Paul Laurendeau, linguiste, sociolinguiste, philosophe du langage

LAURENDEAU 2004D

LAURENDEAU, P. (2004d), « Un remarqueur canadien de l’entre-deux-guerres : Louis-Philippe Geoffrion et ses Zigzags autour de nos parlers« , CARON, P. dir., Les remarqueurs sur la langue française du XVIe siècle à nos jours, Presses Universitaires de Rennes, Coll. La Licorne,  pp 211-235.
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You got to accentuate the positive,

Eliminate the negative.

Latch on to the affirmative.

Dont mess with Mister In-Between…

Bing Crosby

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Le travail des remarqueurs sur la langue française prend un relief tout particulier dans le contexte épilinguistique complexe associé à la réalité d’un français régional. Le Canada et le Québec fournissent, de ce point de vue, d’intéressants exemples des enjeux socioculturels particuliers auxquels correspond la tradition des remarqueurs. Louis-Philippe Geoffrion (1875-1942), en sa qualité de secrétaire de la Société du Parler Français au Canada, publie en 1924 un petit recueil de remarques sur le français vernaculaire du Québec (Laurendeau 1985, 1987a, 1990c) intitulé ZIGZAGS AUTOUR DE NOS PARLERS, et sous-titré pudiquement: simples notes (Bonenfant 1976, Chamberland 1994). Ce titre inusité pour un recueil de remarques sur la langue française ne doit pas faire illusion à propos de la prise que ce commentateur détient sur le problème délicat qu’il aborde. Les multiples zigzags en question incluent sciemment celui -inévitable en contexte de français régional- entre purisme et laxisme en matière de norme linguistique. On lit en préface:

…qu’on ne se méprenne pas sur la portée de mes menus propos. Rechercher l’origine d’une locution archaïque, populaire ou vicieuse, ce n’est pas en conseiller l’emploi. De même, souffler, à l’occasion, quelques cierges dans la petite chapelle du puritanisme grammatical n’implique pas nécessairement que l’on tienne à dédain le bon langage, qu’on veuille propager le culte du barbarisme. Tant pis donc pour les pudibonds que ces propos pourront scandaliser! (Geoffrion 1925, p. XVI [avant-propos de l’auteur])

On comprend dès ce fragment de la préface que, chez un tel remarqueur, le monde fonctionne à l’inverse de chez un Vaugelas ou un Girard. Il s’agit ici d’articuler « diplomatiquement » (notre remarqueur est juriste de profession) la démarche normante en porte-à-faux entre une pression puriste de minorité élitaire, dépassée, divisée, tatillonne, coloniale ou néo-coloniale dans l’âme (D’ailleurs les « surpuristes » de chez nous sont d’une espèce toute particulière… – poursuit-il dans la même préface), et une pression vernaculaire fantastique, issue du parler commun québécois, et dont la montée vers une légitimité nationale, voire internationale, sera nette dans la suite du 20ième siècle. Chimie délicate, dans un dispositif épilinguistique et idéologique où l’intervention du remarqueur n’est en rien émise ex cathedra devant public captif… Argumentation à l’avenant… Zigzags autour… c’est donc dire succession de mouvements dans les deux directions, celle de la norme et celle de l’usage. Exemplifions d’abord ce fait très particulier:

Par affaire.

Cette locution s’emploie très souvent dans nos parlers. Les cultivateurs vont au village par affaires. Les Montréalais ne viennent jamais à Québec par affaires, c’est entendu. Avant même d’avoir fait la connaissance de leur premier client, certains jeunes médecins, notaires ou avocats trouvent le moyen d’annoncer qu’ils s’absenterons par affaires.

Les Angevins se servent, eux aussi, de cette expression.

En bon français, il faut, paraît-il, dire: pour affaires.

Geoffrion 1925, p. 106.

Tout ici est dans le paraît-il, qui n’a rien d’un effet rhétorique fortuit. Sans lui, on aurait eu, dans ce passage (l’article Par affaire est cité intégralement), le purisme des remarqueurs ordinaire, avec lui se clarifie au contraire la nature du zigzag diplomatique d’un commentateur qui, pour des raisons historiques et sociologiques toutes particulières, s’identifie à la fois aux cultures vernaculaire et savante de la communauté dont il observe la langue.

