Paul Laurendeau, linguiste, sociolinguiste, philosophe du langage

LAURENDEAU 1998A

LAURENDEAU, P. (1998a), « Moment de l’énonciation, temps de l’énoncé et ordre de procès », Cahiers CHRONOS – Variations sur la référence verbale, Vol. 3, RODOPI, Amsterdam/Atlanta pp 177-198.
.
.
.

Le présent exposé repose sur un certain nombre de postulats  que le lecteur est invité à prendre en compte, sinon à partager, de façon à ce qu’il soit aisé de discerner si le débat s’instaure à partir de l’exposé lui même ou à partir des fondements théoriques qui le déterminent. On peut identifier globalement ces fondements théoriques en les qualifiant de POST-STRUCTURALISTES, s’il est clairement compris que cela ne signifie absolument pas ANTI-STRUCTURALISTES et encore moins NON-STRUCTURALISTES. Je présenterai brièvement ici quatre de ces postulats parce qu’ils se rapportent directement au problème abordé.

1) D’abord il est mis de l’avant que TOUTES FORMES, qu’il s’agisse d’une morphologie affixée, d’un tour analytique (figé ou non), d’une combinaison ou d’une clise syntaxique, d’un tour périphrastique, d’un lexème, d’un connecteur, ou même d’une marque prosodique, SONT DES MARQUEURS D’OPÉRATIONS LINGUISTIQUES ÉGAUX EN PROFONDEUR (Laurendeau 1986: 76, note 2). Donc, d’une certaine manière, « à chaque fois que je dis morphologique, c’est toujours morpho-syntaxique » (Culioli 1985: 4 ; Culioli 1995: 17). On peut donc dire que, dans le présent exposé, IL N’Y A AUCUNE HIÉRARCHIE ABSTRAITE DES FORMES QUI SERAIT FONDÉE SUR QUELQUE CRITERE STRUCTURAL, DIACHRONIQUE, TYPOLOGIQUE OU DE SIMPLE TRADITION GRAMMAIRIENNE. On notera donc, corrolairement (puisqu’il sera ici notamment question de flexions verbales), que JE NE NÉGLIGE PAS ET NE SURESTIME PAS LA MORPHOLOGIE (cf Lyons 1980a: 299, sur le problème du marquage du temps grammatical par un florilège de formes).

2) Il découle de cet état de fait qu’il n’y a pas lieu d’opposer de l’EN LANGUE fondamental (…et noble!) à du EN DISCOURS marginal (…et plébéen!). Les EFFETS DE SENS ou EFFETS DE DISCOURS ont un statut totalement NON MARGINAL (cf Culioli 1976: 201-202, Culioli 1990: 128. Sur l’opposition langue/discours/parole, voir aussi les importantes distinctions et l’historique de la question établis dans Culioli 1978, particulièrement 483, note 1). Le présent exposé suppose donc (à l’instar d’une bonne partie de la pensée structuraliste d’ailleurs) que L’IDÉE D' »EXCEPTION » OU DE « CAS AD HOC » EST THÉORIQUEMENT TRANSITOIRE ET NE CIRCONSCRIT QUE LES LIMITATIONS DE NOTRE EXHAUSTIVITÉ. « Un des points difficiles c’est qu’il est à peu près impossible […] de se dire à un moment donné: « J’ai fait de bonnes observations de façon exhaustive. » » (Culioli 1985: 4, Culioli 1995: 17-18). Une des importantes conséquences méthodologiques de ce point est qu’IL N’Y A, DANS LE PRÉSENT EXPOSÉ, AUCUNE PRÉTENTION A LA DESCRIPTION ACHEVÉE DES PHÉNOMENES ABORDÉS.

3) Les régularités se manifestant dans l’activité de langage ne se formulent pas en termes de SENS FONDAMENTAL (signifié de puissance, forme logique, etc) mais apparaissent plutôt comme des AMAS (CLUSTERS) D’OPÉRATIONS SÉMANTICO-ÉNONCIATIVES (Laurendeau 1985: 79-83, 110, pour un exemple du phénomène) OU SE MANIFESTENT UN ENSEMBLE CALIBRÉ DE TRANSPOSITIONS QUALITATIVES ENTRE CATÉGORIES. En passant les unes dans les autres en un mouvement fondamentalement TRANSCATÉGORIEL, les catégories sémantiques constituent une MODULATION (sur la dialectique de la modulation: Culioli 1971: 46, Laurendeau 1988: 6-7) qu’il faut chercher à « désenchevêtrer sans [la] réduire » (Culioli 1976; 54). Révélé par cette complexification de la DIALECTIQUE TENDANCIELLE (sur ce concept et son application en typologie textuelle: Laurendeau 1990: 126-127) s’instaurant entre le FONDAMENTAL et l’AFFÉRENT, le phénomène de la modulation transcatégorielle s’institue dans (et par) l’énonciation. Ce fait central n’infirme en rien le programme descriptif UNITAIRE dans la recherche des « régularités » langagières MAIS EN DÉTERMINE CRUCIALEMENT LE MODUS OPERANDI, et, notamment, retarde l’échance et atténue la portée de toute affirmation triomphaliste de la capture immédiate d’un « sens fondamental ». La complexité (sur la question de la COMPLEXITÉ: Culioli et Alii 1992: 10-11) de cette question n’accouchera ici, telle une montagne, que de la modeste souris de la prise de position suivante : IL NE FAUT PAS VOIR DANS LA PRÉSENTE ÉTUDE UNE TENTATIVE D’APPRÉHENSION DU « SENS FONDAMENTAL » DES FORMES ANALYSÉES, MAIS SIMPLEMENT LA DESCRIPTION, LOCALE ET LIMITÉE, D’UNE CATÉGORIE SÉMANTICO-ÉNONCIATIVE PARTICULIERE IMPLIQUÉE DANS LE VASTE ENSEMBLE DES MODULATIONS CONCERNANT CES FORMES.

4) Du phénomène du transcatégoriel déjà mentionné découle finalement le fait crucial qu’UNE CATÉGORIE SÉMANTICO-ÉNONCIATIVE N’EST PAS ISOLABLE (pour un bref exposé de ce phénomène en ce qui concerne la catégorie d’ASPECT: Culioli 1976: 221-222, Culioli 1980a: 183-184, Culioli 1980b). On utilisera ici un simple exemple déjà analysé par Culioli. Considérons les trois paraphrases suivantes:

(1)  Il doit être arrivé (Glose : « Il est vraisemblablement arrivé »)

(2)  Il devra être arrivé (Glose : « Il faudra qu’il soit arrivé, quand… »)

(3)  Il devrait être arrivé (Glose : « Il est vraisemblablement arrivé ») (Culioli 1990: 20, exemples et gloses)

Cette manipulation restreinte des tiroirs du verbe DEVOIR visant à séparer la modalité aléthique, marquée seulement en (1) et (3), de l’antériorité, marquée en (2), ne peut se faire sans une prise en compte de l’impact de la manipulation sur le temps, l’aspect, la modalité déontique etc. Il est clair que l’exercice consistant à séparer une catégorie d’une autre ne pourra s’effectuer que par l’intrication avec une troisième (attendu qu’une quatrième, une cinquième, etc demeurent présentes, stables ou fluctuantes, tout au long de la manipulation). Conséquemment, JE NE PRÉTEND AUCUNEMENT QUE LA CATÉGORIE DÉCRITE ICI EXISTE SEULE OU APPARAIT ISOLÉE DANS LES DONNÉES DE CORPUS UTILISÉES.

La catégorie dont il s’agit de signaler ici l’existence est la catégorie d’ORDRE DE PROCES (Laurendeau 1995a: 337-339) qu’il conviendrait, pour être plus précis, d’appeller OPÉRATION SÉMANTICO-ÉNONCIATIVE D’ORDONNANCEMENT DES PROCES. L’exposé se fixera quatre objectifs : A) distinguer de façon opératoire la catégorie de TEMPS de la catégorie d’ORDRE DE PROCES; B) décrire sur exemples français les cas de figure de l’ordre de procès: SUCCESSION DE PROCES (ANTÉRIORITÉ, POSTÉRIORITÉ) et COINCIDENCE DE PROCES (CONCOMITANCE, SIMULTANÉITÉ); C) présenter (très brièvement) l’apport descriptif apporté par la prise en compte de la catégorie d’ordre pour les principales flexions verbales lui assignant une marque morphologique: GÉRONDIF, FUTUR ANTÉRIEUR, PLUS-QUE-PARFAIT, IMPARFAIT, PRÉSENT; D) exposer les principales conséquences LOGICO-NARRATIVES de l’opération d’ordonnancement des procès (sur le logico-narratif: Laurendeau 1989: 165-173).

