Paul Laurendeau, linguiste, sociolinguiste, philosophe du langage

LAURENDEAU 1998B

LAURENDEAU, P. (1998b), « Théorie des opérations énonciatives et représentations: la référenciation », Cahiers de praxématique, n° 31, pp 91-114.
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« … de la pensée du mot POMUM, un Romain passe aussitôt à la pensée d’un fruit qui n’a aucune ressemblance avec ce son articulé, et qui n’a rien de commun avec lui, sinon que le corps de cet homme a été souvent affecté par ces deux choses, c’est-à-dire que cet homme a souvent entendu le mot POMUM pendant qu’il voyait le fruit même. Et ainsi chacun passe d’une pensée à une autre selon la façon dont l’habitude a ordonné les images des choses dans son corps. Un soldat, par exemple, en voyant sur le sable les traces d’un cheval, passera aussitôt de la pensée d’un cheval à la pensée d’un cavalier, et de là à la pensée de la guerre, etc. Mais un paysan passera de la pensée d’un cheval à la pensée d’une charrue, d’un champ, etc.; et ainsi chacun, suivant son habitude d’enchaîner les images des choses d’une façon ou d’une autre, passera d’une pensée à telle ou à telle autre. »

Baruch de Spinoza, L’ÉTHIQUE, 1677, deuxième partie: DE LA NATURE ET DE L’ORIGINE DE L’ESPRIT, Scolie de la Proposition  XVIII, Gallimard, coll. idées, p 103.

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RÉSUMÉ: Le but de cet article est de présenter la position formulée par la Théorie des Opérations énonciatives d’Antoine Culioli sur la question centrale de la représentation cognitive du réel. Assumant que les images mentales existent indépendemment du langage, cette approche va développer des vues sur l’interconnection entre images mentales et catégories linguistiques. Inséparable de la spécificité des langues autant que de la réalité complexe et variable de la syntaxe prédicative, le problème de la représentation dans le langage va mener au remplacement de l’ancienne doctrine logico-structuraliste du pointage extentionnaliste d’un référent externe ou d’un signifié interne par une théorie de la référenciation, plus souple et plus complexe.

ABSTRACT: The purpose of this article is to present the position formulated by Antoine Culioli’s Théorie des Opérations énonciatives on the central question of the cognitive representation of reality. Assuming that mental images exists independently from language, that approach will develop views on the interconnection between mental images and linguistic categories. Inseparable from the specificity of languages, as well as from the complex and variable reality of predicative syntax, the problem of representation in language will lead to the replacement of the former logico-structuralist doctrine of the extentionnalist pointing of an external referent or of an internal signifié by a more complex and more flexible theory of referenciation.
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INTRODUCTION

Le présent exposé vise, strictement et limitativement, à approcher le problème de la représentation tel qu’il se développe dans le cadre de la linguistique, comme discipline théorique et descriptive. L’étude du langage, et de ses manifestations que sont les langues, mène incontournablement à la mise en place d’une théorie, formulée ou implicite, de la représentation cognitive du réel. En cherchant à cadrer ici ce que la linguistique structurale et surtout sa continuatrice, la linguistique énonciative, ont proposé de plus vif en la matière, l’exposé va se déployer en quatre étapes. 1) Nous allons d’abord examiner la relation entre représentations et verbalisation en prenant position pour une appréhension, d’ailleurs définitoire de la linguistique comme discipline, des premières à travers la seconde. 2) Cela va nous amener spécifiquement à la portion de l’activité langagière supportant la représentation et la marquant, et cela va donc nous obliger a nous intéresser brièvement au statut hors assertion de la notion linguistiquement construite. 3) On cherchera alors à montrer qu’à travers le phénomène capital, et hautement particulier, de la syntaxe, la représentation marquée linguistiquement va consister en une activité symbolique au sein de laquelle le fait de construire la référenciation prime sur le simple pointage d’un référent mondain ou conceptuel. 4) Finalement ce passage du flux verbal à la notion, et de la notion à sa mise en référenciation par combinatoire syntaxique, va se conclure sur le problème, central pour l’étude de la représentation selon une discipline comme la linguistique, de la relation complexe et hybride entre référenciation et catégories linguistiques, telle qu’elle prend forme dans l’organon labile et flexible des langues.

Il apparaît nettement qu’en linguistique énonciative, culiolienne notamment, la question de la représentation est un problème central, comme dans toute théorie du langage tant soit peu articulée. Mais en linguistique, la question de la représentation est aussi un enjeu épistémologique d’importance puisque la circonscription des pourtours de la disciplines est inévitablement associée à la formulation d’un certain nombre d’options en matière de reflet cognitif du réel (Culioli 1990: 179-183). Cet enjeu particulier est de fait encore plus accusé en linguistique énonciative qu’en linguistique structurale. En effet, le programme structural a vécu de la contradiction non résolue d’une recherche sur la relation entre le formel et le sémantique ancrée sur le postulat d’une évacuation méthodologique du référentiel. L’approche énonciative propose la problématisation d’un ensemble de paramètres situationnels et référentiels heuristiquement stabilisés sans pour autant basculer dans l’arène des débats sur la vériconditionnalité et le pointage des objets du monde. Frontière serrée donc entre logique référentialiste, cognition, et même pragmatisme (Laurendeau 1997b: 115, note 1) d’une part, et l’immense continent structuraliste d’autre part, dont la linguistique énonciative émerge avec son armature complexe de continuités et de ruptures.

REPRÉSENTATIONS ET VERBALISATION

Signalons d’entrée de jeu que toute prétention à la formulation unitaire d’une « doctrine culiolienne » sur la question de la représentation et de la référenciation serait un leurre. On pourra certes faire observer que l’intégralité des textes de Culioli qui seront interpellés ici proviennent d’exposés théoriques de première importance, d’ailleurs inédits et difficilement accessibles: nommément le Cours de 1974, le Séminaire de 1975-1976, et le Séminaire de 1985. On pourra même ajouter que fournir un accès le plus direct possible à la formulation de la théorie des opérations énonciatives dans la dimension vive et exploratoire que révèlent ces exposés cruciaux est une des priorités de la présente intervention (d’où la longueur de certains des fragments édités). Cette dite dimension vive et exploratoire est d’ailleurs si souvent amenuisée dans la pratique de certains épigones que leur maître a ressenti récemment le besoin de leur rappeler la nécessité de « rendre impossible le repliement sectaire » (Culioli 1997: 9). Mais qu’il soit aussi clairement compris que mon apparente fidélité scolastique ne doit en rien faire illusion. Il s’agit ici de questions faisant l’objet de nombreux débats, et la prise de parti formulée dans le présent exposé ne se veut en rien la mise en circulation de quelque ointe doxa, dont d’ailleurs les élève de Culioli les plus sagaces n’ont cure. Ces quelques précautions d’usage prises, il est maintenant possible de prétendre de prime abord que l’existence de phénomènes cognitifs non langagiers est solidement affirmée par la Théorie des Opérations Énonciatives culiolienne (Laurendeau 1990c: 106-107), et que de plus elle pose ces derniers comme extérieurs au champ d’investigation immédiat de la linguistique:

« Nous [linguistes – P.L.] n’étudions pas l’activité cognitive telle qu’elle peut nous apparaître au travers des conduites non-verbales mais à travers des conduites qui sont toujours verbalisées. Je ne suis pas en train de filmer quelqu’un en train de faire un plan, de fabriquer une table; il ne s’agit pas non plus de voir comment des gens à qui on montre à faire un noeud, s’y prennent pour le refaire, et cela sans verbalisation qui est en fait une aide au tâtonnement. Dans notre cas nous passons par du langage, donc nécessairement par du texte, des mots éventuellement. Nous avons toujours le problème de la régulation, qui est lié au problème de la représentation.

(Culioli 1985: 25)

Le texte, ou encore la forme (linguistique) est le point de distinction à la fois hybride et stabilisable entre représentations cognitives et représentations langagières. Directement ou indirectement liée à la praxis, cette « aide au tâtonnement » qu’est la verbalisation se manifeste donc au centre d’un processus réitéré de régulation co-énonciative, intrinsèquement langagier (et dont le soliloque verbal ou intérieur est un cas de figure tardif et constitué secondairement. Laurendeau 1990a: 130). On cherche à s’entendre, dans tous les sens du terme, en entrelaçant des énoncés. « Énoncé: c’est-à-dire qu’il y a construction d’un événement auquel on réfère par une construction de la valeur référentielle de l’énoncé » (Culioli 1976: 71). De surcroît, l’activité métalinguistique, vernaculaire ou savante (on ne nie plus leur proximité depuis Harris. Sur le problème du métalangage, Laurendeau 1990b: 31-42), n’échappe pas à cette dynamique labile. Quelle que soit son officine d’origine, le métalangage est la mise en place d’une batterie de représentations de représentations. Cela soulève le problème sensible de la stabilisation du concept de représentation lui-même.

« Dire que nous avons affaire à des représentations de représentations, c’est une sorte de jeu de mot sur représentation – au sens où l’on dit que ce terme ‘représente’ quelquechose – au sens de ‘représentant’ du peuple – au sens de ‘It stands for’. Ce n’est pas une substitution terme à terme mais c’est tout de même dans une relation de représentation; ce n’est pas une relation terme à terme au sens où l’on aurait une opération de détermination qui nous donnerait de façon unique, univoque, un représentant.

Ex.

En linguistique, vous n’avez pratiquement jamais affaire à ce type de relation: cela supposerait un certain codage; je prendrais alors un manuel de décodage et je décoderais ce texte… Nous posons en fait d’un certain point de vue le problème de la relation événement-énoncé, on ne posera pas de relation immédiate entre l’énoncé et l’événement, sauf dans certains cas proprement ostensifs: Ex.: « Tiens, une souris! » et vous montrez une souris. »

(Culioli 1985: 6)

Représenter par le langage n’est donc pas refléter au sens optique ni transmettre au sens téléphonique. Même l’activité exclamative la plus minimale de type Tiens!, Woup! (Laurendeau 1989: 158-160), Ah ben bon sang! Aïe! (Laurendeau 1995b: 175) mobilise des réseaux complexes de catégories linguistiques. En métalangue comme en langue se met donc en place une problématique transpositive qui va se déployer avec ses souplesses, ses dépôts, ses bloquages, sa portée propre. Évidente aux plans praxiques et empirique, la question de la désignation devient crucialement problématique en matières langagières.

« Dans la mesure où la représentation est nécessairement verbalisée, il y a un problème de désignation.

Par ailleurs il y a nécessairement un clivage entre d’un côté la singularité de l’événement de locution qui renvoie à des locuteurs et la validation de l’autre côté, ce qui nous renvoie au problème de l’énonciateur: il faut un sujet qui assure la permanence, la garantie. Dès que je travaille sur des représentations détachées, je suis obligé d’introduire le locuteur qui dit quelque chose, d’un côté, et par ailleurs une instance qui va faire que ce qui est dit est ramené à un sujet qui va dire: et ce que je dis n’est pas simplement un événement verbal, c’est une manière de renvoyer à quelquechose, i.e. à la construction d’une référence. »

(Culioli 1985: 87)

Pour bien saisir le programme avancé ici autour de la question de la validation, il faut s’affranchir d’un corps de conceptions de type structuralistes ou logicistes qui assimilent, tacitement ou non, pour la rejeter ou pour l’hypostasier, la référence à un exclusif pointage des objets du monde pouvant se voir coiffer d’une forme linguistique. La distinction entre cette conception fixiste de la référence et la théorie de la référenciation avancée ici mérite sérieusement qu’on s’arrête un moment à ce poncif logiciste qu’est le problème du vrai et du faux. On connaît bien, en république, les problèmes de vériconditionnalité posés par le caractère parfaitement dicible d’une référence, synchronique ou achronique, à la calvitie du roi de France. Ce problème de la « vérité » est loin d’être localisé ou marginal.

On trouve le même problème dans tous les exemples du type:

« Le chapeau de Pierre »

à propos duquel, on ne peut pas dire simplement que si on a « le chapeau de Pierre », c’est parce que « Pierre a un chapeau »; parce que à ce moment là, on ne sait pas si on travaille sur des vérités ou sur des dérivations syntaxiques.

Travailler sur des vérités, c’est se ramener au problème dont s’est occupé RUSSELL [1976 – P.L.] dans « Inquiry into Meaning and Truth », qui est que si on a:

« Le chapeau de Pierre »

on ne peut effectivement avoir que: « Pierre a, et c’est vrai, un chapeau », parce que sinon, on aurait: « le chapeau de Pierre n’existe pas » et on ne pourrait pas produire: « le chapeau de Pierre ».

