Paul Laurendeau, linguiste, sociolinguiste, philosophe du langage

LAURENDEAU 2004A

LAURENDEAU, P. (2004a), « Modalité, opération de modalisation et mode médiatif », Delamotte-Legrand. R. dir. Les médiations langagières, Volume 1, Des faits de langue aux discours, Dyalang CNRS, Publications de l’Université de Rouen, Rouen, pp 83-95.
.
.
.

Le problème abordé en est inévitablement un de linguistique textuelle. Comment dans le discours se manifeste la corrélation entre la médiation et les différentes opérations de modalisation? Notre position est que la relation entre médiation et modalisation dans les langues est organique et que chacune de ces catégories s’avère de fait constitutive de l’autre. C’est fondamentalement parce qu’une facette du réel est médiatisée qu’on la modalise. Nous proposons ici la formulation théorique (et critique) des principes du compagnonnage entre opération de modalisation et mode médiatif telle qu’on la dégage dans la description énonciativiste de la morphosyntaxe du verbe (LAURENDEAU 1995a, 1998, 2000a, 2000b), ce qui voudra dire le plus souvent de la syntaxe textuelle du co-repérage des prédications.
.
.
.

VERS LA MODALITÉ LINGUISTIQUE ET LA CATÉGORIE DE MÉDIATION

Notre position est que la formulation théorique du point de contact entre modalité et mode médiatif doit s’alimenter d’un certain nombre de convergences descriptives et théoriques, mais d’une façon très sélective, et avec priorité complète donnée à la dissymétrie des phénomènes telle qu’elle se manifeste dans les langues. La première de ces dissymétrie étant qu’il est impossible d’établir mécaniquement une relation terme à terme entre disons, le verbe devoir et la modalité déontique (SUEUR 1983: 166-173).

Critique des positions logicistes

Le principe du traitement logiciste des modalités en linguistique (traitement qu’il ne faut pas confondre avec l’une ou l’autre des logiques modales en vigueur, LE QUERLER 1996: 35-48) a été notamment schématisé comme suit:

LOGIQUES SUBJECTIVES               LOGIQUES OBJECTIVES

(faire)                                                               (être)

logique déontique                                              logique aléthique

…………………… …………………….

DARRAULT, 1976: 8.

On observe que, dans un tel dispositif, les catégories dites subjectives sont brouillées, et qu’il s’agit plutôt de catégories mixtes, le plan du faire relevant en réalité de l’action du sujet sur le monde. Le problème dans le tableau de Darrault tient donc, entre autres, à l’absence de prise en compte de ces modalités mixtes. Ainsi, dans ce cadre, on préférerait une LOGIQUE SUBJECTIVE du connaître/croire/juger encadrant les modalités épistémique et appréciative, une LOGIQUE OBJECTIVE de l’être encadrant les modalités ontique et aléthique, et, entre les deux, au centre dans ce rectangle, une LOGIQUE MIXTE encadrant les modalités déontique et volitive. Notons pour plus tard qu’il ne faudra absolument pas confondre modalités mixtes et mode médiatif. Le traitement logiciste du problème des modalités est ici clairement aprioriste, formaliste jusqu’à la boucle paradoxale (cf p ®p chez KALINOWSKI 1976), objectiviste, symétriste et artificialiste. Il est de ce fait dangereusement réifiant. Figé en axiome, le modal est perché seul dans un système hypothético-déductif, postulé à la fois hors-discours et sans médiation. Les linguistes se sont éventuellement aperçu de cette inadéquation majeure.

L’apport benvenistien

En porte-à-faux discret mais ferme du traitement logiciste autant que de la tradition grammairienne, la définition benvenistienne de la modalité serre déjà le problème de plus près, malgré un caractère nettement incomplet du à son aspect exploratoire.

« Il faut d’abord légitimer la catégorie de la modalité.