A)   Distinction opératoire de la catégorie de TEMPS et de la catégorie d’ORDRE DE PROCES

Quoi de plus homogène et anodin en apparence que la catégorie de TEMPS et ses trois subdivisions fondamentales: PASSÉ, PRÉSENT, FUTUR. Le structuralisme classique ne les a pas radicalement questionné même en démontrant la dissymétrie aspectuelle opposant le présent, plus compatible avec l’instantané lorsque strictement cursif, et « débordant » sur les deux autres autrement (cf Guillaume 1937: 59-63, Martin 1985: 30), et d’autre part le passé et le futur, plus compatibles avec le duratif, quoique aisément ponctualisables (cf Vet 1985: 43, Kamp 1981: 50); ou encore en démontrant la dissymétrie modale opposant le passé et le présent, plus compatibles avec des valeurs modales non-hypothétique comme la modalité épistémique et les valeurs statives et gnomiques (Laurendeau 1989a: 108, note 2), et d’autre part le futur, plus compatible avec des valeur modales hypothétiques comme les modalités aléthique, déontique et volitive (cf Martin 1983: 32-36, Laurendeau 1989a sur l’activité de modalisation, et globalement sur la relation entre valeurs modales et temporelles: Martin et Nef 1981). Malgré ces acquis, force est de constater que, tout comme le faisait la grammaire traditionnelle (« Grevisse assimile tacitement l' »antérieur » au « passé »… », Wilmet 1976b: 129), le structuralisme classique, continue de postuler que la totalité de la question de « ce qui arrive avant » et « ce qui arrive après » est dominée sous une seule catégorie sémantique: le TEMPS. Cela force la CLASSE DES INSTANTS (de Vogüé 1995: 251) à n’être projetée que sur un seul axe et « cela ramème tous les déplacements sur cet axe à un repérage strictement temporel, ce qui est une simplification abusive » (Fuchs et Léonard 1979: 110).

Le point de départ du problème de la distinction ORDRE/TEMPS concerne la deixis. « Les discussions traditionnelles de la catégorie de temps grammatical ne soulignent pas assez que c’est une catégorie déictique et sont fallacieuses à d’autres égards. » (Lyons 1980a: 298. Sur le caractère fondamentalement déictique de la catégorie de temps: Lyons 1980a: 303-304, Vet 1985). En linguistique énonciatice, par contre, c’est d’abord en séparant l’énoncé du moment d’énonciation ponctuel, come en (4), (5) et (6), qu’un corps de problèmes sont dégagés, qui font du « temps » quelquechose de plus complexe qu’il n’y paraissait initialement:

(4) Déballer avant de mettre au micro-ondes. (Exemple construit)

(5)  Bouillir le chou d’abord. Saler ensuite. (Exemple construit)

(6)  Tu trempes, tu sèches, tu coupes et tu classes.

(7)  J’aurai parlé à Pierre. (Exemple construit)

En (4), (5) et (6) (ce dernier, tiré de Toute une vie de Lelouch, est la description des actions élémentaires à poser pour développer des photos de prisonniers) on sait exactement quel procès est « passé » ou « futur » par rapport à l’autre. Mais de fait, de tels énoncés – tous trois porteurs d’une valeur conative non réalisée – sont SANS TEMPS DÉICTIQUE. L’analyse détaillée d’un corpus de recettes de cuisine montrerait clairement des successions et des coïncidences très précises de procès en dehors de tout repérage temporel, puisque l’on opère, dans de tels formulations, avec quelquechose qui est de l’ordre du prescriptif-jussif (avec des désinences verbales conjugués principalement à l’impératif ou à l’infinitif). En (7), malgré l’absence de tout contexte, on sait que ce fait futur en PRÉCÉDERA un autre, même si cet autre n’est pas explicité. Il y a là la succession de deux procès que l’on projette dans un temps unique: le futur. Pour une fois la désignation grammairienne du tiroir ne rate pas trop l’objectif descriptif. En effet, l’appellation « (1) FUTUR (2) ANTÉRIEUR » fait bien sentir la co-existence de DEUX catégories compatibles mais distinctes (sur la notion de « futur antérieur » dans la tradition grammairienne: Portine à paraitre). Il est de plus utile de faire observer que les manipulations contextuelles arriveraient assez facilement à isoler l’antériorité du futur dans le cas de ce tiroir (cf J’AURAI PARLÉ A PIERRE POUR LA DERNIERE FOIS DANS SON CABINET DE TRAVAIL),

On dégage donc une catégorie spécifique du « ce qui vient avant », « ce qui vient après » et « ce qui se passe (à peu près) au même instant »: c’est L’ORDRE DE PROCES. Déjà analysée au niveau du texte par Genette (1972: 77-121), mais méconnue aux niveaux phrastique et morphologique parce qu’induement confondue avec le temps, la catégorie d’ORDRE est en fait indépendante du strict repérage d’un MOMENT chronologique. Comme les autres catégories associées au verbe, l’ordre sera marqué soit par un connecteur (4), soit par un adverbe (5), soit par une juxtaposition syntaxique (6: le moindre changement de place syntaxique modifierait l’ordonnancement des procès), soit par la désinence verbale (7). Ces différents marquages se cumuleront souvent entre eux ou avec la formulation d’autres opérations énonciatives ou logico-narratives. Les faits se complexifient assez rapidement comme le montrent les trois cas suivants:

(8)  Il se lève, va prendre son chapeau, s’en coiffe et se dirige vers le fond. (Courteline cité dans Imbs 1960: 32)

(9)  Hier matin, je ME LEVE; je PRÉPARE mon petit déjeuner en prenant tout mon temps. Je VAIS dans la salle de bain: il n’y AVAIT pas d’eau. J’ATTENDS, l’eau REVIENT. J’ÉTAIS en train de me savonner quand il n’y A à nouveau plus d’eau.

(Culioli 1980a: 188)

(10) Pedro entra dans la chambre. Il fuma une cigarette. Dehors il pleuvait. Après quelque temps la pluie s’arrêta. Pedro fumait toujours. (Kamp 1981: 50)

En (8) La succession des quatre procès est nettement marquée par la juxtaposition syntaxique. « Comme dans le cas d’un reportage, la narration et les faits rapportés sont conçus comme simultanés » (Vuillaume 1993: 94), mais nous sommes intégralement dans un PASSÉ DEICTIQUE. De plus, le présent de narration est ici inerte du point de vue du marquage de l’ordre. On doit cependant observer que deux des procès en question, /PRENDRE CHAPEAU/ et /SE COIFFER/ se trouvent dans un rapport possible (au sens logico-modal de « non nécessaire ») de consécution, en raison des RELATIONS PRIMITIVES (Culioli 1985: 64-65, 108, Culioli 1980b: 69, Culioli 1990: 77-78) les reliant. Ce fait, ainsi que la reprise anaphorique, contribuent fortement à l’armature de l’ordonnancement. En (9) l’alternance du présent de narration et de l’imparfait s’associent étroitement à la juxtaposition syntaxique pour constituer l’ordonnancement des procès. Ainsi, malgré son positionnement narratif tardif, on comprend que le fait qu’IL N’Y AVAIT PAS D’EAU préexiste à l’entrée dans la salle de bain (et peut-être même à la totalité des moments de la séquence narrative – la morphologie verbale contrebalance la syntaxe dans le marquage de l’ordre de ce procès spécifique). On doit de plus noter l’intéressante ANATAXE (sur ce concept: Laurendeau 1995b: 172, 176) narrative due à J’ÉTAIS EN TRAIN… Ce dernier segment est certainement la plus ferme marque de passé déictique et d’aspect duratif de toute la séquence, contribuant solidement à DÉTACHER tout le récit du moment d’énonciation et compensant fortement l’inévitable effet inverse porté tendanciellement par le présent de narration, les aspects instantanés, ET LE CARACTERE NON TEMPOREL (I.E. NON DÉICTIQUE) DE L’ACTIVITÉ D’ORDONNANCEMENT. L’importance des désinences verbales dans le marquage de l’ordre est encore plus accusée en (10) où il serait tout simplement impossible de percevoir les concomitances d’événements sans le tiroir de l’imparfait, le chapelet syntaxique de verbes au passé simple se chargeant du rapport antériorité/postériorité.

Fondamentalement, ce qui distingue l’ORDRE DE PROCES du TEMPS DE L’ÉNONCÉ, c’est le statut du MOMENT DE L’ÉNONCIATION. On pose d’un côté la RÉFÉRENCE CONSTITUTIVE AU MOMENT DE L’ÉNONCIATION dans le cas du TEMPS (c’est-à-dire « de la représentation du temps en rapport avec l’instance de l’énonciation », Ducrot et Todorov 1972b: 398). Martin (1985) analyse très bien le phénomène par la description du lien entre le moment DE DICTO et le moment DE RE dans la catégorie temporelle. On pose de l’autre côté, la RÉFÉRENCE CORROLAIRE AU MOMENT DE L’ÉNONCIATION dans le cas de l’ORDONNANCEMENT des procès (où « les événements sont situés les uns par rapport aux autres, et par rapport à une chronologie « objective »… », Ducrot et Todorov 1972b: 399). Le statut de l’ordre par rapport au moment de l’énonciation est donc assez similaire à calui assigné par Franckel (1983: 11) au REPÉRAGE SPACIAL, où les marqueurs opèrent hors deixis et « mettent en jeu des relations entre objets ». On comprendra qu’en rendant ainsi opératoire l’appréhension de la catégorie d’ORDRE DE PROCES, je ne fais qu’amener à SE PRÉCIPITER un certain nombre d’idées déjà latentes dans la linguistique structurale.