Identification à la fois aux cultures vernaculaire et savante

Geoffrion dédie son ouvrage A LA CHÈRE MÉMOIRE DE MON PÈRE ET DE MA MÈRE -BONS ET RUDES LABOUREURS- QUI M’ONT APPRIS LES VOCABLES FAMILIERS HÉRITÉS DES ANCÊTRES (Geoffrion 1925, [dédicace]). Cette ferme et tranquille identification au fond de culture paysanne canadien n’est en rien une affectation surfaite, mais bien un des principes moteurs de la prise de parti et de l’analyse de ce remarqueur sur son objet.

Chez nous, il n’est pas besoin de remonter jusqu’à Adam pour prouver que nos pères « ont mené la charrue ». Citadins comme villageois, nous sommes tous fils ou petit-fils de laboureurs, et c’est pourquoi nous trouvons aux choses « du pays » un charme indéfinissable et toujours nouveau.

De toutes ces choses, aucune peut-être ne réveille en nous plus d’émotions douces et tendres que les vocables familiers hérités des ancêtres, que ces vieux mots, rudes quelquefois, mais

Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées

et qui sont lourds de sens autant que de passé.

Geoffrion 1925, p. XV [avant-propos de l’auteur].

Un mot sur ces laboureurs. Prenez le paysan français, déportez-le vers les Amériques, racourcissez ses racines juaqu’au début du 17ième siècle. Maintenez le ensuite, de par l’action méthodique d’encadrement colonial d’un conquérant, hors des domaines économiques porteurs en le confinant dans un secteur agricole de neige et de roche artificiellement perpétué. Conséquence sociolinguistique: le développement d’un idiome oral d’isolat. Puis quand ce système de marginalisation ethnique lâche prise, faites lui vivre une urbanisation galopante, et vos locuteurs qui ont jacassé dans leur basilecte une langue de laboureurs, de bûcherons, de mineurs peu soucieuse de norme, s’avancent subitement pour devenir instituteurs, vendeurs d’assurance, avoués, commis de caisses d’épargne dans une société tertiarisée qui se modernise très rapidement (voir Laurendeau 1992). Dès lors, ils veulent bien apprendre à « mieux » communiquer, mais ils sont susceptibles, fiers, et méfiants à l’égard du discours et de la langue ampoulée de leurs minorités élitaires déjà déclassées. Ils ne sont pas prêts à se laisser déposséder de leur langue vernaculaire sans froncer un sourcil critique tenace, juste parce qu’il faudrait soudain clairer le chemin au « français international ». Et il est regrettable que clairer n’ait pas été adopté dans la langue française, au lieu de déboiser. Car dans les terrains qu’on défriche, il y aura désormais de la lumière, de la clarté. Clairer eût fait image (Geoffrion 1925, p. 190). Et ce remarqueur montre sans ambage son identification aux cultures vernaculaires rurales et urbaines de son groupe. Il truffe ses intrventions de commentaires sociaux à la fois pittoresques et attendris (voir notamment les articles Maison à appartements , Geoffrion 1925, p. 43-45 et Gosser, Geoffrion 1925, p. 33-34.) sur la vie ordinaire de ses pairs. Ainsi en décrivant Trâlée, mot signifiant grande quantité, grand nombre, bande, ribambelle, il s’exclame:.

Pour nos pères, une trâlée d’enfants, cela s’entendait d’une douzaine d’enfants au moins. Aujourd’hui, dans nos ville surtout, on commence à parler de trâlée lorsqu’on n’en est qu’à la demi-douzaine. Et les propriétaires de maisons de rapports, eux, trouvent que deux, c’est déjà une trâlée. Ces propriétaires! Ils finiront par faire perdre aux pauvres locataires les notions les plus rudimentaires de la vieille arithmétique.

Geoffrion 1925, p. 80.