Nous entendons par modalité une assertion complémentaire portant sur l’énoncé d’une relation. En tant que catégorie logique, la modalité comprend 1o la possibilité, 2o l’impossibilité 3o la nécessité. Ces trois « modes » n’en font que deux au point de vue linguistique, du fait que l’impossibilité n’a pas d’expression distincte, et s’exprime par la négation de la possibilité. Ainsi possibilité et nécessité sont deux modalités primordiales, aussi nécessaires en linguistique qu’en logique et qu’il n’y a aucune raison de contester. On prendra seulement soin de la bien distinguer des « modes » admis traditionnellement en grammaire dans la morphologie du verbe (subjonctif, etc…).

La catégorie linguistique de la modalité comprend d’abord les deux verbes pouvoir et devoir. En outre la langue a étendu la fonction modalisante à d’autres verbes dans une partie de leurs emplois et par la même structure d’auxiliation; principalement: aller, vouloir, falloir, désirer, espérer. Mais à la différence de la temporalité et de la diathèse, la modalité ne fait pas partie des catégories nécessaires et constitutives du paradigme verbal. Elle est compatible avec la temporalité comme avec la diathèse dans chacune des formes verbales. » (BENVENISTE, 1965:  187-188.)

Benveniste traite la modalité comme une assertion complémentaire sur une relation, ce qui évoque le moule Vmodal + que + prédication, souvenir morphologiste, mais annonce malgré tout la compréhension du fait que la modalité est affaire d’énonciation et de syntaxe phrastique et textuelle. Benveniste se distancie du traitement logiciste en procédant à une élimination temporaire de la négation, en restreignant l’idée de modalité logique à la modalité logique aristotélicienne, et en la posant prudemment hors champs. En cultivant, du moins en apparence, une extension « linguistique » du patron logiciste (extension de fait très profondément altérante), il ouvre la description aux modalités des linguistes tout en affirmant le caractère « non constitutif » (non strictement morphologique en fait) de la catégorie de modalité. Conséquemment, il est désormais indispensable de bien voir à distinguer la modalité, comme catégorie énonciative, du mode, ce dernier renvoyant pour le moment à un certain nombre de classes de formes dans une tradition grammairienne dont l’inadéquation descriptive se fait de plus en plus sentir (MEUNIER 1981). Pour sa part la prise en compte de la médiation se fait encore attendre chez le précurseur de la linguistique énonciative.

L’apport culiolien

La typologie des modalités se présente comme suit chez Culioli:

MODALITÉ 1: ASSERTION, INTERROGATION, INJONCTION.

MODALITÉ 2: PROBABLE, VRAISEMBLABLE, POSSIBLE, ÉVENTUEL.

MODALITÉ 3: APPRÉCIATIF.

MODALITÉ 4: « INTERSUBJECTIF » i.e. VOLITIF, DÉONTIQUE, PERMISSIF.

CULIOLI, 1976: 69-73.

Ce dispositif confirme et finalise la dissolution du traitement logiciste et manifeste, chez le linguiste, une circonspection confinant presque au désespoir. Il est capital de noter qu’avec ce type de classification on a affaire à ce qu’on appelle en linguistique culiolienne une typologie faible. « Ces modalités 1, 2, 3, 4 ne sont en fait pas ordonnées. On ne peut pas les ordonner parce qu’il s’agit de relations trop complexes » (CULIOLI, 1976: 73). Toute tentative d’ériger cette numération en une classification qui serait ordinale est un errement d’épigone. On voit surtout, chez Culioli, poindre l’idée de la corrélation entre modalité et médiation. Elle sa manifeste d’abord de façon latente dans l’idée de « modalité intersubjective » (reprise par LE QUERLER 1996: 10). Mais aussi dans la configuration même de la typologie des modalités:

Cf.: ‘Il fait 12o‘ et ‘Il fait selon moi 12o‘ ou ‘Je crois qu’il fait 12o‘.

Avec ‘il fait 12o‘, c’est l’assertion stricte, j’ai quelque part un étalon objectif que je me suis donné, on a une assurance qui est trans-individuelle.

Dans les autres cas, c’est mon expérience qui me fait dire que… »

CULIOLI, 1985: 88.