« De nombreux linguistes reconnaissent, à côté des distinctions de temps primaires fondées sur la deixis, un éventail de distinctions secondaires dérivées de ces dernières. Par exemple ce qu’on appelle traditionnellement le plus-que-parfait en anglais (cf. ‘John had sung’ et ‘John had been singing’) pourrait s’analyser comme un temps passé dans le passé, dont la fonction est d’exprimer l’antériorité d’une situation dans le passé par rapport à une autre situation dans le passé. L’antériorité n’est évidemment pas une notion déictique, si bien que ‘antérieur dans le passé’ serait peut-être plus juste que ‘passé dans le passé’. En outre, il est souvent difficile d’établir une distinction entre les temps secondaires et les aspects. »

(Lyons 1980a: 310)

Lyons dérive l’ORDRE (« temps secondaire ») du TEMPS (« temps primaire ») en misant sur un certain nombre de parallélismes qui confirment en fait qu’on a bien affaire à deux niveaux de phénomènes (sur cette « dérivation » qui apparait plutôt comme une transposition transcatégorielle, cf Lyons 1980b: 438-439). Mais pourtant, quand Benveniste (1965a: 78) signale que les indices temporels « ne pourraient passer dans une relation historique sans conversion: « il y a (huit jours) » devient « (huit jours) auparavant », et « dans (trois mois) » devient « (trois mois) après/plus tard », comme « aujourd’hui » devient « ce jour là » », on prend conscience de l’existence, au moins partielle, de deux morphosyntaxes bien distinctes, une pour chaque catégorie. De fait, on observe ici, dans le cadre descriptif des linguistes structuralistes, entre la catégorie d’ORDRE et la catégorie de TEMPS, le même problème d’enchevêtrement que Guillaume dénonçait dans la première moitié du siècle entre la catégorie de TEMPS et la catégorie d’ASPECT (On se souviendra: « La distinction de la forme simple et de la forme composée […] est une distinction non pas de TEMPS mais d’ASPECT et c’est à tort que les grammairiens, pour la plupart, la font entrer, ce qui embrouille les choses, dans le système des temps. », Guillaume 1951a: 189, cf aussi Guillaume 1955: 251). Cet important indice de modulation transcadégorielle qu’est notre confusion intuitive entre différentes catégories n’autorise pas la perpétuation d’une telle confusion. Nous devons chercher à dominer la transcatégorialité et non pas être dominés par elle. De plus, la nécessité de distinguer le TEMPS de l’ASPECT et l’ORDRE du TEMPS s’accompagne évidemment de la nécessité de distinguer l’ORDRE de l’ASPECT. Encore une fois, compatibilité n’est pas identité, modulation n’est pas confusion. Ce rendez-vous avec une distinction crucialement opératoire est raté par Guillaume (1951a: 190 : « Ce que la grammaire traditonnelle nomme antériorité – et aussi indéfinition (prétérit indéfini), plus-que-perfection (plus-que-parfait) – n’est que l’introduction, sous l’indication de temps, du passé d’aspect. ») Cohen, par contre, a bien vu le problème, notamment à propos de l’ANTÉRIORITÉ par rapport à l’ACCOMPLI (sur cette même question voir aussi Fuchs et Léonard 1979: 55-57):

« L’antériorité est un passé RELATIF; elle ne se confond pas avec le passé dans son sens général, comme temps de la narration par exemple. C’est le passé vu à partir d’une situation de référence, qui, bien entendu, peut être la situation d’énonciation. Mais il faut spécifier qu’il s’agit d’un ACCOMPLI.

[…] Le rapport de l’antériorité avec l’accompli doit être analysé afin d’éviter des confusions et des imprécisions fréquentes.

[…] Il faut d’abord constater que l’antériorité n’implique pas par elle-même que le procès antérieur soit considéré comme un accompli. »

(Cohen 1989: 119)

La tradition grammairienne (cf notamment Gardes-Tamine: 38-39, Pinchon 1986. Chez cette dernière, les notions de temps et d’ordre apparaissent particulièrement enchevêtrées), reprise par un certain nombre de linguistes structuralistes (cf notamment la citation de Cohen 1989 supra, ainsi que Pottier 1980: 39) pose, explicitement ou implicitement, le problème de la distinction entre TEMPS et ORDRE en terme de « chronologie  absolue » et « chronologie relative » (pour un bref mais solide historique critique de l’opposition temps absolu/temps relatif, cf Vetters 1993: 85-90). Conceptuel et théorique avant tout, ce problème est loin d’être strictement terminologique, comme semblent le croire certains esprits paradoxaux. De fait, on n’oppose pas ici l' »absolu » au « relatif » au sein d’une catégorie sémantique unique qui serait celle du temps, mais bien deux types de relativités qualitativement distinctes articulant DEUX catégories, très compatibles, mais distinctes, elles aussi. Le TEMPS n’est en rien « absolu » puisqu’il ne peut arriver à prendre ses valeurs référentielles (PASSÉ, PRÉSENT, FUTUR) que CORRÉLÉ au moment de l’énonciation (cf Comrie cité dans Vetters 1993: 95). L’ORDRE quant à lui est bel est bien « relatif », en ce sens que la SUCCESSION ou la COINCIDENCE de deux procès ne peuvent prendre leurs valeurs référentielles que dans le co-repérage de ces deux procès. Par contre l’ordre n’est pas un « temps », attendu que des moules tels que P AVANT QUE Q (succession) ou P PENDANT QUE Q (coïncidence) peuvent, un peu comme les aspects, être projetés à n’importe quel point du passé, du présent (cf Benveniste 1965a: 74. Il s’agit du vrai présent déictique énoncé en discours cursif, Laurendeau 1995a: 333, note 2, 335, note 1), du futur, de tous les temps (formulations gnomiques : LA TERRE TOURNE AUTOUR DU SOLEIL PENDANT QUE LE SYSTEME SOLAIRE SE DIRIGE VERS L’ÉTOILE VÉGA) et même hors temps comme dans les formulations prescriptives-jussives déjà signalées (recettes de cuisine, consignes d’utilisation de lave-vaisselle, etc). Le point crucial, déjà formulé, est que la référence au moment de l’énonciation est CONSTITUTIVE de la temporalité et CORROLAIRE de l’ordonnancement des procès. On ne peut donc, en fait, avoir qu’un « temps (cor)relatif » (au moment de l’énonciation) et un « ordre (cor)relatif » (de procès à datation ou de procès à procès). Par conséquent,  l’idée du « relatif » (et encore plus celle de « l’absolu ») est totalement non-opératoire si fondamentalement… tout est relatif!

B)   Description sur exemples français des cas de figure de l’ordre de procès: SUCESSION DE PROCES (ANTÉRIORITÉ, POSTÉRIORITÉ) et COINCIDENCE DE PROCES (CONCOMITANCE, SIMULTANÉITÉ)

L’opposition opératoire entre TEMPS et ORDRE se formule donc ici dans les mêmes termes que ceux retenus en 1957 par Roman Jakobson:

« [Le PROCES DE L’ÉNONCÉ par rapport au PROCES DE L’ÉNONCIATION – P.L.:] Le TEMPS caractérise le procès de l’énoncé par référence au procès de l’énonciation.

[…]

[Le PROCES DE L’ÉNONCÉ par rapport au PROCES DE L’ÉNONCÉ -P.L.:] Il n’existe pas de nom standardisé pour désigner cette catégorie; des termes tels que « temps relatif » ne recouvrent qu’une de ses variétés. Le terme utilisé par Bloomfield (1946 [article « Algonquian » dans Linguistic Structures of Native America, New York – P.L.]), ORDRE (ou encore son modèle grec, TAXIS) semble être le plus approprié. L’ordre caractérise le procès de l’énoncé par rapport à un autre procès de l’énoncé et sans référence au procès de l’énonciation… »

(Jakobson 1963: 183)

En reprenant temporairement « l’analogie de la ligne » (Martin et Nef 1981: 10), on conviendra donc que le TEMPS est représenté par un vecteur. Au centre de ce vecteur, le moment d’énonciation se voit assigner le statut central faisant du marquage de la temporalité une opération fondamentalement déictique (Benveniste 1965a: 74).

——————————|———————————

(passé)               t0              (futur)

(présent)

L’ORDRE DE PROCES, pour sa part, sera représenté par des suites ou des intriquats de bornages projetés hors deixis. Les bornes des deux procès (quand ces derniers sont marqués linguistiquement par la morphosyntaxe) s’avèrent toujours séparées d’une façon que nous qualifieront de LACHE (Serbat 1988: 33a parle à ce sujet de « flou du verbe »), référant par là au caractère à la fois non nul et non explicitement quantifié de la « distance » entre ces bornes. Les choses se passent généralement (mais pas toujours) comme si les bornes de procès opposés avaient tendance à se repousser et à garder « une certaine » distance. Le RESSERREMENT de cette distance fera généralement l’objet d’un marquage spécifique (lexical ou périphrastique. Serbat 1988: 33a parle alors d’un « luxe de moyens non verbaux »).