C’est le problème intéressant de la négation qui porte toujours sur la notion, c’est-à-dire que, on peut toujours dire:

« Il y a du fromage » ou « c’est du fromage »

et le montrer, mais on ne pourra jamais avoir, en montrant par exemple une montre:

« ceci n’est pas du fromage »

parce qu’on ne peut pas voir le fait que « ça n’est pas du fromage » autrement qu’en ayant déjà la notion de « fromage »; simplement, parfois au positif, il y a correspondance entre la désignation d’un référent et le référent. »

(Culioli 1976: 166-167)

Le pointage direct d’un référent apparaît donc comme un cas de figure, localisé mais possible, de l’activité langagière (sur ces différents cas de figure ou tendanciels référentiels: Laurendeau 1990a: 131-132). Il fait intégralement partie du tableau, mais à sa place (qui est la place d’Icare, dans La chute d’Icare de Bruegel l’Ancien!).En revanche, le fait de travailler strictement sur des vérités se révélera parfaitement insuffisant aux fins de la description de la batterie d’opérations référentielles impliquées dans la mention de la calvitie du roi de France si nous sommes en république, ou du chapeau de Pierre si le camarade va tête nue. Le fait est qu’on s’intéresse moins aux entités posées ou présupposées qu’aux opérations marquées, c’est-à-dire fondamentalement bel et bien à du référentiel, mais du référentiel dont la stabilité n’est en rien compromise par le caractère mensonger, délirant, ou éventuellement envisageable de la « fable ». Fuir alors la mondanité de la référence en se blottissant dans le refuge illusoire de la « sémantique du signifié » est une option qui a comme seule conséquence d’occulter le problème du renvoi ostensif à un extra-linguistique effectif sous celui du renvoi ostensif à un extra-linguistique cognitif. On joue alors le mentalisme structuraliste contre l’empirisme logique, sans s’aviser du fait que la question du caractère illusoire d’une généralité incontrôlée du renvoi terme à terme symétrique et non opératoire reste intégralement irrésolue. Ainsi partons de notre propension ordinaire à valider ce qui est énoncé, et pensons un instant, par exemple, à L’HOMME CAMÉLÉOPARD D’Edgar Allan Poe… ou plutôt de Baudelaire. Le poète bostonnais parlait en fait d’un HOMO-CAMELEOPARD, dans un jargon mi-français, mi-latin de cuisine, ironiquement cuistre. Comme, d’après le titre du conte, il est sensé s’agir de « quatre bêtes en une » (présumément: homme, caméléon, lion, léopard), force est de constater que la formulation entièrement francisée adoptée par Baudelaire édulcore la zoomorphisation de l’homme et tend à faire perdre de vue le lion. Quoi qu’il en soit de ces problèmes savants de fluctuations formelles des désignations, allons de l’avant et validons, comme on tendrait spontanément et irrésistiblement à le faire de toute façon en situation ordinaire. A cette fin de validation, osons chercher dans le monde une occurrence, matérielle, iconique ou fantasmatique, d’un tel HOMME CAMÉLÉOPARD. L’exemple n’a absolument rien d’excessif. Que voulez-vous « on n’a pas que des référents physiques, il y a toute la réalité psychique et des organisations telles qu’on ne peut faire autre chose que de construire [je souligne -P.L.] les opérations de référence » (Culioli 1976: 157). Cette occurrence de L’HOMME CAMÉLÉOPARD, on ne la pointera pas dans l’espace mondain, comme on retrouve un porte-clefs égaré. Elle ne nous giclera pas non plus à l’esprit comme le signifié-image de la pastille saussurienne. Au contraire, c’est justement bel et bien en dehors de tout signifié perceptuel à la Saussure ou puissanciel à la Guillaume, de par la mise en mouvement de catégories langagièrement constantes, que se configure, dans un tel cas, une référence. Elle s’établit simultanément dans le stable et le fluctuant, et c’est cette configuration à la fois intersubjectivement problématique et constamment stabilisable qui constitue sa dialectique fondamentale (Culioli 1997: 10 parle d’instable stabilisé). Avec DES PETITS MOINEAUX QUI PICORENT tout autant qu’avec le cas, hautement représentatif, de L’HOMME CAMÉLÉOPARD…

« … vous vous apercevez que vous avez pu construire une relation qui porte sur des valeurs que vous ne pouvez pas définir référentiellement au sens où référentiel signifierait extensionel mais que vous pouvez parfaitement définir référentiellement si ‘référentiel’ signifie: « repérer à l’intérieur d’un système de références abstrait qui vous permet d’avoir tout ce qu’il faut pour que l’opération de référenciation se fasse. »

(Culioli 1985: 48)

Système de références abstrait doit se comprendre comme organisation cognitive de praxies, ces « conduites stabilisées, qui ont une certaine régularité, comme les enchaînements de gestes, en vue d’une transformation » (Culioli 1985: 20, Laurendeau 1990c: 103-105). Les praxies sont extirpées du monde de par notre activité non langagière et raccordées aux plans langagiers en qualité de catégories. La circonscription de ces dernières va s’avérer être le problème central de la linguistique descriptive. Et « lorsqu’on finit par se poser celui de la construction des valeurs référentielles, on s’aperçoit qu’on est obligé de poser ces catégories. » (Culioli 1976: 42). La question du système de références abstrait et des catégories nous mène alors au coeur de la problématique de la notion (Culioli 1990: 47-134; 1995: 32-84; 1997).

