Paul Laurendeau, linguiste, sociolinguiste, philosophe du langage

LAURENDEAU 2002B

LAURENDEAU, P. (2002b), « La description des catégories sémantiques du verbe dans la Syntaxe générale et dans la Grammaire fonctionnelle du français d’André Martinet », TATILON, C.; BAUDOT, A. dir. La linguistique fonctionnelle au tournant du siècle – Actes du vingt-quatrième colloque international de linguistique fonctionnelle, Éditions du GREF, Collection Dont Actes, n° 21, pp 293-298.
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…j’estime les oeuvres suivant leur qualité, non suivant la puissance de l’agent qui les produit, et, pour moi, la récompense qui suit l’oeuvre en est une conséquence qui en découle aussi nécessairement qu’il découle de la nature d’un triangle que ses trois angles égalent deux droits.

Baruch de Spinoza, « Lettre XXI (à Guillaume de Blyenberg) », Traité politique – Lettres,  Garnier-Flammarion, p. 205.

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Le présent exposé s’inscrit dans une démarche de recherche plus vaste sur la morphosyntaxe du verbe, impliquant une dimension d’analyse critique et historique des cadres descriptifs de la linguistique structurale. Dans le cas qui nous occupe ici il faut insister sur la grande cohérence de la pensée d’André Martinet (1908-1999). Ce penseur n’est ni un éclectique, ni un usager de la procédure intempestive si répandue consistant à décréter une obsolescence orchestrée de la totalité de la théorie tous les trois ou quatre ans. Il faut aussi dire un mot sur le statut des recherches de contradictions chez un théoricien. On les dégage non pour cultiver la polémique ou l’iconoclastie mais bien pour mettre à jour ce qui joue, ce qui travaille dans la vision globale d’un penseur. Les contradictions théoriques, et les solutions doctrinales qui cherchent à les combler, ont un statut dialectique fondamental dans mon analyse des données dans l’histoire des disciplines intellectuelles (Laurendeau 1990a, 1990b, 1997b). Pour faire court, disons qu’il s’agit ici de suggérer que, sur la question de la sémantique de la morphologie verbale, Martinet a contredit Martinet. Le phonologue sagace qui sentait bien les langues, et qui les observait avec flair et bon sens, s’est objecté et a résisté au fondateur théorique et institutionnel de la doctrine fonctionnelle.

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Le statut fonctionnel de « ce que nous appellons un verbe » (Martinet 1969: 64)

Voyons d’abord ce que suggère la doxa fonctionnaliste pour la description du verbe, en passant des principes généraux de la procédure à notre problème particulier:

(1) « Pour l’analyse, il s’agit tout d’abord d’une segmentation de la chaîne qui livre des unités significatives successives, puis d’une démarche d’identification qui permet de considérer comme constituant un même monème, différentes unités de la chaîne, enfin d’un classement des monèmes ainsi dégagés sur la base de leurs fonctions et de leurs compatibilités. »

(Martinet 1975a: 90)

(2) « Grammatical functions are generally illustrated by reference to the behaviour of units of the nominal classes in their relations to verbs. But, of course, grammatical functions are to be posited wherever plurifunctionality is attested, between clauses for instance, between an adjectival nucleus and its nominal determinant (good OF you, good FOR you). »

(Martinet 1979b: 147).

(3) « Since it does not coincide with the determinant to which it is attached, the function is a linguistic unit or, in Saussurian terms, a linguistic sign with meaning, i.e. an implication for the message and form, i.e. a perceptible mark of its existence. In the case of the subject and object functions in English, that perceptive mark is the respective position of noun and verb. »

(Martinet 1979b: 146).

Il est assez visible d’après ces passages qu’on n’évacue pas complètement l’idée de signification dans la procédure fonctionnelle, comme on le voit en (3), mais que c’est quand même la fonction et la compatibilité qui permettent la classification des ci-devant monèmes, comme l’illustre (1). Et surtout, c’est à son comportement que se révèle la fonction grammaticale, comme le montre (2). Citons sur ce point un important passage de la remarquable « Réflexion sur le problème de l’opposition verbo-nominale »:

(4) « Ce qui caractérise en propre l’opposition verbo-nominale dans les langues indo-européennes est le fait que les deux classes n’ont de contact sur aucun point. Formes gérondivales (par exemple anglais drinking dans my drinking the wine) mises à part, on peut toujours, du fait de la flexion ou du contexte, distinguer une forme verbale d’une forme nominale. Dans les langues les plus anciennes, il existe une flexion nominale qu’on nomme déclinaison, et une flexion verbale, la conjugaison, qui sont complètement indépendantes. Les langues les plus évoluées ont éliminé une partie des flexions, mais les combinaisons dans lesquelles figurent les noms sont radicalement distinctes de celles où apparaissent les verbes. Les catégories exprimées sont généralement distinctes: cas, genre, possession, opposition de défini et d’indéfini d’une part, aspects, voix, modes, temps, personnes d’autre part. L’une et l’autre classe participent à l’expression du nombre. Mais le pluriel du nom indique la pluralité de l’objet désigné, celle du verbe la pluralité du sujet extérieur à l’action, et non celle du procès. En outre, la forme de cette expression ne coïncide jamais d’une classe à l’autre.