On distinguera les SUCCESSIONS DE PROCES (séquences de bornes sans contacts – cf infra sous ANTÉRIORITÉ et POSTÉRIORITÉ) et les COINCIDENCES DE PROCES (emboîtements, chevauchements, recouvrements amples, ou recouvrements stricts de bornages, selon la terminologie de Culioli 1980a: 187, seconde note – cf infra sous CONCOMITANCE et SIMULTANÉITÉ).

L’opposition entre SUCCESSION (de Vogüé 1995: 248) et COINCIDENCE (sur cette distinction, cf Culioli 1980b: 72 avec référence au logicisme temporaliste de Prior) va s’articuler de façon non-diamétrale. La SUCCESSION DE PROCES est nettement une « non-concomitance » (pour reprendre le mot de Fuchs et Léonard 1979: 60). Par contre, la COINCIDENCE DE PROCES gardera quelquechose du rapport antériorité/postériorité, sauf dans les cas de simultanéité à recouvrement strict. Les cas de figures de l’ordre de procès se présentent comme suit :

PREMIER CAS DE FIGURE DE LA SUCCESSION DE PROCES: L’ANTÉRIORITÉ PAR RAPPORT A UN PROCES

[…..]   […..]       ou        […..]   […..]

1     1   2     2                 2    2   1     1

On opère ici sur la formulation du fait qu’un procès en précède un autre. Toute référence à une antériorité est fondamentalement une ANALEPSE (Genette 1972: 82). La narration rebrousse à sa guise les échelons d’un déroulement dont on connait autrement trop bien le caractère inéluctable dans l’existence objective. On a affaire ici à une notion très construite.

« C’est là une notion propre à la langue, originale au plus haut point, sans équivalent dans le temps de l’univers physique. On doit rejeter les approximations de l' »antériorité » telles que « passé du passé », « passé du futur », etc., selon une terminologie assez répandue, a vrai dire dénuée de sens: il n’y a qu’un passé et il ne peut admettre aucune qualification: « passé du passé » est aussi peu intelligible que le serait « infini de l’infini ».

(Benveniste 1959: 247)

Il est capital d’avoir en vue que les numérotations 1 et 2 du formalisme NE SONT DANS TOUS LES CAS ORDINALES QU’EU ÉGARD A LA LINÉARISATION TEXTUELLE: 1 symbolise le premier procès ÉNONCÉ, 2 symbolise le second procès ÉNONCÉ. C’est la disposition des bornages elle-même qui représente ce qui se construit sémantiquement. Ce qui est exprimé ici par ce formalisme se glose donc comme suit: on dispose de mécanismes morphosyntaxiques permettant de placer le procès antérieur en première position dans la linéarisation textuelle (11) ou en seconde position dans la linéarisation textuelle (12 – nous nous restreignons à des cas impliquant le connecteur AVANT).

(11) Regarder attentivement avant de tourner. (Léard 1992: 195)

(12) Avant de tourner, regardez attentivement.

(Exemple construit)

(13) Cela s’est produit avant que Luc n’arrive.

(Franckel 1989: 390)

(14) Les sauveteurs l’ont dégagé juste avant qu’il ne soit trop tard. (Franckel 1989: 388)

Franckel (1989: 390) signale que les formulations explicites d’antériorités strictes exemptes de toute modulation logique (on pense ici principalement à la construction d’un rapport de consécution entre les deux procès) sont finalement assez rare. Il cite (13) comme un de ces cas d’antériorité stricte. Ajoutons que la PORTÉE de l’antériorité (on entendra par là la « distance » en durée entre les deux procès, d’après Genette 1972: 89) est lâche lorsque maintenue indéfinie par le strict marquage morphosyntaxique. Les bornes semblent tendre « naturellement » à se repousser. Le resserrement de cette portée nécéssitera des marques particulières, généralement lexicales, comme en (14).

SECOND CAS DE FIGURE DE LA SUCCESSION DE PROCES: L’ANTÉRIORITÉ PAR RAPPORT A UNE DADATION

X      [….]       ou        [….]       X

DATATION   PROCES                 PROCES   DATATION

La datation apparait comme ayant des propriétés particulières (Vuillaume 1993: 96-104 fournit de fort intéressantes analyses à son sujet). Elle dérive probablement de l’explicitation d’un second (ou premier) procès mais ne s’y réduit pas. Ainsi, le cas (15) est assez proche des cas de figures signalés sous l’ANTÉRIORITÉ PAR RAPPORT A UN PROCES. On ne peut cependant pas faire abstraction du fait que l’un ce ces deux procès a des caractéristiques physico-culturelles particulières. L’omniprésence et la régulière récurrence de la tombée de la nuit lui confère des propriétés de DATATION qui sont étrangères à un phénomène ponctuel ou aléatoire.

(15) Il se sont arrangés pour rentrer au port avant que la nuit tombe. (Franckel 1989: 382)

(16) J’aurai fini dans un quart d’heure. (Imbs 1960: 110)

(17) Dans quatre ans j’aurai passé mon Diplôme de philosophie et je préparerai mon Agrégation.

(Lalou cité dans Imbs 1960: 110)

(18) J’aurai fini à sept heure quinze. (Exemple construit)

(19) A sept heure quinze, j’aurai fini. (Exemple construit)

(20) En septembre 1999, j’aurai passé mon Diplôme de philosophie et je préparerai mon Agrégation. (Exemple construit)

On a certainement dans le cas (15) la genèse de la croyance en une datation « absolue » (du type de celles décrites par Benveniste 1965a: 73, 77, Moeschler 1993: 44). Force est cependant de constater qu’un grand nombre de datations sont explicitement CORRÉLÉES au moment de l’énonciation (et relèvent donc de la temporalité). Le fait que l’on puisse transposer (16) en (18) et (17) en (20) aident à comprendre qu’en (18) le laps de temps qu’il reste à attendre avant la « fin » ne prendra une valeur référentielle pleine et entière que si l’on connaît l’heure qu’il est quand on parle, ce qui n’est pas le cas de (16), qui est le seul des deux à expliciter sans ambivalence ce laps de temps qu’il reste à attendre. Quant à (20), il ne glose (17) que si nous sommes en 1995… et n’a plus grand chose à voir avec ce que Lalou avait exprimé en son temps. On ne « sort » pas du calendrier: les datations s’avèrent fondamentalement corrélées à une année, journée et heure « d’énonciation », toujours implicites. Un point crucial appert donc ici: LA DATATION IMPLIQUE DU DEICTIQUE. C’est en fait souvent elle qui raccorde l’ordonnancement au moment de l’énonciation, attendu

« que même des expressions généralement considérées comme non-déictiques (contrairement à ‘maintenant’ ou ‘hier’) du type ‘à midi le 6 janvier 1971’ ne sont pas, dans leur utilisation normale, totalement dénuées d’implications déictiques. Il est impossible de deviner à quel point temporel le locuteur réfère dans IL PLEUVAIT (A EDIMBOURG) A MIDI LE 6 JANVIER 1971 à moins de connaître le cadre de référence temporel qu’il veut que nous adoptions.

(Lyons 1980a: 305)

Sans datation (incluant la datation lâche incluse dans le marquage du temps), les procès ordonnancés tendent à flotter hors-temps. On observera de plus que la souplesse syntaxique signalée plus haut rencontre certaines contraintes dans les cas de datation. Si (18) s’inverse aisément en (19), la même manipulation sur (20) donnerait des résultats moins évidents. La première place syntaxique, celle du REPERE CONSTITUTIF DE L’ÉNONCÉ (Franckel 1988: 102-103, Culioli 1990: 138, Laurendeau 1995a: 338) sera souvent celle de la datation.

TROISIEME CAS DE FIGURE DE LA SUCCESSION DE PROCES: LA POSTÉRIORITÉ PAR RAPPORT A UN PROCES

[…..]   […..]       ou        […..]   […..]

2     2   1     1                 1    1   2     2

Converse de l’antériorité, la postériorité est cependant rarement un PROLEPSE (Genette 1972: 82). Généralement, la narration se contente de dérouler le fil de la diégèse et la succession des procès se projette dans les justaposition de l’ordre syntaxique comme en (21) et (22).

(21) Il prit la parole. La salle fit silence.

(de Vogüé 1995: 248)

(22) La soupe mangée, il est parti. (Léard 1992: 194)

(23) Quand j’aurai terminé cela, je vais pouvoir m’occuper d’autres choses. (Imbs 1960: 115)

(24) Revenez me voir quand vous aurez étudié la question.

(Imbs 1960: 115)

(25) Quand Pierre était arrivé, Marie avait écrit une lettre.

(Fuchs et Léonard 1979: 188)

(26) Ils nous ont quitté peu après que vous soyez parti…

(Goscinny cité dans Wilmet 1976b: 132)

La postériorité est souvent marquée en co-repérage avec l’antériorité. Les moules QUAND P,Q et P,QUAND Q placent le procès postérieur en position de gouvernement syntaxique par rapport au procès antérieur, introduit par QUAND (comparer avec les données de Franckel 1983: 142-146. Sur cette question, le développement de Benveniste 1959: 247-248 demeure un point de départ central). Les cas (23) et (24) marque des successions de portée lâche. Le même moule peut voir cette portée se rétrécir comme en (25), dont l’une des interprétations est celle d’une quasi-coïncidence construite au sein d’une CONFIGURATION RESTREINTE (au sens de Vuillaume 1993: 96) impliquant un PALIER D’ANTÉRIORITÉ LOGIQUE (au sens de Benveniste 1965b: 185). Autrement, il semble bien que le resserrement de l’écart de sucession entre les deux procès nécessite un marquage explicite (26) annullant la tendance des bornes à se repousser.