De plus, l’identification à la culture vernaculaire ne se réduit pas à ce type de commentaire à portée sociale. Elle culmine en fait dans la dimension dialectologique de l’intervention, et va mener jusqu’à un traitement très mistralien des données linguistiques, mimésis écrite de parole inclue, et ce quarante ans avant l’apparition de la littérature en joual et des débats qu’elle déclenchera (Laurendeau 1987b, 1988, 1990b, 1992). On comprend alors que ce remarqueur aime profondement l’idiome de ces locuteurs qu’il affecte de corriger:

Age

Dans le petit village de Bonair, un soir de juillet. Le soleil vient de se terrer derrière la forêt voisine. Assis sur le perron de leur habitation, deux vieux époux songent en attendant l’heure de s’abandonner au sommeil. Mais voici que dans la rue un couple de jeunes gens passe en chuchotant des mots entrecoupés de petits éclats de rire. La vieille tend sa meilleure oreille. Un oeil à moitié fermé, le vieux reluque les deux amoureux. Lorsqu’ils sont loin, le bonhomme demande:

n      Quel âge qu’alle a maintenant la p’tite Félice Polette qui vient de passer?

n      A va venir en âge, l’avant veille de la Saint Michel, répond sans hésiter la vieille, qui retient de mémoire l’âge des gens aussi fidèlement qu’un registre de l’état civil. Alle est justement de la même âge qu’la p’tite Thaïs: c’est eine bonne ermarque.

n      Et le p’tit Philias Malenfant, qui la gosse?

n      Lui, y est à peu près dans les âges du plus vieux su Batisse not’ genre. I doit être en âge ac’t’heure, depuis la fin des sumence.

Après avoir songé quelques instants, le vieux reprend lentement, et à mi-voix:

n      D’venir en âge, c’est la belle âge!… T’rappelles-tu, vieille, quante on était à leu’s âges?

Et la vieille de répondre en se levant, après avoir jeté sur son homme un regard chargé de beaucoup de tendresse et d’un peu de malice:

n      Oui; mais à nos âges… J’cré que c’est l’heure de dire not’ prière du soir.

Dans ce dialogue, le mot âge revient donc huit fois. Or chaque fois il est employé de façon incorrecte.

Geoffrion 1925, p. 209-210.

C’est peut-être incorrect, monsieur Geoffrion, mais la jouissance que vous avez mis à ostensiblement évoquer ces personnages et à scrupuleusement citer leurs paroles minimise par avance l’analyse normante que vous en faites ensuite. On notera de surcroit que les initiales d’énoncés sont toujours des formules vernaculaires. Il s’agit bien aussi de capter l’attention d’un public qui saura s’émouvoir en voyant ses tours familliers consacrés par l’écrit, malgré le petit coup d’éventail correctif sur la main qu’oblige la loi du genre.

Ceci clairement posé, il s’avère aussi que Geoffrion assure et démontre la totalité du gestus d’identification à la culture savante. Par exemple, l’article M’as dire comme on dit (Geoffrion 1925, p. 138-141) mobilise dans son argumentation un corpus très pointu de citations des auteurs suivants: Marot, Rabelais, Ronsard, Malherbe, Molière, Corneille, Pascal. Madame de Sévigné, La Fontaine, Boileau, et Racine. Le tour canadien est attesté de façon directe ou approximée chez ces figures de la littérature française (voir aussi les articles Aussi comme, autant comme et Cet homme ici, celle-ici cités Infra). Dans le même article, on se réclame également de l’autorité de Ferdinand Brunot (voir aussi Geoffrion 1925, p. 95.), de Bescherelle, et de l’Académie Française. De Oudin (Geoffrion 1925, p. 97.) à Henri Bauche (Geoffrion 1925, p. 95.) les figures de la dialectologie savante de l’entre-deux-guerre semblent bien avoir accompagné Geoffrion dans sa réflexion. Il cite de plus ses données sans hésiter à cultiver une froide et chirurgicale iconoclastie qui est déjà celle du linguiste. Ici tous les éléments du corpus d’un auteur littéraire (et le commentaire qu’en fait un linguiste de renom) sont mise à profit:

Flaubert s’est servi de demander à ce que. Mais il ne faudrait pas s’autoriser de son nom pour justifier l’emploi de ce « vice d’oraison », comme on dit dans les Femmes savantes de Molière. « Flaubert, ainsi que le remarque M. J. Vendryes, avait deux façons d’écrire, suivant qu’il rédigeait une lettre familière ou qu’il composait dans un style tendu ses oeuvres littéraires ». Or, Flaubert a employé demander à ce que dans des lettres familières, qui étaient destinées à une enfant, sa nièce, et où de toute évidence, il ne se surveillait pas, puisqu’elles sont émaillées de fautes grossières, telles que: « se rappeler de moi », « Quoique je serais content », « tant qu’à moi », « rien n’est plus embêtant comme la campagne ».