Toute autre est la situation dans d’autres langues. »

(Martinet 1968a: 202).

L’affaire est assez prosaïque. Un sultan est entouré de derviches. Un roi occidental est entouré de vicomtes. Cherchez, et distinguez les plumes des turbans, et vous distinguerez vos princes. C’est leur entourage qui les définit, les engendre. On notera cependant -crucialement- la présence latente en (4) de notions cruement sémantiques: catégories, procès. Elle ne seront atténuées que plus tard par le développement théorique. Car il reste bien que globalement Martinet, en bon structuraliste, tend à appliquer le rasoir d’Occam à la sémantique et à la référence: il cherche à éviter au maximum les concepts jugés inutiles, spéculatifs, mentalistes. Et si « toute autre est la situation dans d’autres langues », le principe descriptif fonctionnaliste de définition par corrélation demeure constant. Observons le basque:

(5) « Il y a incontestablement en basque une classe d’unités spécialisées dans la fonction prédicative et qui se distinguent des autres par des flexions personnelles, temporelles, modales, et aspectives qui sont de celles qu’on s’accorde à appeller verbales. Sur un point cependant ce verbe basque diffère fondamentalement du verbe indo-européen: il ignore la catégorie de voix, ou diathèse, dans ce sens que les locuteurs n’ont pas le choix entre plusieurs façon d’exprimer les rapports entre l’action et les entités qui y participent. »

(Martinet 1968b: 215-216).

C’est pour constater que les catégories peuvent changer de place dans la chaîne, mais que, malgré cela, le principe heuristique hyper-relativiste reste le même. Le verbe basque se distingue toujours à son béret, même s’il évite de se couvrir de la casquette de la diathèse… La sémantique est circonscrite, ce sont les formes et les dispositifs de formes qui sont censés stabiliser les classes de mots. Investigons brièvement ce statut assigné au sémantique.

(6) « À considérer attentivement ce qui se passe dans une langue indo-européenne comme le français, on s’aperçoit que, là même, la distinction entre nom et verbe ne recouvre pas exactement une différence réelle: le nom pluie et le verbe pleuvoir, par exemple, dans la pluie et il pleut, correspondent, dans bien des cas, au même phénomène. Il ne s’agit même pas, nécessairement, de deux conceptions différentes de ce même phénomène, mais de deux formes linguistiques distinctes dont le choix est déterminé par le contexte: la pluie continue, il pleut sans arrêt. »

(Martinet 1968a: 196-197).

(7) « In English […] where pre-position means « subject » and post-position « object », a statement like the tree sees John is either rejected as preposterous or considered as implying that, by some sort of magic, the tree has developped some visual capacity. The imperative character of functional marking by means of position blocks from the start any temptation to identify John as the one who sees. Yet there are many languages whose users would let common sense be the only guide to the correct interpretation of the three items see, tree, and John, in any order whatsoever and with no additionnal tag such as a preposition or a case ending. »

(Martinet 1979a: 40).

(8) « Mais ce qui existe nécessairement dans toutes langues, c’est un noyau, à partir duquel l’expansion peut se produire, et des éléments qui constituent cette expansion. Ce noyau, nous pourrions, lorsqu’il est simple, le désigner comme le prédicat, car il a ce même caractère central d’unité en fonction de laquelle les autres éléments s’ordonnent, que l’on constate dans les énoncés où le prédicat est accompagné d’un sujet. »

(Martinet 1968c: 225).

Le passage (6) révèle crucialement l’opposition sentie de Martinet à la sémantique des profondeurs ontologisantes comme critère discriminant des classes de mots. Voir une distinction substance/procès dans l’opposition pluie/pleuvoir est non-avenu. La notion est stable, ses fonctions varient. Présente, la sémantique reste donc soumise à la fonction. En (7) c’est la sémantique actantielle qui est soumise au « caractère impératif du marquage fonctionnel », et pas le contraire. Et puis soudain tout bascule, et quand il faut cesser de parler de ce que le verbe fait, avec sa cour de derviches ou de vicomtes, pour en venir à parler de ce que le verbe est, du noyau verbal, on mobilise, prudemment mais fermement, la notion toute occamiste de prédicat. Notion ancienne, où la sémantique exerce une présence nébuleuse mais assurée. Notion prudente, ayant traversé ce grand filtre antimentaliste que fut la grammaire des écoles. Car c’est bien à la grammaire traditionnelle que ce pivotement abrupt autour du paradoxe fonctionnel en vient à faire penser. Et pour investiguer cet aspect du problème il va maintenant falloir laisser le Martinet de la grande artère, et s’intéresser au Martinet périphérique, au Martinet des caniveaux…

L’héritage grammairien dans la description fonctionnaliste du verbe

Quand il sort de son texte, quand il laisse de coté la langue de bois fonctionnaliste, Martinet est amené en matière de morphosyntaxe à se recroqueviller sur les positions grammairiennes les plus ordinaires.

(9) « En français, pleuvoir est un verbe, non point parce qu’il exprime un procès, mais bien parce qu’il se fléchit sur un modèle qui est celui d’une foule de mots qui, traditionnellement, ont reçu la dénomination de verbe »

(Martinet 1968a: 197).