NOTION ET STATUT HORS ASSERTION DE LA NOTION

Si on se place, par une abstraction inévitablement abusive quoiqu’heuristiquement légitime, à l’extérieur du faisceaux co-énonciatif, littéralement hors assertion donc, on s’approche, au plan spéculatif à tout le moins, de ce qui relève de la représentation dans le langagier. Pour montrer en quoi la notion se dégage d’un rapport complexe au monde, on prendra ici un exemple ne pouvant pas être suspect, comme celui de L’HOMME CAMÉLÉOPARD, de miser sur les ressorts cognitifs insoupçonnés et déroutants du fictionnel. Comparons le français CHEVALIER et l’anglais KNIGHT pour s’aviser des deux principaux phénomènes révélant la problématique du physico-culturel (Culioli 1985: 19; Laurendeau 1997c: 43) dans les représentations marquées linguistiquement. Premier phénomène: en français (comme dans plusieurs autres langues romanes, mais aussi en polonais, ce qui confirme qu’il ne s’agit pas ici strictement d’un problème de genèse de langues), dans CHEVALIER, le rôle social est appréhendé à travers une extériorité physique, une superficialité visuelle qui ne manque pas de faire penser à des observateurs à pied, littéralement des manants (des « marcheurs », des « piétons ») voyant se profiler les figures équestres d’un autre monde à l’extrémité de la plaine à laquelle se restreint provisoirement le leur. KNIGHT par contre a le même étymon que KNOT « noeud ». Le KNIGHT en anglais (et dans les autres langues germaniques), c’était l’homme « lié » par son serment d’allégeance, le vassal d’un seigneur, empirique ou abstrait. Le rôle social était alors appréhendé dès sa désignation, du point de vue de son fonctionnement interne, dans le cadre d’une logique qui produisait la féodalité, l’endossait et la comprenait moins dans ses effets physico-culturels de surface que dans sa totalité déterminante, en incluant évidemment les ramifications non-empiriques. Second phénomène, corollaire du premier: en anglais moderne KNIGHT a perdu sa motivation étymologique, alors que l’on « voit » toujours très bien le cheval dans CHEVALIER. Le monde de nos propres représentations physico-culturelles appréhende la féodalité de l’extérieur, un peu (mutatis mutandis!) à la façon des manants gallo-romains. Tout comme la logique interne de ce système social, la motivation étymologique de KNIGHT (et équivalents germaniques) est perdue pour les représentations modernes. Pour nous, KNIGHT n’est plus qu’une étiquette renvoyant un peu plus directement à quelquechose pouvant s’assimiler à un percept, comme c’est le cas pour tout lexème démotivé. Qui plus est son statut d’homophone d’un lexème plus courant (NIGHT) pousse la démotivation jusqu’à autoriser des calembours totalement autonomes du champ de représentation initial (un dessin animé d’aventure de mon enfance s’intitulait THE ARABIAN KNIGHTS, « les chevaliers d’Arabie/les nuits d’Arabie »). Plus superficielle, plus empirique, mais aussi plus accessible aux contemporains, la glottognose portée par CHEVALIER (et équivalents romans) opère toujours, au moins dans le champ étriqué que lui confère encore notre compréhension émoussée de la féodalité. Mais d’autre part, il n’est absolument pas possible de décrire la CHEVALERIE, ou l’esprit CHEVALERESQUE, ou même un CHEVALIER en s’en tenant exclusivement à la matérialité brute de la posture équestre (comparer, par exemple, avec CAVALIER). Le physique et le culturel sont inextricables, d’où la dénomination de représentations physico-culturelles pour décrire ce sur quoi portent les opérations référentielles. Cette dénomination métalinguistique elle-même n’échappe pas au type d’analyse suggérée ici.

« Ces opérations portent sur des événements qui sont représentés par des notions physico-culturelles en relations. « Physico-culturelles » parce que si on dit « physique » seulement, on est ramené à une discussion sur des objets physiques et cela risque de renvoyer à une réalité qui serait uniquement externe; et si on dit « culturelles » seulement, c’est d’abord, un terme employé de façon fort vague, et ensuite cela semble renvoyer à une spécificité culturelle en dehors de toute propriété générale, c’est-à-dire que cela risque de renvoyer à une activité dite ressortissant de l’activité symbolique et qui n’aurait aucune relation avec la relation d’une personne à une communauté et d’une communauté à un milieu.

Si on prend par exemple « Jean », en dehors des problèmes de quantification qu’on va avoir (mais on ne peut pas traiter de tous les problèmes à la fois), on a là une désignation à l’intérieur d’une communauté comme celle qu’on connaît et qui peut renvoyer soit à:

. une personne; et là, concernant cette catégorie, un certain nombre de propriétés sont attribuées: les caractères animé, humain, l’intentionnalité…

. ou à autre chose comme un animal, un ouragan, ou encore désigner des pics montagneux comme dans certaines régions des Pyrénées où chaque versant est désigné par un prénom masculin… et dans ces cas d’autres propriétés seront attribuées suivant d’autres caractéristiques. Ces propriétés ont donc un caractère nécessairement sociologique…

Par là, on voit que les notions et relations primitives ont un caractère nécessairement hybride; c’est le point d’articulation entre le linguistique et le langagier, et cela ne peut pas être ramené à du strictement linguistique.

Si l’on prend, par exemple, une notion comme « chewing gum » et que l’on dit:

« Il a mis le chewing gum sous la table« 

les gens comprennent en général que c’est: « sous, collé contre » et non pas: « sous, en bas » alors que si on dit:

« Il a mis la bouteille de vin sous la table« 

l’interprétation « collé contre » n’est pas possible. »

(Culioli 1976: 154)

Deux points cruciaux apparaissent ici: d’abord les notions sont inévitablement des réalités hybridées monde/langage ou encore Énoncé/Événement. Ensuite les notions sont aussi inévitablement des réalités linguistiquement corrélées. Conséquemment « une unité lexicale est toujours par certains côtés le marqueur non seulement d’une relation référentielle au sens sémantique banal du terme mais en même temps le marqueur d’une relation syntaxique. » (Culioli 1976: 178). Se met alors en place la problématique capitale de la syntaxe, sinistrement galvaudée et aplatie dans de grands pans de la culture linguistique contemporaine. Que faire en effet de S-> NP+VP quand le calcul grossièrement étapiste du formalisme perpétue

« … l’ambiguïté du terme « S » dont on ne sait pas s’il s’agit simplement d’un agencement syntaxique, ou si c’est un agencement syntaxique et un agencement de marqueurs qui permettent d’attribuer des valeurs référentielles à cet agencement syntaxique. Et, si on pose qu’on a affaire à un énoncé entendu au sens d’une suite qui a nécessairement un agencement de marqueurs grâce auquel on peut construire les valeurs référentielles, le problème est posé de façon explicite et la distinction entre structure profonde et structure de surface n’a plus grand sens. »

(Culioli 1976: 220)