Geoffrion 1925, p. 36

Plus loin, c’est le discours des grammairiens hexagonaux et des professeurs de français que l’on cite, non pas comme référence mais bien comme corpus, en savant assidu, en observateur à la fois sagace et constant, qui n’oublie jamais ses problèmes de dialoectologie canadienne quand il s’imprègne de ce qu’il lit en langue française et sur la langue française:

Dans l’opinion de

« Ne dites pas: Dans mon opinion, dans l’opinion de cette assemblée; mais dites: A mon avis, de l’avis de cette assemblée. » Tel est  le conseil que donnent nos puristes.

Ce conseil, tout impératif qu’il est, ne semble pas mauvais. Car les locutions dans mon opinion et dans l’opinion de, avec leurs voyelles nasales ne sont guère en usage dans la langue des écrivains de goût.

Mais est-ce à dire qu’elles sont des anglicismes, comme on l’a affirmé péremptoirement?

Bescherelle, à la page 464 de sa Grammaire nationale, cite le procès-verbal d’une séance de la société grammaticale de France. Et voici comment, d’après ce procès-verbal, un des sociétaires se serait exprimé, au cours d’une discussion sur l’emploi du pronom autrui comme sujet: « Il s’agit de décider si dans la phrase donnée autrui joue légitimement le rôle du sujet. Eh bien! dans mon opinion je ne vois rien qui s’y oppose… »

Et c’est un français doublé d’un grammairien qui parle ainsi!

Dans sa Stylistique française (p. 136), M. E. Legrand, agrégé de l’Université, propose, pour éviter l’emploi du pronom relatif, de dire: « Une fortune médiocre dans l’opinion du vulgaire », au lieu de « Une fortune que le vulgaire croit médiocre. »

Et cette fois c’est un professeur de français qui donne pareil conseil!

Nos puristes n’ont vraiment pas de chance.

Geoffrion 1925, p. 198-199.

Geoffrion n’est donc certainement pas un de ces hommes de lettres se lançant dans des commentaires linguistiques avec une connaissance superficielle et mal étayée des problèmes qu’il aborde. Au contraire, il tance vertement la propension d’un grand nombre de lettrés canadiens a s’adonner au commentaire normatif sans la formation philologique et dialectologique requise. Et il le fait en se bardant lui même de tout l’équipement savant nécessaire. Les distinguos qu’il établi, par exemple entre norme et usage, prouve qu’il domine complètement sa documentation:

« Les puristes, dit M. Théodore Joran dans le Péril de la Syntaxe (6e éd., p. 102), veulent qu’on écrive: son bagage est des plus mince sans s, par analogie avec la règle ci-dessus (règle de l’accord du verbe après la locution une des plus… qui). Ils entendent ainsi: « Son bagage est aussi mince que possible ». Il n’y a pas de pluriel dans l’idée. La logique est pour les puristes, mais l’usage est rétif. »

M. Ferdinand Brunot, qu’on n’a pas coutume de trouver dans la compagnie des puristes se range à l’avis de ceux-ci. Dans la Pensée et la langue (p. 692), il reconnaît que l’on peut mettre l’adjectif au singulier ou au pluriel, selon que l’on veut exprimer un superlatif ou comparer la question à d’autres questions; Il approuve M. Henri Bernstein d’avoir écrit dans le Marché (acte III, sc. III); « Tu as été des plus aimable avec elle »; et il tient qu' »on n’hésitera pas à dire: c’est un homme des plus loyal« .

Mais il faut admettre, avec M. Joran, que l’usage des écrivains « est rétif ».