QUATRIEME CAS DE FIGURE DE LA SUCCESSION DE PROCES: LA POSTÉRIORITÉ PAR RAPPORT A UNE DADATION

X      [….]       ou        [….]       X

DATATION   PROCES                 PROCES   DATATION

L’économie de l’argumentation sur la DATATION développée à propos de l’antériorité se transpose ici sans problème majeur.

(27) Ils se sont mariés après la Libération. (Exemple construit)

(28) Il revint le lendemain. (Exemple construit)

(29) On peut le visiter après neuf heure. (Exemple construit)

PREMIER CAS DE FIGURE DE LA COINCIDENCE DE PROCES: LA CONCOMITANCE

On opère ici sur la formulation du fait que deux procès coexistent fortuitement mais sans se recouvrir intégralement. Les propriétés de cette coexistence seront particulières. On donne d’abord à observer qu’à l’opposition d’aspect fondamentale accompli/inaccompli se jouxte une opposition d’ordre postériorité/concomitance. On le sent très bien dans la distinction (encore une fois transposable à tous les temps): DONE (WHEN…)/DOING (WHEN…). Selon Cohen

« le procès exprimé par la forme en -ING « contient, inclut (ENCOMPASS) quelquechose d’autre », c’est-à-dire qu’il implique l’existence de « quelquechose d’autre », se réfère à un autre événement qu’il enveloppe en quelque sorte, c’est-à-dire encore qu’il pose à la fois le déroulement du procès qu’il nomme et la référence à autre chose; c’est ce qui a été appellé ici la concomitance. »

(Cohen 1989: 104)

La CONCOMITANCE  (cf Tesnière 1966: 92-93) se construira soit comme un RECOUVREMENT AMPLE soit comme un EMBOITEMENT.

RECOUVREMENT AMPLE :    [—-[]—-]   ou    [—-[]—-]

1    2   2    1         2    1   1    2

Ce cas de figure mettra en relief le caractère duratif de nombreuses datations. Dans la datation, on associe souvent le PONCTUEL (à opposer à l’ITÉRATIF et au RÉPÉTITIF) à l’INSTANTANÉ (à opposer au DURATIF), sans trop s’apercevoir qu' »un événement ponctuel peut être approché de manière plus ou moins précise du point de vue de sa référence temporelle » (Moeschler 1993: 40, autour de la différence entre JOHN KENNEDY A ÉTÉ ASSASSINÉ EN 1963 et JOHN KENNEDY A ÉTÉ ASSASSINÉ LE 22 NOVEMBRE 1963 A 12 HEURE 30). Il en résulte qu’un grand nombre de datations circonscrivent des durées RECOUVRANT un procès d’AMPLITUDE (Genette 1972: 89) inférieure. Les cas (30), (31) et (32) corroborent que la syntaxe de la concomitance est beucoup plus libre, puisqu’il n’y a tout simplement plus aucun risque de confondre suite syntaxique et succession des procès, étant donné que nous sommes à marquer la coïncidence et que l’amplitude d’une datation procède d’un ensemble de relations primitives (nombre d’heures dans une journée, nombre de jours dans une année) fixes et connues. On notera que la cas converse (33), où c’est la datation qui est englobée par un procès duratif fait un peu « exemple-maquette » (pour reprendre le mot de Marc Wilmet).

(30) Je viens demain. (Golian 1979: 169)

(31) L’année dernière, j’ai été malade.

(Ducrot et Todorov 1972a: 391)

(32) Je rédige en ce moment mon chapitre sur le modalisateur. Nous sommes le 8 janvier 1980 à cinq heures du matin.

(adapté de Martin 1983: 99)

(33) A 2 heures 32, je lisais. (exemple construit)

(34) Nous étions à l’étude quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. (Flaubert cité dans Imbs 1960: 91)

(35) Je me demande ce que fait Pierre. (Léard 1992: 169)

(36) Pierre a vu qu’on construisait beaucoup de maisons.

(Léard 1992: 191)

On observe ici encore une fois que la distance entre les bornes est lâche et que celles-ci continuent de sembler se repousser en se gardant à distance respectable. Forme de simultanéité approximative, la concomitance par recouvrement ample ne se manifeste pas que dans les cas de datations duratives. Une foule de connections syntaxiques, aux niveaux textuel autant que phrastique, marquent ce type d’ordonnancement, comme le montrent (34), (35) et (36), ce dernier dans son interprétation ponctuelle (l’interprétation répétitive concerne le cas de figure suivant).

EMBOITEMENT : [–[—-]—[—-]–] ou     [–[—-]–[—-]–]

1  2    2   2    2  1   2  1    1  1    1  2

L’une des propriétés très accusée de la concomitance consiste dans le caractère répétitif du procès englobé. Ce phénomène prendra plusieurs formes. En (37) Les imprécations de Jean s’emboitent dans la recherche des clefs dans une relation du discontinu au continu. Le répétitif peut se résoudre en itératif comme en (38). En (39) les procès concomitants par emboîtement dans le procès englobant /CIRCULATION DES PATROUILLES/ sont multiples et font l’objet d’une SYLLEPSE (Genette 1972: 121, cf Infra), c’est à dire qu’ils sont pris en vrac, non ordonnancés entre eux. Phénomène analogue en (40) où la superposition des emboîtements (Idée de: MONTAND A FAIT TOUT CELA A UN MOMENT OU A UN AUTRE EN CES LIEUX ET DATE) glisse aussi vers la syllepse.

(37) Que fait donc Jean? Il cherche ses clef et peste contre le désordre. (Exemple construit)

(38) Pendant que j’étais à l’hôpital, Il est venu me voir tous les jours. (Franckel 1983: 141)

(39) Le soir vint, les théâtres n’ouvrirent pas; les patrouilles circulaient d’un air irrité, on fouillait les passants, on arrêtait les suspects. (Hugo cité dans Imbs 1960: 90)

(40) Sacré Montand! Passioné, ardent, fougueux, entier, généreux, il A CREVÉ le petit écran mardi soir sur Antenne 2… Il y EUT alors des moments exceptionnels, d’une rare intensité. (Engel 1990: 58)

(41) Il fume et cligne des yeux (Exemple construit)

(42) Il fume et bavarde. (Exemple construit)

(43) Il fume et médite. (adapté de Franckel 1988: 102)

Le cas de figure de l’emboîtement est un splendide exemple du caractère DIALECTIQUE de l’ordonnancement des procès, autant de par son passage tendanciel en non-ordonnancement (la syllepse) que comme manifestation d’un passage des cas de figures de l’ordonnancement les uns dans les autres. Ainsi depuis (41), net emboîtement où l’on sent solidement la concomitance de l’action durative et des actions répétitives, on pourra soit retourner vers la succession stricte via le cas de figure instable de l’ALTERNANCE (42, dans l’interprétation RUGUEUSE: « fume un peu – parle un peu – fume un peu – parle un peu »), soit avancer vers le cas de figure de la SIMULTANÉITÉ si en (43) les actions de fumer et de méditer sont percues comme deux activitées LISSES, continues, duratives et parfaitement parallèles.

SECOND CAS DE FIGURE DE LA COINCIDENCE DE PROCES: LA SIMULTANÉITÉ

Souvent associée à l’instantané, la simultanéité des procès pose des problèmes spécifiques qui sont reliés à l’étroitesse des bornages. Observons la difficulté posée par le cas d’indication scénique suivant:

(44) Il sort quand le téléphone sonne. (Martin 1985: 35)

Le metteur en scène va-t-il d’abord lancer l’acteur dans le procès de sortie au milieu duquel la sonnerie se fera entendre « par hasard »? Ou alors entendra-t-on d’abord une longue sonnerie que l’acteur semblera fuir? Plusieurs autres interprétations seraient possibles, étant donné que, dans un tel environnement notionnel, QUAND « est simplement la trace d’une mise en relation de deux procès dont il permet de marquer la co-occurence » (Franckel 1983: 144). On peut même aller jusqu’à imaginer Zébulon faisant trois bons vers la sortie en simultanéité parfaite avec chacun des trois brefs coups d’une sonnerie répétitive. « Une indication scénique comme celle-ci […] peut certes faire hésiter sur la chronologie des deux faits (la sortie et la sonnerie du téléphone) » (Martin 1985: 35). Cette hésitation sur la valeur référentielle à choisir révèle l’oscillement entre CONCOMITANCE et SIMULTANÉITÉ, ainsi qu’entre les deux types de simultanéités: le CHEVAUCHEMENT (OVERLAP) et le RECOUVREMENT STRICT.

