il reconnaît qu’indubitablement le dispositif de représentations notionnelles fondamental est ancré dans une culture…

« Mais quelle que soit la culture dont nous parlons, nous avons toujours un mode, un système de représentations fondé sur des faisceaux de propriétés physico-culturelles, car si elles sont physiques, elles sont presque toujours filtrées par des cultures, et lorsqu’elles sont culturelles, il y a toujours dans le domaine de l’appréhension de la réalité un correspondant. »

(Culioli 1985: 19)

Ainsi par exemple, dans Il se lève, va prendre son chapeau, s’en coiffe et se dirige vers le fond (Courteline cité par Imbs dans Laurendeau 1998: 178), se manifeste l’idée culturellement reçue selon laquelle le fait de se coiffer d’un couvre-chef implique possiblement (dans une des interprétations envisageable, quoique pas la seule!) la sortie d’un local, vu la contrainte de gestus social sur le port du chapeau intra-muros pour les hommes. A cet implicite socio-culturel répond le problème physico-spacial posé par le fait de se diriger vers le fond, c’est-à-dire (possiblement!) de pénétrer plus avant dans le local, ce qui tend quand même à s’opposer à l’idée d’en sortir. La solution du problème est physico-culturelle, au sens où il existe des salles dont la porte de sortie est « au fond ». C’est le cas, par exemple, de la Salle des Résistants à l’École Normale des Hautes Études, où la porte se trouve dans la partie de la salle opposée à l’estrade, ce qui fait du « fond » le point physiquement opposé à celui occupé par l’orateur, lui même culturellement perçu comme occupant l’espace « avant ». On admettra qu’une salle étant un cube ou un parallélépipède vide, la notion de « fond » est inévitablement corrélée et orientée en ce qui la concerne, fonction de la disposition physique de ce qui s’y trouve culturellement organisé ou disposé.

[2]  SCHÉMATISATION: Le terme de schématisation, introduit par J.B. Grize, est volontairement souple et ouvert à la perspective énonciative autant qu’à la perspective sociolinguistique:

« Considérons un orateur A qui, dans une situation donnée, argumente pour un auditeur (ou un auditoire) B. Cela signifie que A cherche à faire adopter à B certaines attitudes ou certains comportements relativement à un objet ou à un thème donné. Pour ce faire, A adresse un discours à B et ce discours se déroule dans une langue naturelle. Je dirai aussi que A propose à B une schématisation de la situation.

Il ne s’agit encore que d’une façon de parler, mais on peut cependant noter déjà que l’ambiguïté du terme « schématisation » est avantageuse. En un premier sens, en effet, on est renvoyé à l’idée d’une production, à celle du déploiement devant B d’une activité langagière, dont on peut immédiatement noter qu’elle est de nature essentiellement dialogique. En un second sens, on est renvoyé au résultat même de cette activité, à un schéma de la situation, schéma destiné à B et apprêté pour lui.  Ainsi une schématisation est l’élaboration, par le moyen d’une langue, d’un micro-univers que A présente à B dans l’intention d’obtenir un certain effet sur lui. »

(Grize 1982: 188)

Les problèmes de schématisations touchent directement ceux concernant la référence. il y a tension dialectique entre l’explicite discursif et l’implicite référentiel (les deux toujours socio-culturellement investis) dans l’organisation du « paquet de relations » schématisé.

« Le micro-univers qu’engendre la schématisation contient des objets qu’il s’agit de dégager, mais je dois tout de suite faire deux remarques. La première est que ces objets sont ceux du discours et non pas ceux du monde. Ainsi dans PERRETTE ET LE POT AU LAIT, le pot dont il est question est celui de la fable, avec les propriétés que lui donne le poète, à l’exclusion de tout autre pot. Ceci marque d’entrée une ambiguïté profonde, mais essentielle. En droit, les objets sont bien exclusivement ceux du discours, tels qu’ils sont schématisés, mais en fait, et en dehors de certaines constructions scientifiques et juridiques où des conventions explicites posent que rien ne sera pris en considération qui n’aura pas été dit quelque part, on ne peut empêcher B de rajouter aux objets du discours des propriétés qu’il connaît par ailleurs. Si tel n’était pas le cas, les deux phrases: « Le vase s’est cassé en tombant. Il était en verre » ne pourraient absolument pas être comprises de telle sorte que la seconde constitue une explication de la première. Il s’ensuit deux conséquences fondamentales. L’une est que, contrairement à ce qui, selon la boutade de Russell, se passe en mathématiques, il faut comprendre ce qu’on dit dans un raisonnement « naturel » et savoir de quoi on parle. L’autre est que les deux inférences se déroulent toujours sur deux plans parallèles: sur celui de l’explicite discursif et sur celui de l’implicite référentiel.