A la notion de génération, linéarisée ou modularisée, il n’y a aucune hésitation à avoir de préférer l’idée simultanéiste de paquet de corrélations (ou d’intrication: Culioli 1982: 10 et suiv.). Ce paquet de corrélations, dont l’explicitation linéarisée sera le repérage prédicatif, prendra la forme d’assignations situationnelles implicites (Promenade à la montagne. L’un des marcheurs pointe son piolet vers l’horizon: VOICI JEAN!), ou pourra faire l’objet d’une stabilisation co-énonciative sous la forme d’un parcours des possibles: JEAN? LE PIC OU L’HORLOGER?, comme on dirait: MARX? GROUCHO OU KARL?, ou encore ARMSTRONG? ARMSTRONG AS IN « A SMALL STEP FOR MAN… » OR ARMSTRONG AS IN « WHAT A WONDERFUL WORLD »? Un autre cas de figure (pas le seul, il faut insister) sera finalement la prédication: BOUTEILLE (ÊTRE) SOUS LA TABLE, CHEWING GUM (ÊTRE) SOUS LA TABLE (il s’agit là strictement du cas de figure où « on peut poser que l’opération de référenciation est désignée ici par les tournures locatives. » Culioli 1976: 15), ou DES PETITS MOINEAUX (QUI) PICORENT (cas de figure plus complexe). Pour bien s’aviser du statut central de la syntaxe, il est capital de rappeler que, chez Culioli, la notion est fondée dans la relation prédicative.

« J’ai été amené à parler de notion quand je me suis posé la question de savoir ce que nous faisions quand nous nous représentions la Relation Prédicative (= la lexis) en tant que compatible avec un certain nombre de valeurs mais ne comportant aucune de ces valeurs. Cf. en français: « qu’il ait fait ça? ». Il faut voir ce qui se passe lorsqu’on désigne, on représente [sic] – car représenter c’est désigner la représentation. Ce n’est pas un énoncé au sens dévoyé où l’on confondrait un énoncé et une assertion. Mais ça a bien été énoncé au sens où ça a bien une certaine forme et ça a été reconnu par autrui. C’est pourquoi j’ai été amené à construire un espace décroché de celui de l’assertion. »

(Culioli 1985: 92)

La mention de la notion, la mention minimale hors assertion, est une représentation métalinguistique heuristiquement épurée, qui sera éventuellement replongée dans un espace énonciatif. Mais c’est aussi une hypothèse cognitive effective, bien attestée dans la pratique vernaculaire, notamment dans les cas de refus d’asserter (MOI, OUBLIER LA FÊTE DES MÈRES?). La mention de la notion est alors associée à l’activité de typification (MAIS TU ME PRENDS POUR UN OUBLIEUX DE FÊTE DES MÈRES, MA PAROLE!). Se met alors en place la construction de la représentation par le type, toujours régulée et toujours mouvante.

« Un type n’est jamais fini d’être élaboré. Il y a toujours en fait typification. Nous faisons toujours comme si nous avions des types stabilisés. Et en fait, ils sont toujours soumis à cette régulation qu’est l’activité de langage. Ce peut être la régulation d’autrui ou la sienne propre. Un type historiquement réalisé, pour une communauté donnée, à un certain moment n’est pas stable cependant. »

(Culioli 1985: 27)

Encore une fois, la construction du type n’est pas à appréhender comme une phase ou un moment de quelque processus génératif mécaniquement étapiste. Les représentations se construisent de fait toujours dans du déjà tendanciellement typifiant:

« …nous savons que lorsque nous employons un terme pour désigner, nous le centrons toujours: il est toujours ramené à une valeur que l’on peut considérer comme une valeur prototypique, à quelquechose de typifié; quand nous disons: « est-ce que tu as vu l’objet rouge là bas sur la table? Cela veut dire: « l’objet typique, d’un rouge typique sur la table typique ». Pas plus que nous ne disons: il est vrai qu’il y a du soleil, mais « il y a du soleil », nous ne disons pas « objet typique » etc… Ce n’est que dans l’interlocution, quand nous remettons en question qu’on pourra dire:

« Pourquoi est-ce que tu appelles ça rouge? »

ou « Tu appelles ça rouge? » « Pour moi c’est bordeaux »

Le centre, c’est le minimum d’accord qu’il peut y avoir entre les interlocuteurs; et à un moment donné nous allons avoir cette désignation qui a cette propriété d’être ramenée à un centre. Ensuite, il est évident que dans toute une partie des cas, c’est un produit de notre interaction avec le milieu et avec autrui, i.e. en gros ce qu’on a appelé la pragmatique qui nous fournit ces valeurs typiques; mais il est clair que ces valeurs ne sont typiques que pour nous et il nous faut des critères qui vont être d’ordre subjectif, ou liés à notre pratique sociale. Ça porte aussi sur des divisions fondamentales comme bon ou mauvais. Nous aurons toujours une relation à la valuation liée à un phénomène de bon-mauvais/attractif-répulsif/bénéfique-maléfique. Le degré neutre, l’indifférence, peut jouer, ce sera le degré 0.

Tout ce que nous savons, c’est que chez tout être humain, cette tendance à construire des espaces centrés existe. Normalement nous construisons un espace de telle manière qu’il y ait un centre, qu’il y ait des bords, un gradient. Quelquefois ça ne fonctionnera pas, ça restera à l’arrière plan mais ça peut toujours ressurgir [sic] dès qu’il y a polémique, souci de précision, etc…

Encore une fois nous n’avons pas de correspondance terme à terme entre la notion et la désignation. Il y a toujours du « jeu », du « mou ». »

(Culioli 1985: 35-36)

La présence d’un tel « jeu » fera que l’activité référentielle devra de fait souvent consister en une déstabilisation du primat notionnel du type. Une telle déstabilisation notionnelle avec ou sans construction d’un gradient mettra fréquemment en branle la catégorie de quotité (Culioli 1990: 116-117), conglomérat complexe et pondérable de quantité et qualité, quand par exemple un coiffeur parle des étapes de la teinte des cheveux. Noter la proximité des deux notions BLOND et BLANC et le mouvement sur le gradient (MÉDIUM) depuis le centre notionnel COMPLÈTEMENT BLANC et À BLANC) dans ce premier cas, principalement qualitatif:

(1)        A:        Des fois c’est pas nécessaire de les, de les avoir complètement blancs hein ça dépend de la couleur qu’on veut mettre après. Si on veut mettre un… un mettons un blond… eh médium par exemple, c’est pas nécessaire de le décolorer à blanc…

(Corpus Bibeau-Dugas – 234980012)

Noter l’antonymisation des notions CONTACT et CONFIANCE dans ce second cas où la saillance du quantitatif se manifeste notamment sous la forme explicite de « pourcentages ». Comment les relations d’affaire s’établissent-elles?

(2)        A:        Pas par des contacts.