L’assertion stricte mobiliserait la médiation d’un étalon objectif, la fluctuation par l’expression de la croyance mobiliserait la médiation d’une expérience subjective. Il est important de noter que cette manifestation pressentie de l’idée de médiation se fait au prix d’un retour au clivage subjectif/objectif, donc au détriment des modalités mixtes. Mais en convergence avec ces acquis de la linguistique énonciative, un autre apport traditionnel va permettre de rectifier de nouveau le tir.

La notion héritée de mode médiatif

En effet, pour sa part, la notion de mode médiatif plonge ses racines dans une tradition longue et complexe, étroitement liée, comme celles d’aspect et de mode de procès, à la description particulière des langues.

« On peut étendre la notion de modalité épistémique aux cas où il s’agit de l’attitude du locuteur par rapport à ce dont il parle, non pas au moment où il en parle, mais au moment où il en a pris connaissance. Un exemple spectaculaire en est fourni par les systèmes verbaux comme celui du bulgare, où des formes différentes marquent que le locuteur a ou n’a pas été lui-même témoin des faits qu’il présente. Dans le premier cas, les grammairiens parlent de mode non médiatif, dans le second, de mode médiatif, ou, en anglais, d’evidentiality [sic]. À l’intérieur de ce dernier, il peut y avoir encore des formes différentes selon que la connaissance a été obtenue par ouï-dire, ou par déduction à partir d’indices (NB: on utilise souvent en français les termes testimonial et non testimonial, mais le mot testimonial, construit à l’origine pour traduire l’anglais evidential, désigne aussi quelquefois le mode non médiatif: l’ambiguïté tient à ce qu’on ne précise pas qui est le témoin: le locuteur lui-même, ou la source à laquelle il se réfère?)

Ces distinctions ne sont pas aussi nettement marquées dans la morphologie du verbe français. Mais elles existent dans la langue. Ainsi une phrase comme «Il paraît que Jean est à Paris» indique que la présence de Jean a été signalée au locuteur par quelqu’un d’autre. L’intéressant, dans cette structure, est qu’elle ne relève pas du simple discours rapporté: «Il paraît que…» ne sert pas à rapporter l’existence d’une opinion que l’on pourrait ensuite, éventuellement, déclarer fausse. Au contraire le locuteur de «Il paraît que…» prend à son compte cette opinion qui ne vient pas de lui: il fait comme si elle était juste, et il en tire des conclusions. («Il paraît que Jean est à Paris, va le voir»).

DUCROT, SCHAEFFER, et allii, 1995: 585.

La notion de mode médiatif émerge en fait de l’étude de la modalité épistémique et de son marquage particulier en morphologie dans un certain nombre de langues du monde. Par delà les hésitations terminologiques, ce qui compte ici c’est que cette notion héritée de mode médiatif provient de l’étude de la propension, toute discursive, à citer une source de savoir pour nuancer une prise en charge (LAURENDEAU 1989a). Les exemples strictement morphologiques existent d’ailleurs bel et bien en français. Le premier ministre partirait pour Israël fait bien sentir que la fluctuation de la valeur de vérité s’associe étroitement à la médiation implicite d’une source. Notre principale proposition ici sera que la notion de mode médiatif va devoir faire l’objet d’un élargissement altérant, similaire mutatis mutandis à celui avancé jadis par Benveniste face aux modalités logiques. Notons pour plus tard que la tradition parle de mode médiatif et non de « modalité médiative », ce qui fait bien sentir que les deux catégories ne peuvent être mécaniquement assimilées l’une à l’autre. Passons à la typologie des modalités sur laquelle repose notre analyse.