(10) « On aura, en fait, intérêt à réserver le mot « verbe » pour désigner les monèmes qui ne connaissent pas d’autres emplois que les emplois prédicatifs. Tels sont en français jette, donne, mange qui ne sont susceptibles d’emplois autres que prédicatifs qus sous la forme de participes ou d’infinitifs, c’est à dire en s’adjoignant un monème qui en change le statut. »

(Martinet 1980: 141).

(11) « By ‘verb’ I mean the bare verbal moneme and none of the modalities of mood, tense, or person which we may find formally agglutinated with it; in a segment like Fr. donnerons, the verb, or verbal moneme, is donne- and nothing else, and that moneme is characterized by the fact that its only possible function is predicative. The verb is a good example of a moneme class that can be defined on the plane of general linguistics, i.e., prior to the examination of specific languages, which, of course, does not mean that there should be verbs in all languages. »

(Martinet 1975b: 158).

En (9) la formulation devient beaucoup plus dépouillée: c’est un verbe pour s’être comporté comme ce que la tradition nomme verbe, sans plus. En (10) on développe sur les emplois prédicatifs, cette idée on ne peut plus grammairienne. C’est que, oui,  soudain, comme le montre très bien (11), le verbe se définit apriori et séparément de son dispositif morphologique et sémantique. Adieu derviches, vicomtes, et déterminations fonctionnelles. L’empereur est nu. Il ne lui manque plus que son nom: partie du discours. Et, comme toujours quand le traitement grammairien se fait jour, la question des parties du discours va finir par faire aussi surface, tout comme les autres hantises traditionnelles d’ailleurs. La grammaire n’échappe pas à la cohérence de la grammaire…

(12) « Nous avons affaire à une langue, le français, où la forme normale de l’expression linguistique comporte obligatoirement l’emploi d’un type flexionnel particulier qu’on appelle verbe. On dit généralement que c’est le prédicat, c’est-à-dire ce qui est dit à propos d’un sujet, qui comporte une forme verbale. Ceci est vrai si l’on donne au terme prédicat une valeur grammaticale. Mais alors l’affirmation précédente est une tautologie: la partie de l’énoncé qui comporte un verbe est un prédicat parce qu’elle comporte le verbe. Si, au contraire, on attribue au mot « prédicat » une valeur logique, on pourra très bien faire valoir que, dans il pleut sans arrêt, c’est sans arrêt qui a une valeur prédicative, tout comme ne cesse pas dans la pluie ne cesse pas. »

(Martinet 1968a: 197).

(13) « … après une attaque en règle contre la classification traditionnelle en parties du discours, il [= Edward Sapir] se repreend et épargne l’opposition verbo-nominale dont il justifie en ces termes le caractère quasi-général » « There must be something to talk about and something must be said about this subject of discourse once it is selected » [Language, New York 1921 p. 126], Ceci, certes, n’implique pas nécessairement l’existence de classes distinctes de noms et de verbes, et Sapir le note bien. Mais il y a là une prise de position fort nette en faveur du caractère universel de la construction sujet-prédicat. Sapir ne pouvait évidemment ignorer l’existence d’énoncés qui se confondent avec le prédicat, ne serait-ce que dans les injonctions comme go! va! i! qu’on rencontre un peu partout, et, dans maintes langues dans les équivalents d’il pleut ou il neige. Sa formulation est simplement imprudente dans sa généralité… »

(Martinet 1968b: 206).

En (12) et en (13) on problématise de facto et sans ambage dans le dispositif conceptuel imposé par le cadre grammairien. On discute valeurs grammaticales, logique du prédicat, rapport sujet/prédicat, parties du discours. Sur ces dernières, on fait observer que Sapir « attaque puis se reprend ». Que « sa formulation est imprudente dans sa généralité ». Nettement plus conservateur que Sapir sur cette question sensible, Martinet défend en sous-main la partition traditionnelle en parties du discours. Il la perpétue, la maquille, et s’en accomode. Cette remarque est appliquable à la façon générale dont Martinet appréhende la cadre grammairien. Il faudra évidemment procéder à un certain habillage conceptuel des notions grammairiennes pour les perpétuer sous couvert structuraliste… Observons les deux développements suivants:

(14) « The condition for mentioning a function is the possibility of several different relationships between two significant units such as are found in English between noun and verb. Two items, like cat and kill(s), may stand in two different relations as in …cat kill(s) or in …kill(s) cat, so that it becomes necessary to have designations for them. The former, of course, is called subject function, the latter object function. […] To say, as we have done so far, that a function is a relation between two monemes, by themselves or as representatives of their respective classes, is a very loose way of presenting the actual situations we want to describe. In the case of …cat kill(s), for instance, the relation between the two units is of a definite type, but not on account of kill(s). When passing to …kill(s) cat, the killing as such is not affected, but its effect on the cat is; the function of kill(s) is just the same; that of cat is different. In other words, the function is not that of a relation, but that of given unit in its relation to another more central unit. A function is a specific type of determination characterizing a determinant, not the nucleus it determines. »

(Martinet 1979b: 145).