B:        Bien c’est le con…, un contact c’est (xxx) confiance. C’est pas mal oui, peut-être une peu, mettons qu’on aurait vingt pour cent vingt cinq pour cent par contact, le restant c’est ça vient d’un, un qui le dit à l’autre puis l’autre, peut-être que tu en as, mettons que tu en aurais cinquante pour cent qui viendrait par eh par confiance, tu en aurais vingt cinq pour cent par contact, puis l’autre vingt cinq pour cent c’est c’est du passant. (Corpus Bibeau-Dugas – 137410012)

A ces cas de figures stables de par leur statut d’ajustement d’une notion unique, s’ajoutent des cas plus complexe. On mentionnera ceux impliquant des agglomérats notionnels, toujours chez un énonciateur en monologue (Laurendeau 1997a: 145-146), ou encore ceux qui révèlent crûment la constante et lancinante dimension co-énonciative du problème de l’occurrence notionnelle.

« Or nous, linguistes, nous passons par une activité normée où la désignation joue un rôle, et le problème de l’adéquation entre la signification de celui qui produit des concepts et la compréhension avérée de celui qui reçoit, reconnaît, appréhende, interprète l’énoncé est un problème important.

Par exemple, je pourrais dire « ceci est un cartable » et quelqu’un me dirait: « j’appellerais plutôt ça une serviette; cartable ça fait plutôt écolier ». Vous vous apercevez qu’à chaque instant dans votre discours, vous avez des expressions du genre: « je cherche les mots qui contiendraient ma pensée », « si je puis dire » etc… qui marquent un soucis d’ajustement. Cela passe par des occurrences de la notion. Nous n’avons accès à la notion qu’à travers du texte et de façon plus précise des mots, et d’un autre côté il n’y a pas la relation: une notion -> un mot. Il y a toujours inadéquation. »

(Culioli 1985: 25-26)

Il serait hors de propos de développer ici trop en détails sur la notion et sa déformabilité en discours (Laurendeau 1997c). En nous en tenant strictement au problème de la représentation dans le langage il convient de signaler que par le travail prédicatif sur cette labile inadéquation des notions décrite par Culioli, se construit la référenciation. C’est sur ce postulat que reposera la formulation des problèmes descriptifs particuliers à la linguistique en matière de représentations.

CONSTRUIRE LA RÉFÉRENCIATION

En résumé, la séparation classique sens/référent et l’évacuation du référentiel hors du notionnel amènent inéluctablement à « oublier toute l’étude des opérations qui fondent la construction des valeurs référentielles » (Culioli 1976: 7). La Théorie des Opérations Énonciatives avance un corps de propositions menant à une problématisation des propriétés hybrides monde/langage mises en corrélation dans l’activité linguistique de référenciation, ou signification.

Par signification, j’entends la relation globale référentielle (cf. Bedeutung de Frege) mais j’ai ramené ceci de façon beaucoup plus classique au problème de la référence et des valeurs référentielles. Je me suis débarrassé assez vite de la référence car nous posons qu’il n’y a pas de relation directe, immédiate entre un énoncé et un événement. Elle est toujours médiatisée. Nous avons toujours affaire à un événement représenté, construit. Le problème de la référence est un problème qui est toujours pris entre, d’un côté, des problèmes de valeur de vérité entendus du point de vue formel: je me donne des valeurs de vérité puis je fais des tables etc…, et d’un autre côté, un problème de vérité, entendu au sens de: y a-t-il un correspondant matériel, objet du monde? a-t-on affaire à des événements du monde?

Pour le linguiste, c’est une catastrophe. Le problème de la référence au monde ne le concerne pas. C’est la conséquence du fait que nous ne travaillons pas de façon strictement extensionnelle. Nous [linguistes – P.L.] travaillons sur des propriétés, sur des objets que nous [nous énonciateurs, cette fois-ci!- P.L.] construisons. De ce point de vue, le problème de la référence doit être écarté.

J’ai donc été amené à inventer le terme de ‘valeur référentielle’ et le problème ultime de la construction d’une signification, lorsque les gens parlent (cf. tous les problèmes de présupposés, toutes les nappes idéologiques charriées par le discours) c’est un problème de socio-sémiotique. Et je parle de valeurs référentielles aussi pour les valeurs aspectuelles, les valeurs modales. »

(Culioli 1985: 82)

On notera la coexistence dialectique d’une continuité et d’une mise en rupture avec la doctrine structurale sur la question de la référence. Nous sommes ici dans un post-structuralisme au sens fort. Dès lors la question de la représentation cesse d’être un épiphénomène abandonné hâtivement aux psychologues et aux logiciens. Elle est au contraire rapatriée comme un important corrélât de l’activité langagière autant que de sa saisie métalinguistique. Une des conséquence directe de la prise en charge par la linguistique de la problématique spécifique de la référenciation est la prise de conscience du fait qu’il n’y a pas de sens inhérent aux formes linguistiques.

« On peut considérer que quand on dit par exemple « livre ». « magnétophone »… l’énoncé n’a pas de sens en soi, mais nous savons que nous utilisons ces termes parce que nous nous sommes approprié tout un ensemble de notions qui font que un terme comme « magnétophone » d’un côté renvoie à une certaine représentation (correspondance avec l’objet) et d’un autre côté, associé à cette première relation de correspondance, nous avons tout un ensemble d’autres relations et c’est ce que nous appelons ‘propriétés’. Par exemple, un « magnétophone » peut faire penser à une machine et à tous les fantasmes à propos de la machine, au Canard Enchaîné, à une bande qui se déroule etc…, ce sont là des propriétés dont on ne peut établir un inventaire fini, même là où nous avons l’impression qu’il y a une simple relation de référent, on s’aperçoit que c’est en fait beaucoup plus complexe.