TYPOLOGIE DIALECTIQUE DES MODALITÉS

L’élargissement de la notion de mode médiatif va s’assoir sur une typologie particulière des modalités qui ne se réduira pas à l’opposition logique subjective/logique objective. Notons d’abord que l’on traite ici non pas de ce qui se passe, en cognition ou en praxis, mais de ce qui est dit dans une langue. On avance donc une typologie faible des tendanciels modaux, marqués dans les langues, et tels qu’ils se dégagent de la description sémantico-énonciative de ces langues. On l’exemplifie ici à l’aide d’une batterie de paraphrases françaises, ce qui ne doit en rien permettre de sous-estimer la complexité des phénomènes en jeu. La typologie est dialectique, ce qui, pour simplifier, exclut la pureté ou la rigidité de chacun de ses trois pôles. Il y a en fait toujours une certaine « mixité » de toutes les modalités les unes avec les autres.

Modalités objectives

Il s’agit d’une prise de position sur un étant ou un possible/probable relevant d’une fluctuation effective de la réalité du monde. Cette modalité objective, ontique ou aléthique, reflète une stabilité ou une fluctuation qui est celle du monde, et la rapporte.

L’ontique: Il est (déjà/toujours) venu, Il vient, Il va venir, je (te) dis qu’il vient, j’affirme qu’il vient, j’annonce qu’il vient, je t’assure qu’il vient, j’atteste qu’il vient, j’assume qu’il vient, il s’avère qu’il vient, j’avoue qu’il va venir, le fait est qu’il vient, je confirme sa venue, je postule sa venue, je déchiffre qu’il va venir, je décrète qu’il va venir, je déclare qu’il va venir, je divulgue qu’il va venir, j’écris qu’il vient, je crie qu’il vient, je glapit qu’il vient, je prétexte sa venue, je te préviens qu’il vient, je te répète qu’il vient, je te signale qu’il vient, je mentionne qu’il vient, je tais sa venue.

L’aléthique: Il est possible qu’il vienne, il devrait venir, il est probable qu’il vienne, il est improbable qu’il vienne, il est envisageable qu’il vienne, il va bien venir, il va certainement venir, Il va peut-être venir, il viendra sans doute, il viendra sûrement, il y a de bonnes chances qu’il vienne, il se peut qu’il vienne, il se pourrait qu’il vienne, il peut encore venir, viendra/viendra pas.

Le monde est fluent. Le texte reflète au mieux cette fluctuation. Le point de contact dialectique entre l’ontique et l’aléthique est l’hypothétique (J’assume qu’il vient. Je postule qu’il vient). Il sera hautement compatible avec la médiation. Il est aussi intéressant de voir que la fermeté d’une prise en charge sur la réalité objective (modalité ontique) s’exprime souvent en une explicitation… de son explicitation même dans l’intimité du dispositif co-énonciatif (…mais puisque je te dis qu’il vient).

Modalités subjectives

Il s’agit d’une fluctuation du savoir ou de la prise de parti du sujet énonciateur. Le modulo de type épistémique/appréciatif porte sur des éléments du monde dont la stabilité (ou l’instabilité) ne sont pas en cause. C’est la relation du sujet à ceux-ci qui l’est.

L’épistémique: je crois qu’il vient, je doute qu’il vienne, j’ignore s’il vient, je sais qu’il vient, je confirme qu’il vient, je prétend qu’il vient,  je m’aperçois qu’il va venir, je découvre qu’il va venir, j’apprend qu’il va venir, je discerne qu’il va venir, j’envisage sa venue, j’oublie s’il va venir, je prédis qu’il va venir, je prévois sa venue, je vérifie qu’il vient.

L’appréciatif: je me réjouis qu’il vienne, je regrette qu’il vienne, j’aime qu’il vienne, j’apprécie qu’il vienne, je comprend qu’il vienne, je condamne sa venue, je critique sa venue, je crains qu’il vienne, je désire qu’il vienne, j’appréhende qu’il vienne, il est étrange qu’il vienne, il est regrettable qu’il vienne, il est (in)opportun qu’il vienne, il est malencontreux qu’il vienne, Il vient. Parfait, Il vient. Dommage.

