Paul Laurendeau, linguiste, sociolinguiste, philosophe du langage

LAURENDEAU 2000A

LAURENDEAU, P. (2000a), « Pour une approche énonciative du schéma actantiel », ENGLEBERT, A. et alii, dir., Actes du XXIIe Congrès International de Linguistique et de Philologie Romanes, Volume VI, De la grammaire des formes à la grammaire du sens, Niemeyer Verlag, Tübingen, pp 301-308.
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Par une démarche un peu brutale, je suis amené à séparer et ensuite à établir des interactions.

Culioli 1985: 38

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Dans son analyse du génitif latin, Benveniste (1962: 140) travaillait déjà à « réformer les catégories désuètes qui encombrent encore beaucoup de manuels, mais aussi à montrer comment la description syntaxique peut se réformer elle-même ». Dans la continuité de cette vision, nous adoptons une perspective incluant tout phénomène morpho-syntaxique pertinent à une description opératoire des catégories actancielles de façon unitaire et égalitaire (conséquence heuristique incontournable de la mise en place du concept de forme, d’après Culioli 1978: 487). Aucune priorité particulière n’est donnée ici à la flexion suffixée sur la morpho-syntaxe connective, sur la pure syntaxe phrastique des places, ou encore sur le phénomène récemment étudié de distance actancielle (Lazard 1995). On ne peut simplement plus accepter « que l’analyse des cas continue de négliger l’étude syntaxique des prépositions et celle – qui devrait être éclairante – des syntagmes non casuels. » (Serbat 1981: 205, en conclusion d’un solide historique de la problématique casuelle dans la linguistique occidentale). De plus des appellations comme GÉNITIF ou DATIF, venues de la tradition, renvoient de facto, soit explicitement soit honteusement, à une activité de référenciation actancielle, susceptible de se voir opératoirement marquée par une kyrielle de formes et de combinaisons. Ces dernières, quelle que soit leur richesse et leur complexité, sont nécessairement plus restreintes, contraintes, et cumulantes que l’intriquât des corrélations du monde auquel il est fait référence (Sur ce point important, qui fonde l’idée de schéma actanciel: Lazard 1994: 64-71. Sur la supériorité de la complexité mondaine sur celle du construit langagier: Laurendeau 1990). Malgré la tenace pérennité métalinguistique du terme cas, de CASUS signifiant à l’origine « chute » ou « déviation » et renvoyant initialement d’une façon ou d’une autre à l’idée strictement formelle de flexion (Lyons 1970: 223), les désignations traditionnelles des « cas » ne décrivent en rien quelque matérialité asémantique des flexions morphologiques. Ou pire, elle ne l’on fait que trop souvent, c’est-à-dire à chaque fois que la description des opérations « casuelles » s’est trouvée complètement dévoyée en un étiquetage conventionnel par l’incessant va-et-vient entre (désignation des) formes et (désignation des) valeurs sémantiques (Anderson 1975: 18 parle d’une « ambiguïté systématique »). Bien représentatif de la fantastique pression des multiples strates de l’héritage grammairien sur ces questions, ce grave problème se complique d’autres avatars hérités.  Ainsi, en assumant une prudente prise de distance face à une tradition riche mais parfois lourde, on posera que l’opposition ACTANT/CIRCONSTANT éclate au profit d’un ensemble déformable de notions actancielles paramétrables comme suit (liste non-exhaustive, non a priori, et non rigide):

ACTEUR/AGENT; PATIENT/OBJET;

ADJUVANT/INSTRUMENT; OPPOSANT/OBSTACLE;

DESTINATEUR/SOURCE; BÉNÉFICIAIRE-DÉTRIMENTAIRE/BUT;

LOCATIF SPATIO-PERSONNEL; LOCATIF TEMPOREL.