Le P. Joseph Deharveng, dans ses Corrigeons nous! (2e série, p. 178), cite Louis Veuillot, Sainte Beuve, Jules Lemaître, M. René Boylesve, M. F. Vendérem, M. Édouard Estaunié, qui écrivent l’adjectif au pluriel.

Geoffrion 1925, pp. 38-39.

Sans forfanterie mais sans concession, ce remarqueur entend associer l’érudition littéraire aux sources dialectologiques les plus sûres. Il ne se gênera pas pour accuser explicitement et en terme très fermes les puristes canadiens d’être des dogmatiques mal renseignés. Car Mister in Between s’en prend vertement à l’extrémisme des puristes de sa patrie.

Critique du purisme

Parler de la langue n’est pas une chose simple (Laurendeau 1990a, 1994), et Geoffrion en est fort conscient. Pour ce remarqueur nos puristes connaissant mal nos parlers. Or l’autarcie du purisme canadien va permettre l’application d’une procédure délicieusement indigène, celle de les piéger avec des attestations hexagonales, l’usage français valant de facto comme norme. Le préfacier des Zigzags…, Adjutor Rivard (1868-1945), était, comme Geoffrion son collaborateur et ami, un juriste de profession, formé en dialectologie. Les deux sont à l’origine du Glossaire du Parler français au Canada, ce qui fait d’eux les fondateurs de la lexicographie québécoise moderne. La position que Rivard exprime sur la question normative dans la préface de l’ouvrage de Geoffrion est délicatement modulée.

Sans doute, il est utile de relever les défauts de langage et de corriger les fautes; plusieurs s’y sont déjà employé chez nous. M. Geoffrion ne laisse pas d’indiquer, lui aussi, chaque fois que l’occasion s’en présente, qu’il vaut mieux parler autrement et que certaines expressions devraient être remplacées par de plus correctes. Des observations de ce genre sont bonnes à faire et peuvent rendre service, pourvu qu’on ne s’y livre pas à l’exagération et qu’on évite un purisme peu éclairé. Quelques-uns ont péché par ce dernier défaut, qui n’étaient pas assez bien avertis.

Geoffrion 1925, p. IX-X [préface d’Adjutor Rivard].

Voilà la ligne, on pourrait presque dire la doctrine: normer mais ne rien exagérer. Et aussi, entre ces deux eaux, accentuer les qualités plutôt que de fustiger les faiblesses. On fait plus pour le bien en louant les vertus qu’en flétrissant les vices. De même, on sert mieux la cause de la langue française en montrant comme elle est belle, comme elle est bonne et comme elle est vraie. (Geoffrion 1925, p. X [préface d’Adjutor Rivard]). Geoffrion endosse entièrement ces vues. Il joue à fond la carte de la modestie circonspecte. Le purisme non plus que le style n’est de ma compétence. Et d’ailleurs, siérait-il bien de s’établir ici arbitre du bon usage, lorsque les meilleurs écrivains proclament là-bas qu’on n’a jamais fini d’apprendre le français. (Geoffrion 1925, p. XV [avant-propos de l’auteur]). La circonspection est indéniablement la recommendation première de l’auteur des Zigzags…:

Certains scribes ont vraiment abusé du droit qu’ils se sont conféré d’épurer notre parler.

Ainsi d’après ces bons apôtres, il faudrait s’abstenir de dire […]

En vérité, les correcteurs attitrés de notre langage feraient bien d’être plus circonspects. On finira par croire qu’ils n’ont jamais ouvert un dictionnaire français.

Geoffrion 1925, pp. 73-75.

Si bien que les inspecteurs de la pureté de notre parler (Geoffrion 1925, p. 77), comme il les désigne, font l’objet de remarques presque autant que la langue qu’ils commentent elle-même. Il est patent que Geoffrion ne fait pas que critiquer le manque de circonspection des puristes canadiens. Il les pourchasse littéralement, les prends au piège de leur ignorance des sources même les plus ordinaires, comme le Littré ou la logique interne de la langue française que fournit la simple intuition linguistique. Ce remarqueur est à la fois précis et cinglant dans sa lutte contre le purisme doctrinaire, comme le montre le ton railleur et agacé des cinq citations suivantes:

Nomination comme

Quelqu’un, qui s’est improvisé puriste comme on s’établit marchand de bière au gingembre, dénonce comme un anglicisme la locution: « La nomination de X comme représentant. » D’après cet apprenti puriste, il faudrait dire: « La nomination de X à la position de représentant. »

Ce qui est incorrect, c’est l’expression nommer quelqu’un comme… Mais l’expression la nomination de quelqu’un comme… s’emploie en France.