La seconde remarque est que les objets du discours sont construits progressivement par la schématisation et que leur construction reste toujours ouverte. Bien sûr, les textes se terminent, mais eu égard à la nature dialogique de l’argumentation, le discours peut toujours être continué.

(Grize 1982: 154)

[3] DIAPHORE: En puisant dans la terminologie de la rhétorique classique, j’ai donné à cet automouvement de la schématisation le nom de diaphore. On se référera utilement à la définition traditionnelle. Les surdéterminations sociolinguistiques sont assez apparentes dans l’exemple cité ici, notamment quand on s’avise du fait que le sens d’admirer traité ici est restreint sur son chronolecte, ce qui n’est pas le cas d’admirable.

« Figure par laquelle on répète un mot employé peu auparavant, mais en lui donnant une nouvelle nuance de signification.

Bossuet, parlant de saint Paul, pratique la diaphore quand il passe (chose subtile que l’intonation devait souligner) du verbe admirer, fort probablement pris au sens de « s’étonner de », à l’adjectif admirable qui ne saurait avoir que le sens de sublime, qui suscite l’admiration, l’enthousiasme:

De là vient que nous ADMIRONS dans ses ADMIRABLES épîtres une certaine vertu plus qu’humaine qui persuade contre les règles [cause de l’étonnement] ou plutôt qui ne persuade pas tant qu’elle captive les entendements

[/source]

. PANÉGYRIQUE DE SAINT PAUL »

(Morier 1989: 369)

[4] ANTANACLASE: Nous nous référons ici, sans altération, au phénomène tel que décrit dans la tradition rhétorique.

« Figure dans laquelle le mot répété change de sens:

C’est au coeur [milieu] de la société que l’on manque le plus de coeur [charité].

Que de revers [plis] à ses uniformes! Que de revers [échecs] dans sa politique!

Mais un enfant [fils de l’homme] reste un enfant [être faible, ou innocent, ou dénué d’expérience, ingénu, etc.].

Le coeur a ses raisons [motifs] que la raison [esprit géométrique] ne connaît pas.  PASCAL

Dans l’antanaclase, le mot repris offre deux acceptions nettement différentes. Dans la DIAPHORE, il ne s’ag[it] que d’une nuance assez délicate (voir sous ce mot). »

(Morier 1989: 111)
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RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

BENVENISTE Émile (1958)- «De la subjectivité dans le langage», Problèmes de linguistique générale, I (1966), Paris, Gallimard, p. 258-266.

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CULIOLI Antoine (1976)- Transcription par les étudiants du séminaire de D.E.A. – Recherche en linguistique, Théorie des opérations énonciatives, Paris, Département de Recherches Linguistiques, Université Paris 7.

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LAURENDEAU Paul (1990d)- «joual populi, joual dei!: un aspect du discours épilinguistique au Québec», Présence francophone, n° 37, p. 81-99.

LAURENDEAU Paul (1995)- «Exclamation et parataxe en co-énonciation parlée», Faits de langues, n° 6, p. 171-179.

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LAURENDEAU Paul (1998)- «Moment de l’énonciation, temps de l’énoncé et ordre de procès», Cahiers CHRONOS – Variations sur la référence verbale, Vol. 3, p. 177-198.

MORIER Henri (1989)- Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, Presses universitaires de France.

WINDISCH Uli 1982. Pensée sociale, langage en usage et logiques autres, Lausanne, L’Age d’homme.

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