CHEVAUCHEMENT :         [–[——-]__]    ou   [–[——-]__]

1  2       1  2         2  1       2  1

En se fiant strictement sur le formalisme, la tentation serait de classer ce cas de figure au nombre des concomitances. Or comme « le besoin de construire un outil conceptuel m’est venu des observations » (Culioli: 1980a:190) force a été de constater que rare étaient les chevauchements qui ne se réalisaient pas comme des simultanéités. Tout se passe cette fois-ci comme si les bornes opposées en étaient venues à tendre à s’attirer, réduisant tendanciellement le peu de succession encore perceptible à la part congrue.

(45) La salle faisait silence. Il prit la parole.

(Exemple construit)

(46) Il prit la parole. La salle faisait silence.

(de Vogüé 1995: 248)

(47) Il a levé son pistolet. Aussitôt l’intrus de fuir.

(Léard 1992: 204)

(48) Il a levé son pistolet. L’intrus a détalé.

(Exemple construit)

(49) Quand je bois, je cause. (Golian 1979: 172)

(50) Pendant la discussion, chaque fois qu’il a ouvert la bouche, il s’est fait rembarrer (Franckel 1983: 146)

En (45) et (46) on sent bien que l’auditoire de la Salle des Résistants murmurera quelques courts instants pendant les premières phrases de l’exposé du maître. Mais il est assez difficile de concevoir un étalement durable de la totalité du chevauchement. On comprend très bien que tout tend à se passer en même temps et assez vite. La juxtaposition des aspect terminatif et inchoatif n’est pas étrangère au phénomène. On observera que leur disparition éliminerait le chevauchement au profit d’une sucession stricte aux bornes assez rapprochées (LA SALLE SE TUT. IL PARLA) se construisant toujours comme une quasi-simultanéité. Tout se passe comms si les chevauchements fonctionnaient sur le modèle de simultanéités du type (47) et (48) où l’on notera les rôles analogues assumés par le connecteur (AUSSITOT) et la désinence du passé composé. Ils est très important d’observer que ce passage tendanciel du chevauchement vers le recouvrement strict ne nécessite en rien la présence de l’ingrédient d’instantanéité. En (49) le processus peut bien durer des heures et la simultanéité (couplée au rapport logique de consécution) se maintient. En (50) les interventions du malheureux participant peuvent fort bien avoir été de durée indéfinie (c’est le caractère répétitif du chevauchenment qui appelle la consécution) et on le rembarrais APRES, il reste que l’accumulation de chevauchement analogues en vient à « faire » simultané.

RECOUVREMENT STRICT :   [[………..]]    ou   [[……….­.]]

12           12         21           21

Le problème du recouvrement strict ramène à la surface une vieille opposition de nuance, un peu surannée il faut le reconnaitre, signalée jadis par Guillaume, et au sujet de laquelle les jugements sont assez flous. Comparons les trois cas suivants:

(50) J’ai vu Pierre labourer. (Guillaume 1955: 267)

(51) J’ai vu Pierre tout labourer. (Exemple construit)

(52) J’ai vu Pierre labourant. (Guillaume 1955: 268)

(53) J’ai vu Pierre en train de labourer. (exemple construit)

En nous en tenant strictement à l’ordonnancement des procès, il est assez difficile de sentir la distinction entre ces quatre paraphrases. Le caractère vieillot de (52) n’est certainement pas la seule explication. Sans vider la question, faisons observer que (50) accepte probablement au moins une interprétation en termes de recouvrement strict, c’est-à-dire de simultanéité complète (idée de: PIERRE A LABOURÉ ET JE L’AI VU FAIRE). Cette interprétation semble bien être la seule possible en (51). Les deux autres, (52) et (53), ressemblent plutôt à des recouvrements amples du procès /VOIR/ par le procès /LABOURER/. Sauf dans des cas de datation duratives recouvrant un procès duratif (54), il semble bien que le marquage de la simultanéité complète nécessitera une batterie de formulations explicites souvent de type narratif, comme en (55) et (56). La datation instantanée est aussi très compatible avec le recouvrement strict: (57), (58), (59), (60), on notera cependant les particularités lexicales. Dans le cas de deux procès, il faut marquer l’attraction complète des bornages à l’aide d’un tour explicite (61).

(54) L’année dernière, j’étais malade.

(Ducrot et Todorov 1972a: 391)

(55) … à mesure qu’il s’avançait en entrant dans le cercle de lumière projeté par la lampe, Milady se reculait involontairement. (Dumas père cité dans Imbs 1960: 96)

(56) Puis elle chanta la Vocalise de Rachmaninov. Son mari l’accompagna au piano. (Molendijk 1990: 225)

(57) Pierre se levait tous les matins à six heures.

(Guillaume 1937: 68)

(58) … à dix heures, il est sorti, hein ? (Golian 1979: 172)

(59) A sept heure tapant, on décampe ! (Exemple construit)

(60) Au « top », tu fonces ! (Exemple construit)

(61) Au moment très précis où j’entrais, la lumière s’est éteinte. (Exemple construit)

C)   Les principales flexions verbales assignant une marque morphologique à la catégorie d’ORDRE: GÉRONDIF, FUTUR ANTÉRIEUR, PLUS-QUE-PARFAIT, IMPARFAIT, PRÉSENT

Il est important de faire sentir l’apport que représente la description adéquate de la catégorie d’ordre des procès aux fins d’une morphologie flexionnelle du verbe. Il est clair que l’opération sémantico-énonciative d’ordonnancement des procès se voit marquée par les désinences verbales.

« On peu énumérer des procès ou des événements successifs en indiquant explicitement qu’ils se succèdent: il a mangé et puis il est parti. Mais ont peut aussi indiquer cette succession par l’emploi d’une forme verbale spéciale qui par elle-même donne l’événement qu’elle nomme comme antérieur à un autre. Ce qui caractérise cette forme c’est qu’elle implique à la fois un autre événement que celui qu’elle nomme et le lien d’antériorité qui relie l’événement nommé à l’autre: quand il eut mangé, il partit. »

(Cohen 1989 : 119)

Dans le cas des désinences du gérondif, du futur antérieur et du plus-que-parfait, le phénomène du marquage de l’ordre en morphologie (formes synthétiques ou analytiques) est assez patent, mais gagnerait à voir sa description affinée. En première approximation on peut rappeller que le gérondif couvre un palette assez complète de COINCIDENCES, allant de la simultanéité (62) à la concomitance. Rien là que de très connu, quand on sait que Tesnière (1966: 456) créa même jadis pour cette désinence l’appellation PARTICIPE CONCOMITANT (cette information m’a été aimablement signalée par Marcel Vuillaume), en porte-à-faux avec Guillaume (1951a: 187, notamment) qui, lui, n’élabore qu’autour de la dimension aspectuelle de la notion de participe. En bref, le procès marqué au gérondif « qualifie des instants dont la singularisation provient de la mise en relation à [l’autre procès co-repéré] » (Franckel 1988: 105). Pour leurs parts, le futur antérieur (63) et le plus-que-parfait (64) construisent des SUCCESSIONS, et plus précisément des antériorités lâches pouvant être resserrées par des marques spécifiques.

(62) Hier matin en me levant j’ai vu un corbeau.

(Culioli 1980b: 72)

(63) Le Roi est assis sur son trône. On aura vu pendant cette dernière scène, disparaitre progressivement les portes, les fenêtres, les murs de la salle du trône. Ce jeu de décors est très important. (Ionesco cité dans Wilmet 1976a: 52)

(64) Jacquemort désertait la maison depuis qu’Angel avait décidé de vivre sur son chantier.(Vian, L’Arrache-Coeur)

Le cas de l’imparfait se résume comme suit (cf Laurendeau 1995a). La présence de l’imparfait est nécessairement associée à un repérage (implicite ou explicité) du procès par rapport à une DATATION ou par rapport à un autre procès formant REPERE CONSTITUTIF. Ce repérage en est un de CONCOMITANCE (Molendijk 1990: 25 parle de « simultanéité » et renvoit à des analyses analogues chez Brunot, Togeby, Kamp et Rohrer). La durée du procès marqué à l’imparfait fait RECOUVREMENT AMPLE sur celle du repère construit par la datation, ou du procès marqué par une autre désinence. Comparer la différence de sens entre (65) et (66). Si les deux procès repérés l’un par rapport à l’autre sont tous les deux marqués à l’imparfait, l’ordre des procès tend vers la SIMULTANÉITÉ (67), ce qui n’est pas exclusif au co-repérage de deux imparfaits (68) et peu se manifester dans un entourage morphosyntaxique plus complexe (69). On notera que ces caractéristiques se maintiennent même dans les emplois de type hypothétique, (70), (71), (72). Nous laissons provisoirement de côté la question de l’INTERRUPTION des procès, pourtant centrale aux fins de la description de l’imparfait (cf notamment Fuchs et Léonard 1979: 52).

(65) Bethoveen écrivait Clair de Lune quand il résida à Vienne.

(Laurendeau 1995a: 337)

(66) Bethoveen écrivit Clair de Lune quand il résidait à Vienne.

(Exemple construit)

(67) Robert, il restait là, il nous surveillait.

(Exemple construit)

(68) Robert, il est resté là, il nous surveillait.