(15) »…the French verb nuire, when used in a personnal mood, demands a complement indicating who is affected by the nuisance. At this point the notion of valence has to be introduced, every verb or adjective having its own, namely the latitude of being accompanied by such or such function, or, in other words, of governing this or that complement: nuire, for instance, has its valence to the attributive function. The subject function, being by definition obligatory, need not be mentionned in the valence of a verb. »

(Martinet 1975c: 229-230).

En (14), bien nichées dans le développement fonctionnaliste, les deux notions parfaitement grammairiennes de fonction sujet et de fonction objet se perpétuent, intactes et incontrôlées. Et le rapprochement serré entre la fonction fonctionnaliste et la vieille fonction grammaticale soude, dans le discours du maître, un des grands calembours théoriques de la doctrine, et que perpétuerons les épigones.  En (15), que les considérations sur la syntaxe verbale s’alimentent en linguistique (notion de valence), ou en grammaire (avec la très vieille notion de gouvernement), des éléments adéquatement descriptifs (fonction attributive) côtoient les notions grammairiennes les plus notoires (sujet, complément). Arrivons-en alors à la description du verbe telle que formulée dans la Syntaxe générale:

(16) « 5.20 Les verbes On trouve, dans les langues les mieux connues, une classe de monèmes parfaitement caractérisés par le fait que, lorsqu’il sont syntaxiquement parfaitement libres, ils ne connaissent d’emploi que prédicatif. C’est ce qu’on appelle les verbes. Ce serait une grave erreur de poser a priori qu’il existe des verbes dans toutes les langues. On rencontre fréquemment, dans des langues amérindiennes, par exemple, des monèmes qui recevront, dans une langue européenne, une traduction verbale dans leurs emplois comme prédicats ou prédicatoïdes et une traduction nominale ailleurs, par exemple, il prend dans le premier cas, la main, dans le second. Mais le fait qu’on ne peut poser le verbe comme un universel linguistique ne veut pas dire que nous ne puissions définir une classe verbale antérieurement à toute analyse linguistique particulière. Nous parlerons de verbes lorsque nous rencontrerons des monèmes que l’on peut toujours identifier comme les noyaux de phrases ou de propositions. On voit l’avantage qu’offre l’existence d’une telle classe: l’auditeur-récepteur qui connaît la langue, identifie immédiatement le noyau de la phrase autour duquel s’organisent les différentes expansions sans qu’il ait besoin pour l’identifier de repérer les modalités qui l’entourent: dans un cas d’homonymie, comme (la) danse, (il) danse, c’est l’article et le pronom qui devront orienter l’auditeur; une forme comme donne ou mange, au contraire, s’impose immédiatement comme le point de convergence de toutes les déterminations.

Il est bon de préciser que l’existence, dans une langue, d’une classe de verbes, c’est-à-dire de monèmes spécialisés dans les emplois prédicatifs, n’exclut nullement de ces emplois des monèmes appartenant à d’autres classes, ceux qui, comme monèmes libres, peuvent apparaître comme des expansions de prédicats ou d’autres choses. Cet emploi prédicatif de « noms » ou « d’adjectifs » est net, en russe, par exemple dans on dobr « il (est) bon » Ivan student « Jean (est un) étudiant » où le prédicat contraste avec le sujet. En français, l’existence, dans ce cas, d’une copule peut faire croire à l’existence d’un prédicat verbal, alors que la copule simple ou vide n’est que le support formel des modalités qui portent en fait sur le véritable prédicat: Jean était grand indique le passé de la grandeur présentée comme une caractéristique de Jean. Toute détermination porte dans ce cas sur le véritable prédicat, qu’elle soit le fait d’une modalité « verbale’ ou additionnelle comme dans …très grand, …grand comme son père, etc.

La copule simple ou vide s’oppose à des emplois, en tant que copules, de véritables verbes comme sembler, paraître voire tomber dans il tomba mort; dans il semble grand, semble peut, contrairement à est, recevoir ses propres déterminations: Il me semble grand, il semble parfois grand où ce n’est pas la grandeur mais la netteté de la perception qui est susceptible de variation dans le temps. Dans le cas de prédicats d’existence, introduits, non par un sujet, mais par un monème d’une classe particulière de préssentatifs, le caractère prédicatif de ce qui est présenté, entité ou qualité, s’impose immédiatement lorsque le présentatif ne présente pas de trace d’une origine verbale, ce qui est le cas en russe avec vot, dans Vot student « Voici (l’)étudiant ». En français voici et voilà sont (nous l’avons vu) synchroniquement caractérisés comme non verbaux, en dépit de constructions comme Me voici! Mais il y a /ja/ ne révèle sa nature de présentatif que par sa commutation avec il y a /il i(j)a/ en trois monèmes distincts.

(Martinet 1985a: 122-123).