L’épistémique se construit sur de l’aléthique, c’est le marquage de la fluctuation de la connaissance que le sujet a du monde. Signalons que son point de contact avec l’ontique est la découverte subite (Je m’aperçois qu’il va venir). L’appréciatif (ou axiologique) se construit sur de l’ontique: c’est… et on le juge. Le fait que les modalités subjectives se construisent sur les modalités objectives ne préjuge en rien de leur (relative) spécificité.

Modalités mixtes

Il s’agit du marquage d’un complexe entre la réalité objective à être et la prise de parti de l’énonciateur à son sujet. La modalité mixte, déontique/volitive, est la plus susceptible d’engager des rapports avec le faire et/ou le faire faire.

Le déontique: il doit venir, il se doit de venir, il faut qu’il vienne, il est capital qu’il vienne, il est nécessaire qu’il vienne, c’est très important qu’il vienne, il ne peut pas ne pas venir, il est mieux de venir, il a intérêt à venir, Qu’il vienne. Sinon gare.

Le volitif: je veux qu’il vienne, je refuse qu’il vienne, j’accepte qu’il vienne, je m’attend à ce qu’il vienne, j’admet qu’il vienne, j’approuve qu’il vienne, j’autorise qu’il vienne, je décide qu’il va venir, j’endosse sa venue, je choisis qu’il vienne, je concède qu’il vienne, je conçois qu’il vienne, je plaide pour sa venue, je réclame sa venue, j’exige sa venue, je préfère qu’il vienne, faites-le venir.

Le déontique correspond à ce que je crois être nécessaire en sachant que ce n’est pas, et que ce n’est même peut-être pas désirable (Je dois prendre cette aspirine). Le volitif (ou boulique) correspond à une visée endossée. C’est une aspiration pour ce qui sera. Ce qui ne sera pas ou ne sera plus ne relève pas du volitif. Comparer Je veux une pomme (volitif) et J’aurais voulu lui parler (appréciatif pourtant sur un irréel révolu). On notera que ces deux modalités peuvent être ramenées à invoquer l’intersubjectivité. Nous sommes très proche de la mise en place des différentes médiations.

LES MÉDIATION SUR MODALISATION

Observons maintenant les différent types de médiations mobilisées dans les modalisations. Nous entendrons dans le présent contexte par mode médiatif l’intégration dans l’énoncé du marquage explicite ou implicite de ce qui médiatise la validation d’une valeur référentielle, et conséquemment de ce qui déclenche la fluctuation modale. Il est important de noter que cela n’a plus rien à voir avec le « mode » au sens grammairien du terme. On a plutôt affaire littéralement au modus operandi de l’intégration textuelle de l’opération modale. Cette intégration se fera soit par une référence à ce qui médiatise, soit par des phénomènes co-énonciatifs médiatisant.

Médiation par le dispositif référentiel

Ici la médiation vient du texte, et plus précisément du cotexte, en ce sens qu’elle fait presque toujours l’objet d’une formulation explicite. On distingue alors au moins un mode médiatif se construisant sur modalisation objective (en cotexte à l’ALÉTHIQUE), invocation de l’action ou de l’inaction qui perpétue la fluctuation modale: Si on l’essayait, il pourrait maintenant démarrer. Un mode médiatif se construisant sur modalisation subjective (en cotexte à l’ÉPISTÉMIQUE), invocation d’une source indirecte de savoir requérant la fluctuation modale: Je crois savoir de bonne source que maintenant, il démarre (C’est le « mode médiatif » restreint, au sens traditionnel, avec sa batterie spécifique de contraintes morphosyntaxiques. Comparer notamment: Je crois savoir et *Je sais croire). Et un mode médiatif se construisant sur modalisation mixte (en cotexte au DÉONTIQUE), invocation d’une doxa dont la valeur à la fois objective et (inter)subjective fonde le devoir: Il faut qu’il démarre maintenant, il y a quand même des lois qui protègent le consommateur. Il existe donc bien des cas stabilisables où ces trois types de modalités font cotexte avec l’explicitation de la référence à une médiation. Et cette médiation est alors logico-narrativement marquée comme constitutive du flux modal.