Il faut bien se garder de ne voir ici qu’une taxinomie de plus. Le programme mis de l’avant par la linguistique énonciative va bien plus loin qu’une simple reconfiguration de la « liste » des notions actancielles. Fondamentalement ici c’est le phénomène de la construction d’opérations énonciatives sur un ensemble restreint mais flexible et transcatégoriel de notions actancielles qui est mis en place (ceci sans mentionner l’immense problème de la transcatégorialité entre l’actantialité et les autres catégories sémantico-énonciative telles aspect, quotité, détermination. Pour un exemple impliquant la catégorie de modalité: Culioli 1976: 188-189). Comparons:

(1)        Jean a donné une sucette a son enfant dans la cuisine

(2)        Jean a donné une sucette à son enfant pour le consoler

Le structuralisme classique assignerait au moule syntaxique en place (valence du verbe donner ou phrase dative, selon les modèles) une armature en traits sémantiques ou « syntaxiques » (c’est-à-dire explicitement sémantiques ou honteusement sémantiques) fixes du type: [acteur] + DONNER + [objet] + [bénéficiaire] + [circonstant « lieu » ou « but »]. Or, si en (1) la triade ACTEUR – OBJET – BÉNÉFICIAIRE  s’impose aussitôt qu’il y a repérage avec un LOCATIF, il appert qu’en (2) on a plutôt affaire à un dispositif du type ACTEUR – INSTRUMENT – PATIENT  repéré énonciativement entre eux et avec un BUT. Le cas de figure (2) est alors  glosable par Jean a consolé son enfant avec une sucette, comme on dirait Jean a lavé son enfant avec une savonnette, ou par une paraphrase marquant plus explicitement l’intrication des schémas actanciels dans la concomitance des procès (Laurendeau 1995a: 337-339, 1997a, 1998: 185 et suiv.) du type Jean a consolé son enfant en lui donnant une sucette…  Centrale est la question de savoir si l’enfant est ici bénéficiaire du don d’une sucette, objet-patient d’une consolation par sucette interposée, ou quelquechose de médiatisé entre ces deux états de fait, menant à l’instauration d’un passage entre les catégories de PATIENT et de BÉNÉFICIAIRE, et à la construction éventuelle de notions actancielles transcatégorielles. Parler de phrase ambiguë ou dédoubler les règles formelles n’avance à rien pour rendre opératoire la rigidité structurale dans ce type de cas. Ce qu’il faut désormais assumer c’est que la contextualisation par le repérage énonciatif des notions, entre elles et par rapport à la situation d’énonciation, ne postule pas le schéma actanciel d’une structure syntaxique donnée, mais le constitue sémantico-énonciativement avec éventuellement une porté sur la construction des actants eux-mêmes.

1- Schéma actanciel et énonciation

La linguistique énonciative propose un « dépassement » (Aufhebung ou sursomption) des approches syntactico-sémantique (Hjemslev 1972, Fillmore 1968, 1975, Tesnière, Jakobson) et narratologique (Greimas 1966, 1973) de la problématique casuelle. C’est le repérage énonciatif des différentes notions les unes par rapport aux autres qui construit et reconstruit le schéma actanciel. « Ainsi la construction de ces catégories que représentent « agent », « instrument »… se fait par une série d’opérations qui consistent à attribuer [à des notions déformables. Sur ces dernières: Laurendeau 1995a: 339-340, 1997c – P.L.] un certain nombre de propriétés (qui ne sont pas des traits en plus ou moins, mais qui s’expriment par des relations) » (Culioli 1976: 48). Ainsi l’énoncé (3) n’est pas tributaire d’un schéma fixe puisqu’il peut se paraphraser (4), (5), (6), et même, quoique de façon plus déroutante, (7):

(3)       Pierre coupe du bois avec Jean

(4)       Pierre et Jean coupent du bois.

(5)       Pierre coupe de bois. Jean l’aide.

(6)       Pierre coupe du bois. Jean lui tient compagnie.

(7)       Pierre coupe du bois avec sa hache, dénommée Jean.

Fonction de la décision de paraphrasage pour (3), la notion Jean, est donc construite soit comme ACTEUR (4), soit comme ADJUVANT (5), soit comme LOCATIF SPATIO-PERSONNEL (6), soit comme INSTRUMENT (7). Le dispositif sémantico-syntaxique du schéma actanciel se configure énonciativement dans un monde référentiel ou Jean tend à glisser d’un rôle à l’autre (cette option se veut une sursomption du Point de vue systématologique hjemslevien en matière de définition casuelle: Hjemslev 1972: 86-90). Conséquemment, la dissymétrie instaurée dans le texte par la situation énonciative et ses paramètres va profondément influencer la construction des catégories actancielles.