(Culioli 1974: 14-15)

Le capteur linguistique ne peut plus être analysé comme un signe réifié, selon l’approche structurale. Il est au contraire cet opérateur dont le faisceaux de représentations que l’on fait énonciativement converger en lui est l’opérande. Prenons maintenant quelques exemples du type de contraintes que la stricte question de la représentations fait débarquer en linguistique descriptive. Ces problèmes, assez ardus, et que nous ne prétendrons pas résoudre ici, devraient montrer que c’est avant tout le plan heuristique qui est à réformer en linguistique descriptive à la lumière de l’apport culiolien. Un BALAI implique un MANCHE mais on se représente plus aisément un BALAI SANS MANCHE qu’un MAGNÉTOPHONE AVEC MANCHE. Ou alors il s’agit éventuellement d’une PERCHE et on arrivera à dire d’un MAGNÉTOPHONE ou d’une CAMÉRA qu’ils sont (MONTÉS) SUR PERCHE (Mais on ne dira pas facilement qu’ils sont AVEC PERCHE), ce qui se dira encore plus aisément d’un MICRO. On ne parle pas ici d’expressions idiomatiques comme MAUVAIS COUCHEUR, FROMAGE BLANC ou POMME D’ADAM qui n’ont rien à voir avec le présent problème vu qu’elles relèvent d’anciennes opérations rhétoriques lexicalisées. Ici, au contraire, les problèmes de recevabilité ne tiennent pas à des critères lexicologiques mais bien à des problèmes de référenciation, plus exactement de relations entre l’ensemble complexe des représentations physico-culturelles et les agencements de formes linguistiques, fonctionnant comme capteurs. On observera corrolairement qu’aucune de ces combinaisons de formes ne peut être considérée comme agrammaticale, au sens trivialement syntagmatique ou syntaxique qui est désormais l’avatar de toute la linguistique descriptive, du moins lorsqu’elle se restreint à cette théorie des observables hâtivement bricolée qu’est la manipulation « intuitive » d’exemples-maquettes (sur la critique de cette dernière, Culioli 1997: 14). Force est donc d’envisager que la question de la grammaticalité des formes n’est jamais qu’un aspect du problème, et pas nécessairement le plus déterminant. D’autre part, certains des problèmes signalés ici sont bien connu des logiciens et des linguistes logicistes qui travaillent à leur suite. Ainsi BALAI AVEC MANCHE apparaît redondant, sauf dans certains contextes où l’absence de manche fonctionne comme préconstruit parce que la possibilité s’en est manifestée (inventaire d’un entrepôt où l’on a découvert un grand nombre de balais privés de leur manche, etc.). De même MAGNÉTOPHONE SANS MANCHE apparaît tautologique ou semble supposer qu’on s’attendait à la présence bien improbable d’un manche sur un tel appareil. Ces faits sont connus et abondamment documentés. On explique par contre moins facilement à quoi tient le fait que MAGNÉTOPHONE AVEC MANCHE ou AVEC PERCHE apparaît difficilement compréhensible alors que PERCHE AVEC MAGNÉTOPHONE se comprend déjà un peu mieux. Ou encore force est de constater le fait que dans PERCHE AVEC (SON) MICRO les deux objets semblent jouxtés l’un à l’autre alors que dans MICRO AVEC (SA) PERCHE ils apparaissent plutôt séparés (on pense encore une fois à une liste d’inventaire). Nous investiguons toujours ici à la frontière du langagier et du physico-culturel et les implicitations construites et préconstruites jouent un rôle central. Il faut cependant se garder de la tentation de basculer dans une sorte de pragma-sémantique générale de l’explicite et de l’implicite. Effectivement, les implicitations du types de celles se manifestant ici varient fréquemment de langue à langue. Sans aborder cette (immense) question, mentionnons simplement que les nord-américains anglophones appellent BILLET RETOUR (RETURN TICKET) ce que nous nommons BILLET ALLER-RETOUR. « Pourquoi mentionner l’aller qui est implicite et parfaitement évident pour quiconque, à partir du moment où le retour aura lieu? » m’a déjà « expliqué » un préposé à la billetterie de la gare Union de Toronto. Je n’ai pas eu la présence d’esprit à l’époque de lui faire observer que les francophones se souhaitent la BONNE ANNÉE, alors que les anglophones optent pour la BONNE NOUVELLE ANNÉE (HAPPY NEW YEAR). Le caractère « nouveau » de l’année qui s’amorce un premier janvier semble pourtant « implicite et parfaitement évident pour quiconque »! Ajoutons que dans cette même expression BILLET ALLER-RETOUR le « billet » peut être implicité en français (UN ALLER RETOUR POUR…) mais pas en anglais. Dans le même ordre d’idées en anglais si MADAME ATTEND ou MADAME EST EN ATTENTE (MADAM IS EXPECTING), il ne s’agit pas du train ou d’une décision juridique, mais exclusivement d’un enfant dont elle est enceinte (à distinguer de MADAM IS WAITING, dont la valeur référentielle est beaucoup plus large). De la même façon en français si MADAME REÇOIT, ce ne sont pas des fleurs, des lettres, ou même des messagers, mais exclusivement des invités. La même formulation en anglais (quelquechose comme MADAM RECEIVES ou MADAM IS RECEIVING) perd toute valeur référentielle définie. Les bilingues approximatifs (et nous sommes tous des bilingues approximatifs!) se heurtent constamment à ce genre de phénomènes, sources perpétuelles de quiproquos. On notera que ces questions mettent en relief le fait trop oublié de la spécificité des langues particulières, sans remettre en selle pour autant les superfétations gnoséologiques, genre Hypothèse de Sapir-Whorf, encore trop souvent invoquées face à ce type de problème (à ce sujet voir l’important développement dans Culioli, Desclès, Kaboré, Kouloughli 1981: 22-26). Facteur heuristique incontournable hérité de l’étape structuraliste, cette question de la recevabilité ou non recevabilité (concepts qui ne doivent pas se restreindre à l’idée de grammaticalité et d’agrammaticalité) des combinaisons de formes fonde la spécificité de l’intervention du linguiste en matière de référenciation. Le moment descriptif suivant est alors la mise en place des catégories linguistiques.