Geoffrion 1925, p. 121-122.

Plaider coupable, plaider non coupable

Nos puristes ont fait une mauvaise réputation à ces deux locutions. A tel point que la plupart de nos grammaires les dénoncent comme des anglicismes et que le parlement du Canada – il faut louer ce beau zèle – s’est mis en frais, il y a quelques années, pour les chasser du code criminel.

Ces locutions sont-elles des anglicismes?

[après avoir prouvé que non – P.L.]

Ce qui prouve une fois de plus qu’il ne faut jurer de rien avec la science de nos puristes.

Geoffrion 1925, p. 159-162.

Monter sur le banc

Un censeur de nos parlers tient cette expression pour entachée d’anglicisme; et il ajoute: « Au lieu de dire qu’à l’ouverture de la séance le juge prend son siège, on le fait monter sur le banc. Voyons est-ce traiter un juge d’une manière convenable? Y-a-t’il une ombre de bon sens à ce qu’on fasse monter sur un banc celui qui est chargé de représenter la justice…? »

N’en déplaise à ce censeur sourcilleux, monter sur ne signifie pas nécessairement prendre place debout sur; et il n’est pas plus contraire aux convenances de faire monter un juge sur un siège que de faire monter un roi sur le trône, qui est le siège des rois.

Geoffrion 1925, p. 153-154.

Plaider les circonstances atténuantes

Autre locution que nos puristes dénoncent.

« Où, écrivait l’un d’eux, a-t-on pris… plaider des circonstances atténuantes pour invoquer… ? Il n’y a que nous, les Canadiens du pays, qui puissions comprendre ce mauvais anglais-là. »

Plaider les circonstances atténuantes du mauvais anglais! Évidemment, puisque c’est du bon français.

Ouvrons le dictionnaire de Littré, à l’article Circonstance. Voici ce qu’on y lit: « En termes de droit, circonstances aggravantes, circonstances du crime ou du délit qui aggrave la peine; circonstances atténuantes celles qui diminuent la peine. L’avocat s’est borné à plaider les circonstances atténuantes, c’est-à-dire il a avoué le crime ou le délit, et il a fait valoir les circonstances qui l’atténuaient. Dans le langage ordinaire, ce qui aggrave ou atténue un fait reprochable.

Voilà ce que Littré écrivait en 1863.

Et la locution plaider les circonstances atténuantes ne semble pas tombée en désuétude depuis. Nous la retrouvons, par exemple, sous la plume de M. Paul Bourget, dans la Revue des Deux Mondes du 1ier octobre 1919.

Geoffrion 1925, p. 164-165.

Plombeur

D’après les censeurs de nos parlers, plombeur, lorsqu’il est employé pour plombier, serait un pur anglicisme, anglicisme qui se serait introduit dans notre langue populaire à la faveur de la forme anglaise plumber.

Mais ces doctes censeurs ignorent-ils donc que l’anglais plumber se prononce plomm-eur? Si la désignation du plombier avait été empruntée à l’anglais, ne dirait-on pas plommeur plutôt que plombeur?

[…]

Lorsqu’on y regarde de près, la forme plombeur paraît plus régulière que la forme plombier. Elle n’en est pas moins archaïque. La seule forme reçue aujourd’hui est plombier.

Geoffrion 1925, p. 98-99.

Et cinq fois sur cinq, le docte censeur, maintenu anonyme et descendu en flammes, avait qualifié une unité, une expression, un tour d’anglicisme. C’est que derrière la chasse au purisme, une autre quête se profile, plus profonde, plus tendue, plus grave, une quête motivée par la peur de perdre son identité (Skupien Dekens 1998, p 166). Il s’agit justement de la quête d’un peuple conquis pour recouvrer cette identité ethno-culturelle et linguistique.