2- La distinction transcatégorielle ACTEUR/AGENT/INSTRUMENT /ADJUVANT

On notera que la taxinomie des catégories casuelles proposé ici place la question centrale de l’intentionnalité au coeur du dispositif actanciel. On exemplifiera ce problème central en montrant que ce dispositif impose d’abord et avant tout une reconfiguration de la catégorie agentive (voir notamment Charaudeau 1992: 378-380). Culioli introduit la problématique de l’acteur/énonciateur comme suit:

Les propriétés que l’on dégage par rapport aux termes et aux relations tournent autour des mêmes questions c’est-à-dire savoir si on a affaire à un animé, humain… S’il y a intentionnalité ou pas, si on a affaire à un instrumental ou pas…

Dans ce dernier cas, on a toujours forcément une relation double. Puisque si on dit:

« Jean coupe la salami avec le couteau« 

on a une relation entre « Jean » et « couteau » puis, une relation entre « Jean coupe le salami » et « couteau »; et, à partir de cette intrication de relations difficiles a représenter linéairement, on va pouvoir montrer comment cela fonctionne.

Ensuite, on pourra déduire (au sens fort du terme) des énoncés comme:

« Le couteau a coupé le salami« 

« La pierre a cassé le carreau« 

En résolvant au fur et à mesure les problèmes nouveaux qui apparaissent, on pourra montrer par exemple que lorsque l’on a un terme qu’on peut définir comme « instrument » et qu’on commence par ce terme au lieu de commencer par « celui qui instrumente », à ce moment là, il n’y a pas de marqueur explicite pour ce dernier terme et en règle générale, c’est interprété comme n’ayant pas la propriété « intentionnalité » mais se produisant « sous l’effet de », « grâce à », « sous l’action de », c’est-à-dire par exemple « le couteau a coupé le salami » sous l’effet du courant électrique ou grâce à l’habileté de l’ouvrier charcutier…

(Culioli 1976: 168-169)

Le type de reconfiguration syntactico-sémantiques exemplifié ici se joue entre un ACTEUR intentionnel et un AGENT  (comme on dit agent corrosif) aveugle d’une part, en même temps qu’entre un ADJUVANT doté d’une intentionnalité déjà beaucoup moins ferme et un INSTRUMENT objectivement inerte ou sciemment réifié. Encore une fois, les catégories sur lesquelles on opère perdent la rigidité dichotomisante qu’elles détenaient dans les modèles structuraux au profit d’une transcatégorialité qui les amènera éventuellement a construire, par relations, des valeurs actancielles  dites abusivement « secondaires ».