Médiation par le dispositif co-énonciatif

Il est de plus fréquent que l’intégration dans l’énoncé du marquage explicite ou implicite de ce qui médiatise la valeur référentielle se manifeste dans le cotexte immédiat et non-parataxique (LAURENDEAU 1995b) d’actes de paroles. Ces actes de parole ne sont pas des modalités (ROULET 1980). Ils incorporent et implicitent des modalités sans s’y réduire. Cette distinction importante est souvent perdue de vue. Dans les trois batteries d’exemples suivants, le co-énonciateur B, dans les deux dernières des réponses, dit en gros: il y a quelquechose qui s’interpose entre ma prise en charge, ma réponse, ou mon optempération, ne la déclenche pas, ne l’interromp pas non plus. Le statut du texte produit et/ou à produire prend ici une importance particulière. Les deux premières répliques de B dans chacun des trois cas suivants sont logolythiques, les deux dernières sont logogènes (LAURENDEAU 1999). Dans le cas de ces deux dernières l’énonciateur B sera possiblement appellé dans la suite du texte à expliciter ce qui fait médiation entre le propos du texte de A et la prise en charge, réponse, ou optempération de B, ce qui nous ramènera au mode médiatif référentiel proprement dit..

ASSERTION

A:        Il vient.

B:        Bon!

Très bien!

Ah non, pas encore!      (dominante APPRÉCIATIVE/VOLITIVE)

Je ne (te) crois pas!       (ÉPISTÉMIQUE possible)

En sa qualité de prise de parti par excellence sur ce qui est, l’assertion tend à marquer de l’ontique (modalité objective stable). Sans médiation, elle est simplement reprise en charge en co-énonciation (par B). Si médiatisée, elle rencontre principalement des modalisations relevant du subjectif. C’est alors le sujet (B) qui médiatise par son jugement appréciatif ou sa prise de parti de connaissance, et fait co-énonciativement dépôt entre l’énoncé (de A) et sa validation.

INTERROGATION

A:        Vient-il?

B:        Oui!

Non!

Je ne sais pas!

Il a intérêt!           (dominante ÉPISTÉMIQUE/DÉONTIQUE)

J’espère!               (VOLITIF possible)

L’interrogation tend à marquer de l’aléthique (modalité objective avec fluctuation des possibles). Sans médiation, on la stabilise en co-énonciation en l’une ou l’autre valeurs ontiques. Si médiatisée, elle rencontre principalement soit la modalité objective aléthique en compagnonnage avec la modalité subjective épistémique, soit un mixte plus complexe épistémique,/déontique/volitif. C’est alors le sujet (B) qui médiatise par sa prise de parti de connaissance, ou par l’expression de ce qui est du/voulu, et fait co-énonciativement dépôt entre l’énoncé (de A) et le repos validant du parcours des possibles.

INJONCTION

A:        Viens ici.

B:        Oui!

Non!

Je ne veux pas!     (dominante ALÉTHIQUE/VOLITIVE)

Pourquoi faire!     (DÉONTIQUE possible)

L’injonction tend à ancrer du déontique (modalité mixte: ce qu’un sujet doit faire au monde). Elle rencontre principalement en co-énonciation du subjectif (refus) ou de l’objectif (mouvement du monde par la réalité mixte de l’optempération). La médiation repose alors principalement sur le vouloir du co-énonciateur. On peut simplifier le mouvement décrit ici en suggérant que la médiation de l’assertion c’est ne pas croire (encore), la médiation de l’interrogation c’est ne pas savoir (encore), et la médiation de l’injonction c’est ne pas vouloir (encore). La médiation n’étant pas une obstruction mais un canal limité quoique quand même fluent, il est suggéré que ne pas croire du tout, ne pas savoir du tout, et ne pas vouloir du tout ne sont pas plus médiatifs que croire, savoir, et vouloir. De nombreux entrecoisement sont évidemment possibles entre tous ces dispositifs.