Les choses se résument ici, encore une fois, assez prosaïquement. Premier paragraphe: La règle. Le verbe est d’emploi prédicatif (pas de définition nouvelle fournie de ce terme, donc sa valeur traditionnelle est maintenue, implicite mais intacte), on le définit apriori malgré sa non-universalité (l’option « partie du discours » finit par primer sur le relativisme typologisant des débuts), c’est un noyau de phrase identifiable « en soi ». Second et troisième paragraphes: Les exceptions. On avance une batterie de developpements sur la copule, cette grande exception à l’identification verbe-prédicat. Il serait tout à fait erroné de voir la nette similitude entre ces analyses et un traitement grammairien de la morphosyntaxe du verbe comme un fait fortuit, ou encore comme un artifice rhétorique visant à rendre la doctrine accessible ou digestible. Le dispositif grammairien opère ici. C’est lui qui prend le relai pour colmater les carences descriptives découlant des insuffisances doctrinales du cadre d’analyse initial. Privé d’ontologie sémantique par cet hyper-relativisme fétichisé en théorie qu’est le fonctionnalisme, on est contraint de puiser dans le bas de laine grammairien pour combler le lancinant manque définitoire des classes de mots et des rôles syntaxiques. Il y a là rien de moins que l’inévitable effet en retour dialectique que subit la totalité de la radicalité théorique du structuralisme dans son unilatéralité formaliste. C’est là un avatar profond, dont le cas Martinet n’est qu’un épisode, et dont les cadres pré-structuraux ont bien profité pour se pérenniser, aux pourtours comme à l’intérieur de l’enceinte structurale.

Les questions de sémantique verbale dans la Syntaxe générale et la Grammaire fonctionnelle du français

Si l’exposé portait sur un Jespersen (Laurendeau 1986) ou sur un Togeby, il s’arrêterait ici, c’est-à-dire-au niveau de l’habillage d’un cadre grammairien légèrement aménagé dans la robe théorique de notre ci-devant « science-pilote ». Mais dans le cas de Martinet, on a quand même affaire a un penseur d’un autre calibre. Tel un Ulysse lié au grand vaisseau structuraliste, ayant un bras retenu par la lourde chaîne de la doctrine fonctionnelle, l’autre bras douloureusement lié par le toron de ses réflexes grammairiens, ayant déjà ordonné à ses épigones de se boucher les oreilles avec la cire doctrinale, il va écouter seul le chant des sirènes de la sémantique référentielle (Laurendeau 1998b), irradiant entre les récifs post-structuralistes et énonciativistes qui pointent à l’horizon. C’est ici que Martinet contredit Martinet. La sémantique référentielle n’a jamais cessé de l’interpeller. C’est dans la Syntaxe générale que cette tendance va culminer, mais elle émerge à date ancienne.

(17) « Joseph Vendryes, for example, would have been tempted to present morphology as the study of morphemes, the term ‘morpheme’ having at that time, a limited application to minimal grammatical units. He distinguished between morphemes and semantemes. Semantemes were units that have meaning. This was not the case with morphemes: they were supposed to be forms without meaning, which sounds very strange. »

(Martinet 1975b: 151)

(18) « …using one verb per complement and a different one for each, as if the action itself were different when viewed from the point of view of the agent, that of the patient, or that of the beneficiary. The best-known example is afforded by a construction, attested in Pidgins, Creoles, and a large number of languages throughout the world, that may be illustrated by means of me write letter give boy for I write the boy a letter. Sober-minded scholars will of course point out that give, in such a case, is synchronically nothing but a preposition whose connection with the verb to give is purely etymological. Therefore, a correct rendering should be me write letter to boy with no undue stressing of what is in fact a case of sheer homonymy.

In reality, it may not, however, be easy to decide what rendering does better justice to the structure of the language in cases where verbs are not inflected and consequently are only identified as such through their acting as nuclei for objects. Besides, even if formal criteria should indicate that what is rendered by give is nothing here but a function marker with the status of a preposition, it would be worth while keeping in mind that at some more or less remote period give must have been a verb, the same verb as in what we imitate as me give letter for I give a letter. »

(Martinet 1975d: 233-234)

En (17) en critiquant l’analyse, pré-structurale mais déjà binarisante, de Vendryes, il qualifie l’idée voulant que le morphème soit une forme sans sens de très étrange. En (18) il démontre sur un riche exemple pidgin le fait que le verbe « sens plein » et le verbe « marqueur fonctionnel » ne sont guère séparables. On sent bien que la notion de catégorie sémantique (Laurendeau 1995a) se perpétue dans la linguistique de Martinet, et la travaille, notamment sous la désignation regrettablement ambivalente de modalité. La Grammaire fonctionnelle du français déclare à cet effet:

(19) « On dégagera, en français d’aujourd’hui, cinq classes de modalités verbales: la classe des temps, la classe de la vision, la classe des modes, la classe de l’aspect et la classe des voix.

L’identification des unités des cinq classes se fonde sur leurs emplois comme déterminants des verbes, de la copule, et des présentatifs. En tant que modalités, elles ne peuvent être le noyau d’aucune détermination.