(Golian 1979: 181)

(69) Comme le solitaire disait ces mots, son corps s’effaça peu à peu. (Green cité dans Imbs 1960: 91)

(70) Si en ce moment, il pleuvait. (Fuchs et Léonard 1979: 13)

(71) Si demain, il pleuvait. (Fuchs et Léonard 1979: 13)

(72) Si en ce moment demain, il pleuvait.

(construit à partir de Fuchs et Léonard 1979: 13)

Ponctuel ou répétitif, le présent est plus intimement chevillé à la coïncidence qu’à la deixis (Serbat 1988: 34a parle à son sujet d’une « forme étrangère a la deixis temporelle »). Conséquemment, il « s’évade sans cesse de sa case propre, pour s’installer dans les cases opposées, en bonne intelligence avec des marques explicites de passé et de futur » (Serbat 1988: 34a). Cette désinence bien mal nommée marquera soit la concomitance, où elle tient la position du procès englobé (73), soit la simultanéité dans l’instantané (74, qui est en plus un superbe cas d’instantané itératif), ou le duratif (75, dans l’interprétation ponctuelle, non-gnomique).

(73) Pierre part après demain. (Guillaume 1951b: 213)

(74) D’habitude, à ce moment précis (le train siffle, dans quatre minutes il entre en gare) Jeanne avale debout la dernière goutte de son café au lait. (Bory cité dans Imbs 1960: 23)

(75) Au printemps, la perdrix vole. (folklore québécois)

D)   Principales conséquences LOGICO-NARRATIVES de la catégorie d’ORDRE

Un vaste ensemble de problèmes LOGICO-NARRATIFS sont reliés à l’ordonnancement des procès. « L’observateur qu’est chacun de nous peut promener son regard sur les événements accomplis » (Benveniste 1965a: 70) et construire une SURSOMPTION (ou AUFHEBUNG: dépassement dialectique, Laurendeau 1990c: 108, note 2) logico-narrative des successions et des coincidences de procès. L’autonomie de l’ordonnancement des procès par rapport au temps contribue à démontrer que « la conception traditionnelle du temps comme ordre linéaire est très problématique, et qu’il se pourrait fort bien que cette conception ne puisse recevoir de sens que si elle est fondée d’une manière quelconque dans une structure sous-jacente d’événements. » (Kamp 1981: 51). Nous nous restreindrons à quelques remarques programmatiques.

L’ordonnancement des procès se soumet généralement à un corps de priorités narratives qui le dominent. Une succession de procès furtifs du type (76) apparait comme une accumulation quantitative d’événements organisés en narration de façon A RENVOYER AUX PROPRIÉTÉS QUALITATIVES DE LEUR ACTEUR, EN UNE STRATÉGIE (Laurendeau 1989b: 149-151) FONDAMENTALEMENT DESCRIPTIVE. Les procès comptent ici moins dans leur ordre que dans leur accumulation, qui elle même va dans le sens du vieil aphorisme hégélien selon lequel LA QUANTITÉ SE TRANSFORME EN QUALITÉ.

(76) Aujourd’hui il est extrêmement bizarre, il a l’air un peu agité, je ne sais pas ce qui se passe, il est assis comme ça pendant un certain nombre de minutes, et puis le voilà qui se lève, et puis après il va à la fenêtre, bon, il l’ouvre, et puis le voilà qui s’affale dans un fauteuil…

(Culioli 1980b: 68)

Pour ce qui est des relations strictement logiques, on s’est bien aperçu que l’ordonnancement en est très rarement séparé. On trouve en (77), sur les trois premières lignes d’une lettre, les principaux aspects du problème. Les trois procès /RESTER ABASOURDIE/, /(TE) LIRE/ et /OBSERVER RÉACTION/ sont construits comme simultanés… mais ne sont pas pour autant donnés comme des « coïncidences », au sens fort du terme, vu le tissu logique serré qui les raccorde.

(77) Bien chère [Mélanie]

Comme toi, je reste un peu abasourdie en te lisant – en observant comment tu réagis avec excès à mes propos.

(Premier alinéas complet d’une lettre, 1995 – informatrice française)

On pourrait représenter ce réseau de liens logiques, INTRIQUÉ AU REPÉRAGE DE LA SIMULTANÉITÉ DES TROIS PROCES, comme suit (j’évite à dessein de cultiver tel ou tel formalisme logiciste, Laurendeau 1983: 155, D, Aphorisme 3):

/(TE) LIRE/ est la cause de /RESTER ABASOURDIE/

/RESTER ABASOURDIE/ est la conséquence de /OBSERVER RÉACTION/

/OBSERVER RÉACTION/ est l’équivalent (logique) de /(TE) LIRE/

Ces relations primitives, INFÉRABLES DES QU’IL Y A CONSTRUCTION D’UN ORDONNANCEMENT DES MOMENTS (Laurendeau 1983: 144-145), que sont la CAUSALITÉ, la CONSÉCUTION et l’ÉQUIVALENCE sont les trois principaux partenaires logiques de la catégorie d’ordre.

Le logico-narratif s’associe étroitement aux activités d’ordonnancement. Flaubert en (78) procède à une « accélération de récit » (selon le mot de Ricardou 1967: 165) renvoyant aux propriété, quelque peu « tristounettes », on le sent bien, du voyage.

(78) Il voyagea.

Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues.

Il revint. (Flaubert cité dans Ricardou 1967: 165)

Les procès /VOYAGER/ et /REVENIR/ sont les deux seuls procès vraiment ordonnancés de toute la séquence. Le procès /REVENIR/ pourrait possiblement (mais non nécessairement) être interprété comme consécutif à la série de procès constituant « ce qu’il connut ». Par contre, ces derniers sont nettement mis en relation d’équivalence logique avec /VOYAGER/, dont il deviennent même, dans leur accumulation, une manière de qualifiant descriptif. Il apparait alors très difficile de prétendre qu’une série de procès /CONNAITRE/ sont concomitants à /VOYAGER/: on le présume MAIS CE N’EST PAS CE QUI EST DIT. L’ordonnancement des moments semble plutôt se dissoudre dans un ordre logico-narratif qui le domine, le corrode et s’en nourrit. Cela devient particulièrement patent lorsqu’on s’avise du fait que les procès constituant « ce qu’il connut » NE SONT PAS ORDONNANCÉS ENTRE EUX malgré la juxtaposition syntaxique qui les relie. C’est la SYLLEPSE: le non-ordonnancement, le vrac (pour une analyse morphosyntaxique très fine de ce phénomène sur exemples phrastiques: Fryd 1995: 183-190). On n’a plus ici des MOMENTS mais des INSTANTS (sur cette distinction: Culioli 1980a: 185, note, de Vogüé 1995: 251) et le vecteur « temporel » n’est plus un modèle adéquat. S’ouvre alors le continent des ordonnancement -des TAXIS au sens fort- n’ayant plus aucun raccord avec la notion de procès elle-même. Le vernaculaire québécois nous en fournira un seul exemple où des marqueurs de « temps relatif » (D’ABORD, ENSUITE, FINALEMENT) sont réinvestis dans la construction d’une CLASSIFICATION de procès, formant hiérarchie argumentative.

(79) Mes griefs contre Charles? D’abord i est pas motivé, ensuite i niaise souvent, finalement i se fout de son boss.

(Laurendeau 1983: 153)

L’ordre des procès passe alors en ordre des notions et la « progression buissonnante » (Culioli 1990: 134) de l’investigation des modulations transcatégorielle se poursuit…

CONCLUSION

Le phénomène linguistique de l’ordre des procès n’avait pas échappé à l’attention des grammairiens et des linguistes. Par contre, il faut encore articuler le statut opératoires (aux fins d’une linguistique descriptive, principalement de la morphosyntaxe du verbe) et les propriétés fondamentales de l’opération sémantico-énonciative qui sous-tend cet ensemble de phénomèmes perceptibles déjà connus. Sur cette question, comme sur plusieurs autres, il semble bien qu’il serait assez difficile de passer de ce premier stade (intuitif), déjà présent dans la tradition de notre discipline, au second (théorico-empirique) sans se donner une THÉORIE DES REPERES.
.
.
.

RÉFÉRENCES

BENVENISTE, É. (1959), « Les relations de temps dans le verbe français », Problèmes de linguistique générale, I (1966), Gallimard: 237-250.

BENVENISTE, É. (1965a), « Le langage et l’expérience humaine », Problèmes de linguistique générale, II (1974), Gallimard: 67-78.

BENVENISTE, É. (1965b), « Structure des relations d’auxiliarité », Problèmes de linguistique générale, II (1974), Gallimard: 177-193.

COHEN, D. (1989), « Aspect et concomitance », L’aspect verbal, Presses universitaires de France: 92-142.

CULIOLI, A. (1971), « Un linguiste devant la critique littéraire » (Conférence donnée à Clermont-Ferrand), Quelques articles sur la théorie des opérations énonciatives, Document ronéo, Université Paris VII, 1984: 40-49.

CULIOLI, A. (1976), Transcription du Séminaire de D.E.A. – Recherche en linguistique: Théorie des opérations énonciatives 1975-1976, Département de Recherches Linguistiques, Université Paris VII: 262 p.