Médiation dans le marquage d’une autre catégorie sémantique: l’exemple du temps

Introduisons maintenant en guise de micro-corpus un calcul simple d’alternance de formes faisant sentir le problème de la transcatégorialité. La transcatégorialité temps/modalité amène souvent le temps, le temps réel, le moment de l’énoncé dans sa démarcation par rapport au moment de l’énonciation à orienter la médiation liée au marquage modal (LAURENDEAU 1997, 1998. Il ne s’agit pas ici des temps grammairiens comme dans BOISSEL et Alii 1989: 51-59). Trois implicites s’interposent ici: 1) il n’y a pas d’aléthique révolu, il n’y a que du réel ou de l’irréel du passé (dans j’aurais pu lui parler il n’y a plus de fluctuation des possible: je ne lui ai pas parlé malgré la chance. Si c’était possible, ce ne l’est plus); 2) il n’y a pas d’épistémique à venir, il n’y a que de l’aléthique et du volitif du futur (dans je ne sais pas s’il va venir mon ignorance est présente, et porte sur une fluctuation objective des possibles à venir. Dans nous ne le saurons pas pour longtemps, l’ignorance vaut comme fait, le savoir vaut comme notion, et non comme modalité); 3) le déontique tend vers l’achronie (je dois et je devrais tendent à se rejoindre. J’aurais du ne vaut plus comme modalité déontique mais comme fait, et comme jugement appréciatif sur le non-réalisé). Le calcul se présente comme suit:

J’ai du en parler à Pierre: ÉPISTÉMIQUE ou ALÉTHIQUE/DÉONTIQUE

La médiation de mon souvenir défaillant s’interpose, mais je lui ai inévitablement parlé ou pas parlé. Dans l’interprétation sans médiation, on signale que le devoir m’a forcé à lui parler.

Je vais devoir en parler à Pierre: DÉONTIQUE

Seule l’impossibilité d’une réalisation immédiate fait médiation entre le devoir (moral ou autre) et l’être. C’est la pressante obligation, médiatisée par le monde.

J’ai pu en parler à Pierre: ÉPISTÉMIQUE ou ALÉTHIQUE

La médiation de mon souvenir (encore plus) défaillant s’interpose, mais je lui ai inévitablement parlé ou pas parlé. Dans l’interprétation sans médiation, on signale que les circonstance ont rendu notre conversation possible, et qu’elle s’est donc faite.

Je vais pouvoir en parler à Pierre: ALÉTHIQUE/VOLITIF

Seule l’impossibilité d’une réalisation immédiate fait médiation entre le possible et l’être.

J’ai peut-être parlé à Pierre: ÉPISTÉMIQUE STRICT

La médiation de mon souvenir défaillant s’interpose, mais je lui ai inévitablement parlé ou pas parlé. Seule la connaissance est mise en fluctuation.

Je vais peut-être parler à Pierre: ALÉTHIQUE STRICT

C’est exclusivement la fluctuation des possibles à venir qui fait médiation, Ce sera ou ne sera pas, on maintient un parcours des possibles.

Le passé apparait ainsi comme le monde de l’épistémique (et la fluctuation subjective y fait médiation: peut-être, je ne me souviens plus). Le futur apparait comme le monde de l’aléthique (et la fluctuation objective y fait médiation: peut-être, ça dépendra des circonstances). Ces tendances peuvent évidemment être linguistiquement contrées (LAURENDEAU 1995a). Mais le fait est que la transcatégorialité entre temps et modalité (pour nous restreindre à cet exemple) ne peut se comprendre adéquatement sans une vision sur le lien entre modalité et médiation. Le réel ayant eu lieu est médiatisé pas notre souvenir. L’avenir est médiatisé par sa simple irréalité. Ce sont la des tendances lourdes ayant des conséquences linguistiques considérables. Quand la médiation disparait, elle entraîne la fluctuation modale dans son sillage. Il y a là une contrainte logico-narrative forte (LAURENDEAU 1989b). Le questionnement théorique qui s’impose alors nous ramène comme par bouclage à la critique du traitement logiciste du modal: comment, malgré les attestations bien visibles dans les langues et dans les textes, a-t-on pu isoler ce qui modalise de ce qui médiatise? La réponse a certainement à voir avec la forclusion logiciste sur le micro-phrastique, et l’évacuation des plans co-textuel et co-énonciatif.
.
.
.