Chaque verbe est susceptible d’être déterminé, en même temps, par plusieurs modalités qui, de ce fait, par définition, appartiennent à des classes différentes. […]

Il est clair que les modalités verbales sont des monèmes, c’est-à-dire des unités distinctes du monème verbal qu’elles déterminent et auquel elles s’agrègent de façon plus ou moins étroite. Elles forment avec ce monème verbal, un syntagme… »

(Martinet et alii 1979b: 102)

D’entrée de jeu et explicitement, en (19) les classes de ci-devant « modalités » verbales sont données comme des monèmes. Leur relation à la sémantique reste peu claire, mais n’est en rien exclue. Pas plus ici que dans le cadre grammairien, ne retrouve-t-on la vigueur dans l’élimitation des critères de sémantique référentielle qui caractérise nombre d’écoles sutructuralistes pures et dures, parmis lesquelles certains développements du courant fonctionnaliste lui-même. Dans la Syntaxe générale, Martinet en vient donc à assumer qu’il faut faire de la sémantique référentielle des catégories du verbe. Sans rigidité et sur le mode hautement révélateur du commentaire libre, il s’y met…

(20) « 5.31 Les aspects Non sans quelques rapports avec la qualité d’un procès est la façon dont est conçu son déroulement. On peut, par exemple, l’envisager dans son déroulement sans limites explicitées, ou comme tendant à une fin. On dira, par exemple, dans le premier cas, Il porte un paquet, dans le second Il apporte un paquet. Une invitation à boire un liquide sera en anglais drink it! Une invitation à vider le verre sera drink it up! Comme on le voit par ces exemples, ceci n’aboutit pas, le plus souvent, dans les langues de l’Occident européen, à créer une classe particulière de monèmes. Les distinctions en cause y étant assurées pour indiquer la tendance vers une fin par l’emploi de synthèmes qui appartiennent à la même classe que les monèmes simples correspondants. Il est cependant une distinctuion qui est extrêmement répandue et qui aboutit en fait, en français notamment, à l’apparition d’une classe particulière de modalité, même si les formes pourraient faire croire qu’il s’agit de l’opposition de deux types de syntagmes: soit il est mort et il meurt. Dans un cas la mort est présentée come acquise, dans l’autre en devenir. On peut certes considérer il est mort comme formé d’un pronom, de la copule et d’un prédicat adjectival. Mais il se trouve que ce syntagme vient remplir une case dans un paradigme qui comporte, par exemple, il est tombé, il a fini, il a mangé et s’oppose à un autre paradigme avec il meurt, il tombe, il finit, il mange. Formellement, il faudrait distinguer entre les formes en est et les formes en a, mais les valeurs sont les mêmes et ceci indique l’existence d’un monème « parfait » ou ‘accompli » marqué conjointement par un auxiliaire qui varie selon les verbes et la caractéristique de la forme dite du « participe passé ». La situation se complique en français du fait que ces formes d’accompli s’emploient également avec une valeur passée: il est mort (fait acquis), mais il est mort le 10 mai 1945 (= fait passé, il mourut…), il est tombé (« le voici par terre »), mais le gouvernement est tombé en 1954 (= il tomba…), il a mangé (« il n’a plus faim »), Mais il a mangé à midi (« et nous sommes à quatre heures »). Cette utilisation d’une même forme pour l’accompli et le passé n’est pas rare, mais ce qui est d’une extrême fréquence à travers le monde des langues c’est l’opposition entre accompli et non-accompli qui établit une classe de modalités d’aspect.

Les syntagmes aspectuels peuvent être complexes, c’est-à-dire comporter plusieurs classes, comme on peut s’en convaincre par la combinaison en anglais d’un parfait et d’un progressif formant deux paradigmes différents avec

he drinks he has drunk

he is drinking he has been drinking  »

(Martinet 1985a: 132-133).

La catégorie d’aspect est celle qui inspire le plus Martinet. On observe en (20) des considérations très fines sur l’opposition accompli/inaccompli, sur l’opposition télique/non-télique, et sur l’intrication entre les deux. Les « monèmes » valent partout ici moins pour leur « fonction » que pour la batterie de catégories sémantiques qu’ils ancrent énonciativement. Cette mobilisation énonciative nous ramène à un des grands thèmes martinetiens en matière de sémantique verbale: les changements de classes de mots.

(21) « Il parait clair que l’expression d’un procès, du fait même de la nature du procès, doit se combiner plus aisément et plus fréquemment avec celle de diverses modalités, que les désignations de personnes ou d’objets.

La catégorie de l’aspect est une de celles qui se combinent le plus fréquemment avec l’expression des procès. Il n’est certes pas impossible de concevoir comment elle pourrait se combiner avec l’expression de concepts qui nous paraissent essentiellement nominaux: le blé en herbe pourrait être désigné au moyen de la forme durative du mot qui, sous sa forme accomplie, s’appliquerait à la moisson prête à la faux. L’orage et la foudre pourraient être présentés dans un rapport analogue. Mais il est évident que les aspects en question sont des aspects de procès, et, s’il est fréquent que les objets soient tout d’abord désignés comme participant à des procès, il est tout à fait normal que, surtout lorsque s’estompent les rapports étymologiques, la désignation de l’objet ne soit plus perçue comme caractérisant un de ses emplois, mais bien la chose elle-même. Dès lors l’orage est « quelque chose » et la foudre « quelque chose » d’autre. À supposer que les désignations de l’un et l’autre phénomène soient formellement apparentées, ce serait probablement dans le cadre d’une opposition de collectif à unité qui ne s’étend pas nécessairement à l’expression des procès. »

(Martinet 1968a: 200).