(8)        Jean a salit mon manteau

(9)        La pluie a salit mon manteau

(10)      Jean a salit mon manteau avec de la boue

(11)      Jean a salit mon manteau avec une pelle boueuse

(12)      Jean a salit son manteau avec une pelle boueuse

(13)      Jean a salit son manteau dans la boue

(14)      Jean a salit son manteau sous la pluie

(15)      La glace fond au soleil

(16)      Jean a salit son manteau en jouant

Le cas de figure (8) autorise une interprétation (non exclusive) ou Jean est un ACTEUR (terme préférable à celui d’AGENT VOLONTAIRE de Brémont 1973: 176 et suiv.) s’exécutant sciemment ou « exprès ». L’opposition de nature déictique fondant « cet ajustement des systèmes de repérage entre énonciateur » (Culioli 1973: 85) entre Jean et le propriétaire du manteau, joue un rôle décisif dans la mise en place de cette valeur (comparer avec Jean a salit son manteau). En (9) la pluie est l’AGENT auquel le salissage, comme processus plutôt que comme action délibérée, est imputé. L’énonciateur voit à se dédouaner de toute action. L’acteur salisseur et l’agent salissant peuvent d’ailleurs tout à fait coexister dans le schéma actanciel comme en (10), dans l’interprétation (toujours non exclusive) d’un geste délibéré. L’agent est à distinguer soigneusement de l’instrument comme le montre (11), toujours dans l’interprétation malicieuse. L’interprétation malencontreuse exemplifiée en (12), mais aussi possible dans les cas précédents. laisse le statut actanciel de l’agent boue inchangé mais l’intentionnalité de Jean s’avère plus problématique. Il est soit ACTEUR, soit ADJUVANT d’un processus qu’on ne lui impute pas mais dont il reste potentiellement responsable pour raisons de maladresse ou de nonchalance (idée recoupant partiellement la notion d’AGENT INVOLONTAIRE chez Brémont 1973: 233 et suiv.). La même interprétation adjuvantale pour Jean est possible en (13) où l’agent boue est maintenant marqué comme un locatif parce que corrélé à un repérage spatial. Le locatif est souvent associé à l’agent mais ce n’est pas une règle automatique. Ainsi, il est hautement probable qu’en (14) l’agent reste implicite et que la pluie joue strictement un rôle de localisateur spatial ou spatio-temporel (cf. sous la pluie de tout à l’heure). Il appert malgré tout que des localisations spatio-temporelles du type (15) fournissent le gabarit idéal pour le marquage de l’agent (ici le soleil) dans les processus sans acteur. Finalement en (16),  Jean est nécessairement l’adjuvant d’un processus de salissement concomitant à une autre action dont il a été l’acteur strict. L’interprétation malicieuse exigerait un marquage explicite du statut d’intentionnalité (type: Jean a délibérément salit son manteau en jouant tout à l’heure). La plasticité du cadre actanciel dégagé ici se révèle hautement opératoire pour une foule de phénomènes morpho-syntaxiques ou la dialectique pondérable qui s’instaure entre ACTEUR, AGENT, INSTRUMENT et ADJUVANT se manifeste. La confusion ACTEUR/AGENT autant que la réduction de l’AGENT à un INSTRUMENT issus de la tradition avaient occulté ces faits pourtant cruciaux pour la compréhension de phénomènes aussi importants que l’agentivité et l’ergativité.. Si on s’en tenait, comme dans certains modèles structuraux (voir Fillmore 1968, 1975 et la critique qu’en fait Culioli 1976: 45-48), à la distinction ACTEUR (souvent dénommé « agent »)/INSTRUMENT, des valeurs seraient escamotées. Mais plus qu’à un affinement de la taxinomie casuelle, c’est à une prise en compte des opérations et des passages entre catégories actancielles que le programme énonciatif nous invite.

3- Le LOCATIF SPATIO-PERSONNEL

Le statut du locatif pose des problèmes particuliers (voir Greimas et Courtès 1975:. 446, note 2). Injustement séparé du schéma actanciel par la tenace pérennité de la notion de CIRCONSTANT (sur cette dernière: Lyons 1980). Associé d’une façon abusivement exclusive au temporel par le calembour théorique perpétué par un galvaudage particulièrement intempestif du qualificatif spatio-temporel, son rapport au paramétrage énonciatif commence à se préciser. Culioli a bien vu la problématique transcatégorielle de la relation entre les catégories de personne et d’espace dans l’actancialité.

En général, lorsqu’on compose deux termes avec un troisième terme, on va avoir:

  • soit une relation à un bénéficiaire-détrimental (l’applicatif en anglais), par exemple:

« Je lui ai ouvert le livre« 

« Je lui ai acheté une pomme« 

  • une relation très claire entre le lieu, notamment les déplacements vers, et le bénéficiaire-détrimental par exemple en français dans « partir pour », « acheter pour », « donner à », « aller à »; ou dans de nombreuses langues africaines.
  • soit une relation à un instrument.