CULIOLI, A. (1978), « Linguistique du discours et discours sur la linguistique », Revue philosophique 4, Paris, Presses Universitaires de France: 481-488.

CULIOLI, A. (1980a), « Valeurs aspectuelles et opérations énonciatives : l’aoristique », La notion d’aspect, Recherches linguistiques V, Metz: 182-193.

CULIOLI, A. (1980b), « Quelques considérations sur la      formalisation de la notion d’aspect », L’enseignement du russe 27: 65-75.

CULIOLI, A. (1985), Notes du séminaire de D.E.A. – 1983-1984, Poitier.

CULIOLI, A. (1990), Pour une linguistique de l’Énonciation – Opérations et représentations (Tome 1), Ophrys.

CULIOLI, A. et Alii (1992), La théorie d’Antoine Culioli – Ouvertures et incidences, Ophrys.

CULIOLI, A. (1995), Cognition and Representation in Linguistic Theory, John Benjamins Publishing Company, Amsterdam Studies in the Theory and History of Linguistic Science, Series IV -Current Issues in Linguistic Theory, Volume 112, Amsterdam/Philadelphia: 163 p.

DUCROT, O.; TODOROV, T. (1972a), « Temps et modalité dans la langue », Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Le Seuil: 389-397.

DUCROT, O. ; TODOROV, T. (1972b), « Temps du discours »,    Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Le Seuil: 398-404.

ENGEL, D. (1990), Tense and Text – A Study of French Past Tenses, Routledge.

FRANCKEL, J.-J. (1983), « Aspect et énonciation. Description et représentation de certaines déterminations aspectuelles », FRANCKEL, J.-J. et FISHER, S. dir.(1983) Linguistique, énonciation Aspects et détermination, Paris, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales: 115-155.

FRANCKEL, J.-J. (1988), « Gérondif et repérage   interpropositionnel », GROUPE RELPRED, Études sur l’ordre des mots, Département de recherches Linguistiques, Université Paris VII, Collection ERA 642: 97-127.

FRANCKEL, J.-J. (1989), « AVANT QUE, TANT QUE, AUSSI LONGTEMPS QUE », Étude de quelques marqueurs aspectuels du français, Genève-Paris, Droz: 377-403.

FRYD, M. (1995) La périphrase /have + pp/ en anglais contemporain: opérations énonciatives et construction de l’aspect accompli, Thèse de doctorat dactylographiée, Université Paris VII.

FUCHS, C ; LÉONARD, A.-M. (1979), Vers une théorie des aspects – Les systèmes du français et de l’anglais, Mouton.

GARDES-TAMINE J. (1987), « Modes, Temps et aspects », L’information grammaticale 33: 37-40.

GENETTE, G. (1972), « Ordre », Figures III, Le Seuil: 77-121.

GOLIAN, M. (1979), L’aspect verbal en français, Hamburg, Helmut Buske Verlag.

GUILLAUME, G. (1937), « Thèmes de présent et système des temps français – Genèse corrélative du présent et des temps », Langage et science du langage, Paris/Québec, Librairie A. Nizet/Presses de l’Université Laval (1964): 59-72.

GUILLAUME, G. (1951a), « La représentation du temps dans la langue française », Langage et science du langage, Paris/Québec, Librairie A. Nizet/Presses de l’Université Laval (1964): 184-207.

GUILLAUME, G. (1951b), « De la double action séparatrice du    présent dans la représentation française du temps », Langage et science du langage, Paris/Québec, Librairie A. Nizet/Presses de l’Université Laval (1964): 208-219.

GUILLAUME, G. (1955), « Époques et niveaux temporels dans le système de la conjugaison française », Langage et science du langage, Paris/Québec, Librairie A. Nizet/Presses de l’Université Laval (1964): 250-271.

IMBS, P. (1960), L’emploi des temps verbaux en français moderne -Essai de grammaire descriptive, Paris, Klincksieck.

JAKOBSON, R. (1963), « Les embrayeurs, les catégories verbales et le verbe russe », Esais de linguistique générale, Minuit: 176-196.

KAMP, H. (1981), Événements, représentations discursives et référence temporelle »,  Langages 64: 39-64.

LAURENDEAU, P.(1983). « De l’adverbe de temps au joncteur logique: asteur et d’abord en québécois », Revue de l’Association québécoise de linguistique vol. 3, no 2: 143-158.

LAURENDEAU, P.(1985). « Description du marqueur d’opérations COUDON dans le cadre d’une théorie énonciative », Revue québécoise de linguistique, vol. 15, no 1: 79-117.

LAURENDEAU, P.(1986). « Oralité et théorie énonciative: mettons en québécois », Présence francophone 29: 63-77.

LAURENDEAU, P. (1988). « Théâtre, roman et pratique vernaculaire chez Michel Tremblay », Présence francophone 32: 5-19.

LAURENDEAU, P.(1989a), « Repérage énonciatif et valeur de vérité: la prise en compte, la prise en charge », in D. Vincent et D. Saint-Jacques (dir.), Des analyses de discours – Actes du CÉLAT 2, Publications du CÉLAT, Université Laval: 107-129.

LAURENDEAU, P.(1989b), « Du repérage situationnel au repérage logico-narratif: l’exclamation WOUP en vernaculaire québécois », Revue québécoise de linguistique théorique et appliquée, vol. 8, no 3-4: 147-187.

LAURENDEAU, P.(1990a), « Vers une typologie des tendanciels    discursifs » Protée, vol. 18, no 2: 125-133.

LAURENDEAU, P.(1990b), « Métalangage et matérialisme dialectique en linguistique énonciative », Cahiers de praxématique 14: 31-49.

LAURENDEAU, P. (1990c), « Percept, praxie et langage », in P. Siblot, P.;  et F. Madray-Lesigne dir. (1990) Langage et Praxis, Université de Montpellier: 99-109.

LAURENDEAU, P. (1995a), « Exploitation du cadre de la théorie des repérages énonciatif en linguistique descriptive: le cas du tiroir de l’imparfait », in J. Bouscaren; J.-J. Franckel; S. Robert dir. (1995). Langues et langage. Problèmes et raisonnement en linguistiqueMélanges offerts à Antoine Culioli, Presses Universitaires de France: 331-343.

LAURENDEAU, P. (1995b), « Exclamation et parataxe en co-   énonciation parlée », Faits de langues 6: 171-179.

LÉARD, J.-M. (1992), « C’est à toi de jouer », Les gallicismes – Étude syntaxique et sémantique, Duculot: 157-212.

LYONS, J. (1980a), « Le temps grammatical et la référence temporelle déictique », Sémantique linguistique, Larousse: 298-310.

LYONS, J. (1980b), « Le temps grammatical comme modalité »,     Sémantique linguistique, Larousse: 427-440.

MARTIN, R. (1983), Pour une logique du sens, Presses      Universitaires de France.

MARTIN, R. (1985), « Langage et temps de dicto », Langue française 67: 23-36.

MARTIN, R.; NEF, F. (1981), « Temps linguistique et temps logique », Langages 64: 7-20.

MOESCHLER, J. (1993), « Aspects pragmatiques de la référence temporelle; indétermination, ordre temporel et inférence », Langages 112: 39-54.

MOLENDIJK, A, (1990), Le Passé simple et l’imparfait: une approche reichenbachienne, Amsterdam/Atlanta, Rodopi.

PINCHON, J. (1986), « L’expression du temps », Morphosyntaxe du français – Étude de cas, Hachette Université: 134-161

PORTINE (à paraître), « Beauzée et le futur antérieur: les axes du temps », (18 p.)

POTTIER (1980), « Temps et espace », Travaux de linguistique et de littérature, XVIII, 1; 31-42

RICARDOU, J. (1967), « Temps de la narration, temps de la fiction », Problèmes du nouveau roman, Le Seuil: 161-170.

SERBAT, G. (1988), « Le prétendu « présent » de l’indicatif: une forme non déictique du verbe », L’information grammaticale 38: 37-40.

TESNIERE, L. (1966), Éléments de syntaxe structurale, Klincksieck.

VET, C. (1985), « Univers de discours et univers d’énonciation: les temps du passé et du futur », Langue française 67: 38-58.

VETTERS, C. (1993), « Temps et deixis », in Vetters, C. dir.    (1993), Le temps de la phrase au texte, Presses Universitaires de Lille: 85-115.

DE VOGUÉ, S. (1995), « L’effet aoristique », in J. Bouscaren; J.-J. Franckel; S. Robert dir. (1995). Langues et langage. Problèmes et raisonnement en linguistiqueMélanges offerts à Antoine Culioli, Presses Universitaires de France: 247-259.

VUILLAUME, M. (1993), « le repérage temporel dans les textes narratifs », Langages 112: 92-105.

WILMET, M. (1976a), « Futur antérieur « expansif » et futur antérieur « restrictif » », Études de morpho-syntaxe verbale, Klincksieck: 41-60.

WILMET, M. (1976b), « Le subjonctif suivant « après que » », Études de morpho-syntaxe verbale, Klincksieck: 129-152.

%d blogueurs aiment cette page :