RÉFÉRENCIATION ET CATÉGORIES LINGUISTIQUES

Autour de la question capitale des catégories, Culioli (1976: 34-35) exploite l’exemple suivant, analogue à ceux déjà présentés, mais impliquant cette fois une prédication explicite. Dans L’ARGILE SE CHAUFFE AU SOLEIL une double interprétation générique est possible: ON CHAUFFE L’ARGILE AU SOLEIL (DANS CETTE CULTURE ou SELON CETTE TECHNIQUE), ou encore LE SOLEIL (COMME AGENT, COMME FACTEUR) TEND A FAIRE CHAUFFER L’ARGILE. Un ensemble de catégories se met en place autour du co-repérage en syntaxe des trois notions ARGILE – CHAUFFER – SOLEIL: généricité, actancialité et modalité principalement. La première interprétation implique (et implicite) un acteur doté de volonté soumettant sciemment l’argile au processus transformateur assuré par un agent naturel. Une interprétation déontique générique est alors tout à fait possible (ON (SE) DOIT (DE) CHAUFFER L’ARGILE AU SOLEIL (DANS CETTE CULTURE ou SELON CETTE TECHNIQUE). Les valeurs déontique et générique sont remplacées par l’ontique spécifique sitôt que c’est l’acteur doté de volonté qui subit le processus: LE LÉZARD SE CHAUFFE AU SOLEIL, LES VACANCIERS SE CHAUFFENT AU SOLEIL (on remarque la forte valeur réfléchie de SE et le fait que même le pluriel n’arrive pas à compenser la perte de la généricité). Dans le cas de la seconde interprétation, Culioli signale que L’ARGILE SE FENDILLE AU SOLEIL ne peut que signifier LE SOLEIL (COMME AGENT, COMME FACTEUR) TEND A FAIRE FENDILLER L’ARGILE. Une valeur de dépréciation est alors inévitable et l’interprétation générique autant que l’interprétation spécifique demeurent possibles. On voit perler à la surface de ces quelques traces empiriques un très complexe intriquât de relations fondant la fluctuation apparemment aléatoire des représentations mobilisées. Ces relations se donnent à la recherche. C’est sur ce type de référenciations que le travail du linguiste, y compris du typologue des langues, prend son essor autant dans sa spécificité que dans sa complexité (sans parler de sa lenteur!). Un corps de catégories se dégage de la problématisation des données paraphrastiques. Ces catégories sont généralement couplées, polarisées et pondérées dialectiquement: généricité/spécificité (incluant, sans s’y réduire, le problème de l’opposition type/occurence), agentivité/ergativité (incluant l’importante distinction acteur/agent), modalités, appréciation/dépréciation, etc. À partir du moment où la référenciation apparaît comme une construction hautement dépendante de la syntaxe des formes, les conséquences heuristiques sont immenses. Le formalisme comme déviation descriptive d’inspiration logiciste se casse une patte. Est sérieusement compromise l’idée d’une combinatoire initialement exempte (en fait abstraitement et spéculativement dévidée) de tout contenu référentiel, et préexistant à son immersion dans le baquet suspect de quelque composante sémantique tardive. Comparons les représentations se dégageant du moule apparemment stable: N+SE+V(non strictement « réfléchi » au présent)+AU+N dans un (infime) élargissement de la série paraphrastique présentée plus haut:

(3) L’ARGILE SE CHAUFFE AU SOLEIL

(4) LE VIN SE BOIT AU REPAS

(5) LE TERRORISTE SE CACHE AU SOUDAN

Même sur un corpus aussi restreint, la très éventuelle stabilité référentielle du ci-devant « moule syntaxique autonome » est déjà complètement hors-jeu. En (4): interprétation spécifique impossible. En (5): interprétation générique impossible. Interprétation déontique possible uniquement pour (3) et (4). Localisation spatiale présente uniquement en (3) et (5). Valeur agentive assignée au dernier actant impossible en (4) et (5). Interprétation exclusivement active du verbe possible seulement en (4). Etc… Invoquer des règles de « sous-catégorisation », « filtres » ou tout autres des gadgets formalistes, jonchant la piste tourmentée des linguistiques-formelles-à-obsolescences-accélérées est une option factice. On doit au contraire assumer qu’un TERRORISTE et le SOLEIL sont des instances que l’on se représente comme susceptibles de tenir un type de rôle transformateur (le premier comme acteur, le second comme agent) auquel l’ARGILE n’a pas accès. Que BOIRE et CACHER sont des processus que l’on se représente comme impliquant nécessairement un type d’actant-acteur que CHAUFFER ne reçoit jamais directement. Que l’ARGILE et le VIN sont des substances-type pour lesquelles on arrive plus aisément à se représenter directement des faisceaux de caractéristiques générales que pour le TERRORISTE (ou alors il faudrait expliciter le renvoi au type: LE TERRORISTE-TYPE BOIT DU JUS DE FRUIT, NE FUME PAS, ET SE CACHE AU SOUDAN) Que le SOUDAN, le REPAS et le SOLEIL sont des notions-repérandes qui autorisent la représentation de localisations spatio-temporelles pondérées de façons distinctes: dominante spatiale dans le cas du premier, dominante temporelle dans le cas du second, relative équipondération dans le cas du troisième. Inévitablement, le soleil étant à la fois un phénomène relevant de l’ordre du diurne, de l’extra-muros, et d’une météo favorable, c’est en syntaxe que se rajustera la catégorie spatiale/temporelle associée à cette notion physico-culturelle (comparer: SORTONS: L’ARGILE SE CHAUFFE AU SOLEIL et ATTENDONS DEMAIN: L’ARGILE SE CHAUFFE AU SOLEIL). C’est bel et bien la syntaxe de la prédication qui fonde le terminus ad quem de la représentation dont les formes linguistiques sont à la fois le support et le marqueur.

CONCLUSION

La problématique de l’activité de langage est inséparable d’une problématique de la représentation du monde. Comme cette affirmation n’est pas réversible, il y a lieu d’en tirer les conclusions nécessaire sur la non-autonomie de la linguistique comme discipline cognitive. Lentement la linguistique accède à la conscience du fait que c’est la référenciation qui est le coeur du problème sur lequel sa prise descriptive cherche a s’assurer. La non-autonomie profonde de la syntaxe, sa détermination par les valences référentielles des notions co-repérées (Laurendeau 1995a: 339-340), fondent les principe de la conception constructiviste des représentation langagières esquissée ici, et dont la fécondité a déjà mis en branle une complète reconfiguration de la sémantique linguistique, autant dire de la totalité de la linguistique descriptive et théorique. La théorie de la représentation mise en place ici tend dans le même mouvement à autonomiser le cognitif par rapport au langagier (il y a pensée sans langage: Laurendeau 1990c) et à affermir le raccord entre les deux par la prise en charge de la question de la référenciation (que le structuralisme évacuait), et par l’investigation des propriétés hybrides des capteurs linguistiques isolés ou combinés (de fait toujours déjà prédicativement combinés). « Du point de vue linguistique ce ne sont pas les objets mais les représentations qui permettent de construire l’objet linguistique » (Culioli 1974: 30). En linguistique donc, il n’y a pas de doctrine de la représentation cognitive du réel sans une constante investigation de la labilité des catégories et de leurs régulations co-énonciatives dans les langues particulières.
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REFERENCES

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