Le passage (21) est remarquable de la part d’un penseur limité par de tels antécédents structuralistes et grammairiens. Outre qu’il appelait l’entité sémantique par son nom à cette époque: catégorie, il nous livre ici les premiers éléments d’une réflexion sur la transcatégorialité verbo-nominale de la valeur aspectuelle (Laurendeau 1995a: 339-340). Mais Martinet n’a malheureusement pas toujours la finesse de vue de ses débuts dans ses « commentaires » sémantiques de la Syntaxe générale. Les tics structuralistes reviennent bien vite chez lui, comme le révèle notamment son développement sur le temps.

(22) « 5.32 Les temps Lorsque nous nous dégageons de la pression qu’exerce sur nous la pratique des systèmes verbaux des langues occidentales, et que nous nous efforçons de saisir les raisons qu’il y a pour que les monèmes verbaux soient compatibles avec des classes de modalités de temps, nous arrivons à la conclusion qu’elles sont dans l’absolu inexistantes: sans doute, tout procès se déroule-t-il dans le temps, mais son rapport intrinsèque avec le temps ressortit aux aspects: est-il considéré dans sans durée ou comme imaginé en un point du temps? Est-il conçu comme se déroulant dans le temps à partir d’un point ou vers un point? Se réalise-t-il une seule fois dans le temps considéré ou de façon répétée? Très bien. Mais pourquoi est-il si nécessaire que chacune de ces façons de concevoir le procès soit nécessairement replacée dans la période qui a précédé la communication, dans celle qui va suivre ou, très souvent en dépit de toute logique, au moment même où celle-ci se produit? Pour  l’interlocuteur, la connaissance de cette répartition temporelle peut certes avoir un intérêt dans certains cas. Mais ne va-t-elle pas le plus souvent se dégager du contexte ou de la situation et, là où ce n’est pas le cas, une spécification temporelle précise ne serait-elle pas plus normale, plus efficace et plus économique? En des termes plus ordinaires pourquoi un carcan grammatical là où quelques adverbes feraient l’affaire? Il semble bien que ce soit là la logique qui ait prévalu dans une majorité de langues. Beaucoup ont des aspects sans temps, ou, s’il y a des temps, ils apparaissent d’origine plus récente et subordonnés aux aspects. »

(Martinet 1985a: 133).

(23) « Nous parlons d’un ex-président, du temps jadis, d’une période écoulée, d’un cheval qu’il a fallu faire abattre. En d’autres termes, nous faisons usage, pour exprimer le « passé » des noms, de procédés lexicaux et syntaxiques. Pour les verbes, au contraire, des procédés morphologiques sont de mise. Il est sans doute facile de concevoir une langue où le passé s’exprimerait au moyen d’une particule identique pour les personnes, les choses, les procès, et les états. Cependant l’expérience montre que les procès, probablement parce qu’ils sont des procès et sont envisagés comme se déroulant dans le temps, sont particulièrement susceptibles de s’intégrer dans un système d’oppositions temporelles, alors que les concepts que nous exprimons par des noms, étant plus rarement envisagés sous l’angle du temps, ont recours, le cas échéant, à des combinaisons lexicales variées et peu systématiques. »

(Martinet 1968a: 201).

En (22), sur le temps, c’est la catastrophe. Martinet fait une gaffe de sémanticien structuraliste que l’on aurait pu croire exclusive à Gustave Guillaume: l’assimilation transcatégorielle. À la recherche de la catégorie « fondamentale », de la « clef » sémantique, on transforme la réalité du rapport dialectique de la transcatégorialité en l’assimilation d’une catégorie par une autre (Laurendeau 1998a: 177-181). Tic commun en sémantique morphosyntaxique dans le cadre structural. Ici le temps est phagocyté par l’aspect. Et pourtant, comme le montre superbement (23), la flexible circulation de la catégorie de temporalité d’une classe de mots à l’autre avait été si bien décrite. Ici on perpétue de vieille lunes structuralistes devant la deixis, et devant tout ce qui rend le moindre relent benvenistien. Mais le penseur fin et intuitif n’a cependant pas dit son dernier mot. Pour user de sa formule décrivant Sapir, on peut dire qu’un peu plus loin il se reprend

(24) « 5.33 De l’accompli au passé Il ne saurait être question ici, de tenter de déceler tous les processus qui peuvent conduire une langue vers l’établissement d’une classe de modalités de temps. On se contentera d’en esquisser un, assez bien documenté, qui fait passer d’un aspect accompli à un temps passé. Il a certainement contribué de façon décisive à la constitution des systèmes temporels des langues indo-européennes attestées qui montrent, et elles ne sont pas les seules à le faire, que le passé, très souvent, précède le futur: les langues germaniques ont en commun leur système de passé mais ont développé indépendamment l’expression du futur: angl. he will go, all. er wird gehen.