(Culioli 1976: 93-94)

On avance que l’espace et la personne sont dans une relation de transcatégorialité forte qui va se traduire par des passages notionnels multiples autant que par des cumuls de moules syntaxiques particulièrement révélateurs. Comparons:

(17)      J’ai reçu un colis de Paris

(18)      J’ai reçu des ordres de Paris

(19)      Le train se dirige vers Paris

(20)      Les canons sont pointés vers Paris

(21)      Mon boulanger déménage

(22)      Mon église fait une collecte

(23)      Mon voisin

On envisage une interprétation strictement en terme d’ORIGINE LOCATIVE pour Paris en (17) avant de la rectifier à la lumière de (18), où Paris devient plutôt une instance personnelle de validation extérieure à la co-énonciation, presque un ACTEUR. La localisation spatiale réapparaît en (19), mais en (20) on retrouve un conglomérat BUT – PATIENT – DÉTRIMENTAIRE que ne démentirait pas une suite du type Et Paris en a marre de la Grosse Bertha et de ses frères et soeurs de métal. Cette question concerne ce continent qu’est le « génitif » à problématiser « comme indiquant l’appartenance, la réunion, la relation ou l’association » (Jespersen 1971: 248) dans sa relation étroite avec le « possessif », si mal nommé. En (21) il s’agit à la fois du boulanger dont l’énonciateur est la pratique et de la boulangerie située spatialement près de chez lui. En (22) la collecte est effectuée soit « dans » l’église comme dispositif spatial, soit « par » l’église comme « personne morale », soit les deux. Le voisin est à la fois personne et espace en (23). Notons au passage que, malgré la dénomination grammairienne « possessif », l’énonciateur n’est propriétaire ni de la boulangerie, ni de l’église ni de son voisin (comme ce serait le cas par exemple pour ma montre ou mes lunettes ou même pour ma boulangerie dans Ma boulangerie me rapporte moins qu’avant). Les conséquences heuristiques de la construction de la catégorie actancielle du LOCATIF SPATIO-PERSONNEL sont vastes en encore inexplorées, comme tous les autres cas de figure de la transcatégorialité actancielle.

4- La notion de MODE DE PROCÈS

Le programme proposé vise finalement à stabiliser la notion de mode de procès. en distinguant les procès actanciels des procès modaux. Ces derniers relèvent de ce que Pottier (1976: 132) appelle le NOMINATIF conceptuel, qu’il maintient au nombre des schémas actanciels en conformité avec la tradition, mais en le dégageant de son amalgame abusif avec la notion ACTEUR. Le mode de procès fonde la distinction STATIF/TRANSFORMATIF. Ainsi « par exemple des verbes comme « aimer », « voir », sont différents du point de vue du mode de procès [de verbes comme] « fabriquer »… »  (Culioli 1976: 94 – la tradition absorbe usuellement le mode de procès sous la notion-poulpe d’aspect). Les prédications impliquant la référence à un faire transformateur ou à un processus de transformation seront considérées comme manifestant l’actantialité de façon exclusive. « Nous insistons ici sur le fait que les verbes de mouvement constituent, au point de vue sémantique, le noyau ou le squelette de tout le système verbal de la langue » (Kurylowicz 1977: 141).  On ne fait que commencer a prendre la mesure des dommages subits par l’étude de l’actantialité suite à l’idée voulant que toutes prédications se ramènent à un schéma actanciel.  Or, dans Jean est pâle il serait absurde de voit en Jean un acteur dont la pâleur serait l’objet (ou tout autre combinaison de nature actancielle). L’opération construite ici par la copule (et par ses assimilés modalisants) est de nature non verbale. C’est une assignation de propriété de type quantifiante/qualifiante, où aucun faire transformateur n’est évoqué (comparer avec Jean pâlit, déjà plus actancialisable) . L’étude de l’actancialité, en plus de fouiller son objet, doit aussi le cerner, c’est-à-dire circonscrire ses limite et ses points de jonction avec les autres types de prédication. Ces points de jonction impliquent un réseau complexe de passages, une plasticité des surfaces de contact qu’il faut explorer plutôt que postuler. La notion de mode de procès est la clef de cette partie du programme. Sur la question complexe du schéma actanciel, comme dans le reste de la linguistique descriptive dans sa phase post-structuraliste, phase du passage « d’une linguistique des états à une linguistique des opérations » (Culioli 1973: 87), il faut à la fois se distancier d’une tradition confortante et établir de nouvelles interactions avec des priorités reconfigurées. Parmi celles-ci figure l’organon des cadres descriptifs hérités, mieux problématisé parce que mieux dominé. La démarche est un peu brutale, mais n’en est-il pas toujours ainsi des phases de développement?
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