REFERENCES

BENVENISTE, É. (1965), « Structure des relations d’auxiliarité », Problèmes de linguistique générale, II (1974), Gallimard, 177-193.

BOISSEL, P. et al. (1989), « Paramètres énonciatifs et interprétations de pouvoir« , Langue française, n° 84, 24-69.

CULIOLI, A. (1976), Transcription par les étudiants du séminaire de D.E.A. – Recherche en linguistique, Théorie des opérations énonciatives, Université Paris 7, 263 p.

CULIOLI, A. (1985), Notes du séminaire de D.E.A. – 1983-1984, Poitiers, 112 p.

DARRAULT, I. (1976),  « Présentation », Langages, n° 43 – Modalités, 3-9.

DUCROT, O.; SCHAEFFER, J.-M. et allii (1995), Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Le Seuil, 670 p.

KALINOWSKI, G. (1976), « Un aperçu élémentaire des modalités déontiques », Langages, n° 43, 10-18.

LAURENDEAU, P. (1989a), « Repérage énonciatif et valeur de vérité: la prise en compte, la prise en charge », Des analyses de discours, VINCENT, D.; SAINT-JACQUES, D. dir., Actes du CÉLAT, n° 2, Publications du CÉLAT, Québec, 107-129.

LAURENDEAU, P. (1989b), « Du repérage situationnel au repérage logico-narratif: l’exclamation woup en vernaculaire québécois », Revue québécoise de linguistique théorique et appliquée vol. 8, n° 3-4, 147-187.

LAURENDEAU, P. (1995a), « Exploitation du cadre de la théorie des repérages énonciatif en linguistique descriptive: le cas du tiroir de l’imparfait », BOUSCAREN, J.; FRANCKEL, J.-J.; ROBERT S. (dir.), Langues et langage. Problèmes et raisonnement en linguistique – Mélanges offerts à Antoine Culioli, PUF, 331-343.

LAURENDEAU, P. (1995b), « Exclamation et parataxe en co-énonciation parlée », Faits de langues, n° 6, 171-179.

LAURENDEAU, P. (1997), « Concomitance de procès, contingence et agglomérat notionnel: AGIR/ETRE EN… », Faits de langues, n° 9, 145-154.

LAURENDEAU, P. (1998), « Moment de l’énonciation, temps de l’énoncé et ordre de procès », Cahiers CHRONOS – Variations sur la référence verbale, Vol. 3, RODOPI, Amsterdam/Atlanta, 177-198.

LAURENDEAU, P. (1999), « Thématisation et stabilisation notionnelle en co-énonciation parlée », GUIMIER, C. (dir.), La thématisation dans les langues – Actes du Colloque de Caen, 9-11 octobre 1997, Peter Lang, 421-438.

LAURENDEAU, P. (2000a), « Pour une approche énonciative du schéma actantiel », ENGLEBERT, A. et al., dir., Actes du XXIIe Congrès International de Linguistique et de Philologie Romanes, Vol. VI, Niemeyer Verlag, Tübingen, 301-308.

LAURENDEAU, P. (2000b), « L’alternance futur simple/futur périphrastique: une hypothèse modale », Verbum, 22, 3, 277-292.

LE QUERLER, N. (1996), Typologie des modalités, Presses Universitaires de Caen, 159 p.

MEUNIER, A. (1981), « Grammaires du français et modalités. Matériaux pour une nébuleuse », DRLAV, 25, Université de Paris 8, 119-144.

ROULET, E. (1980), « Modalité et illocution », Communications, 32, 216-239.

SUEUR, J.-P. (1983), « Les verbes modaux sont-ils ambigus? », DAVID, J.; KLEIBER, G. dir. La notion sémantico-logique de modalité, Klincksieck, 165-182.

%d blogueurs aiment cette page :