Un accompli, comme il a fini, présente une situation coïncidant dans le temps avec l’acte de communication. C’est, si l’on veut, un présent. Mais cette situation présente implique un procès qui s’est déroulé dans le passé. Un enfant dont on constate qu’il a fini sa soupe, peut tout ensemble être fier du résultat obtenu et très conscient du processus qui a aboutit à ce résultat. Pourquoi n’utiliserait-il pas le même énoncé j’ai mangé ma soupe aussi bien en référence à un procès et à un résultat dans un laps de temps plus ancien que pour l’événement qui vient de se produire. S’il veut marquer la différence, il pourra très bien utiliser quelque spécificateur temporel comme hier. C’est, en fait, là où nous en sommes en français d’aujourd’hui. L’obsolescence de l’ancien passé je mangerai – lui-même dérivé du parfait latin, un accompli – a pavé la voie à une généralisation de la valeur passée qui est celle qui s’impose en premier pour la plupart des verbes, d’où le nom de « passé composé » pour désigner ces formes. Un processus analogue de passage de l’accompli au passé est attesté en slave et il est très vraisemblable en germanique. On voit par cet exemple comment peut apparaître un temps par interprétation nouvelle d’un aspect.

Une fois un passé établi, on conçoit assez bien que, par une sorte de symétrie, le besoin d’un futur se fasse sentir et qu’il puisse apparaître par divers chemins, fréquemment, en tous cas, par la généralisation, voire le figement d’un syntagme: lauar(e)-(h)a(b)eo « j’ai à laver » > (je) laverai, he will go « il veut aller » passant à he will go ou he’ll go « il ira », processus accompagné par le remplacement de will par un autre verbe de volonté. On rappellera ici que ce qu’on appelle le temps « présent » dans un système à modalités temporelles n’est en général que l’absence de temps comme l’atteste le « présent de narration »: Napoléon traverse les Alpes ou la référence à un fait futur dans Demain, je pars pour New York. »

(Martinet 1985a: 133-134).

(25) « Les formes verbale composées du type j’ai donné, je vais donner font partie du système verbal au même titre que les formes simples, et une étude des conditions d’emploi doit les placer toutes sur le même plan. »

(Martinet 1969b: 97).

Au deuxième paragraphe de (24), dans une analyse de nouveau quasi-énonciative, la transcatégorialité temps/aspect est beaucoup plus finement décrite. L’ostracisme sur la catégorie de temps, légitimé au troisième paragraphe dans une argumentation stéréotypée reposant sur une téléologisation des critères diachroniques, gâte évidemment un peu la sauce! Surtout quand on s’avise du fait que dans « De l’économie des formes du verbe en français parlé », comme le montre (25), le bon sens de la rigueur descriptive prévalait encore. L’étude synchronique ne cultivait pas alors la hiérarchie des formes, c’est-à-dire le morphologisme normatif des diachroniciens pré-structuralistes, et ses effets sémantiques pervers. La morphosyntaxe de la prédication verbale s’annonçait alors dans sa complexité, autant que dans sa rigueur méthodologique (Laurendeau 1995a, 1997a, 1999). Cette complexité, qu’il n’a su embrasser, Martinet l’a au moins pressentie dans sa Syntaxe générale, comme le montre l’attitude d’ouverture et de modestie caractérisant ses adieux poignants à la classe du verbe.

(26) « 5.34 Autres modalités verbales On se refuse à poursuivre ici l’examen des autres classes possibles de modalités verbales, comme par exemple les « modes » dont on rappellera simplement qu’ils explicitent une prise de position du locuteur par rapport à l’action. Et ceci parce qu’on désire surtout ne pas donner l’impression qu’on peut en la matière présenter une liste exhaustive. On n’est que trop enclin à mettre en valeur les traits de langue qu’on connaît bien, ce qui a pour effet de convaincre le public, que ces traits sont des universaux linguistiques et que ce sont là les seuls qu’on puisse s’attendre à trouver dans les langues. Ceci vaut, bien entendu, non seulement pour les modalités verbales ou pour les modalités en général, mais, et on n’y insistera jamais assez, pour toutes les classes dont on a jusqu’ici signalé l’existence ou suggéré la possibilité. Un bon exercice de dépaysement consistera à imaginer des classes attestées nulle part, ou encore à envisager l’extension de classes identifiées au delà du domaine où on les rencontre. On se préparera ainsi à accepter comme réelles les structures inattendues qu’on ne manque pas de rencontrer toutes les fois où l’on s’attache à décrire une langue nouvellement attestée. »

(Martinet 1985a: 134-135).

On notera en point d’orgue, le Martinet des kalabas et des langues artificielles recommandant à la sagacité des linguistes de continuer de rester en éveil. Modestie socratique du soir théorique. Plus soucieux de système que de vérité (Lucien Goldmann cité dans Laurendeau 1990a: 167, note 6), les épigones du fonctionnalisme ne l’entendront pas de cette oreille, comme le montre bien le côté corsetté, à la fois si achevé et si schématique, de la Grammaire fonctionnelle du français, avec ses tableaux, ses terminologies traditionnelles amendées, sa liste finie de catégories verbales, et ses ré-éditions successives. De cette description du français il importe de dire haut et fort ce qu’elle est réellement: une grammaire. Elle parachève le compagnonnage intellectuel étroit et ancien entre la théorie fonctionnelle et la tradition grammairienne. Dans ce compagnonnage de larrons, où tous, y compris les éditeurs, sont compromis, se trouvent inévitablement partagés et mis en commun les minces gains pédagogiques et les immenses inadéquations descriptives et théoriques des traditions grammairienne et structurale. Martinet a rattrapé son plus puissant contradicteur: Martinet.
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Références

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