Procédure de présentation de l’anglicisme

Aux vues de Geoffrion, si nos puristes canadiens méritent tant d’être rossés c’est qu’ils voient des anglicismes partout. Purisme et lutte à l’anglicisme apparaissent en contexte canadien comme des quasi-synonymes. Les épureurs de la langue canadiens sont rien de moins que des docteurs ès anglicismes (Geoffrion 1925, pp. 103-104.). Ils procèdent donc d’une problématique « toute particulière ».

D’ailleurs les « surpuristes » de chez nous sont d’une espèce toute particulière. Pour eux l’anglais est antérieur à tout autre idiome: de là leur propension à voir des anglicismes partout, dans d’authentiques idiotismes provinciaux, et jusque dans les gallicismes les plus caractéristiques. Ils ont aussi, nos « surpuristes » le ton dogmatique: ils décrètent, et c’est pour l’éternité; ils affirment, et il n’y a qu’à s’incliner. Ils sont quelque chose comme des personnages posthumes de Beaumarchais, des frères tardifs de cette Suzanne superbe qui disait à Figaro: « Prouver que j’ai raison serait accorder que je puis avoir tort. Es-tu mon serviteur, ou non? » Et c’est pourquoi ils ne daignent jamais apporter la moindre preuve.

Geoffrion 1925, p. XVI [avant-propos de l’auteur].

Il va donc falloir relever le gant. Et en même temps, il va falloir expier. Tout le dispositif savant va être alors mobilisé pour prouver qu’un nombre respectable d’expressions et de tours qualifiés d’anglicisme n’en sont aucunement. Ce problème sociolectal particulier fait de l’intervention de ce remarqueur un échantillon particulièrement riche de toutes les stratégies -les honnêtes comme les moins honnêtes- déployées pour nier l’influence d’un adstrat. Passons brièvement en revue ces multiples phases de la décolonisation épilinguistique. Il y a d’abord l’anglicisme contré par une attestation du français classique, ayant l’atout d’être sans âge:

Demander une question

On a dit que cette locution est un anglicisme, une traduction littérale de to ask a question.

Demander une question est évidemment un pléonasme. Il suffit de dire: faire une question, poser une question, adresser une question, puisque question signifie déjà demande.

Mais faut-il conclure que demander une question est un anglicisme?

Mme de Sévigné, si je ne me trompe, ignorait l’anglais. Elle a cependant écrit: « Si vous ne répondez pas à cette question, je la demanderai à la petite personne qui est avec nous. »

Geoffrion 1925, p. 70.

Voici ensuite l’anglicisme contré par un tour archaïque, mais français:

Banqueter

En français, banqueter ne s’emploie qu’intransitivement. Il signifie: faire bonne chère, fréquenter les banquets, ou simplement prendre part à un banquet, à un repas somptueux.

De ce que le verbe anglais to banquet s’emploie transitivement avec le sens de festoyer quelqu’un, banqueter en son honneur, faut-il conclure que nous commettions un anglicisme lorsque nous disons par exemple: « On an banqueté M. Untel hier soir »?

Il serait peu sage de la faire.

Nos parlers fourmillent d’archaïsmes, de vieux mots du seizième et du dix-septième siècle. Or précisément, banqueter était usité transitivement au seizième siècle au sens de régaler quelqu’un, lui donner un grand festin. « Je ne plains poinct ce que m’a cousté à les bancqueter« , écrivait Rabelais.

Geoffrion 1925, p. 177-178.

Vient ensuite l’anglicisme contré par la caution des parler régionaux (noter que l’intervention corrective se raffermit alors):

En temps

Depuis qu’il y a chez nous des puristes qui épurent, la locution en temps passe pour un anglicisme.

Or il ne faut pas toujours se fier à nos puristes.

En temps s’emploie pour à temps dans la Picardie, la Normandie et le Perche.  « Arriver en tans, à heure convenable », dit Haigneré dans son Vocabulaire du patois boulonnais. « J’arriverai en temps« , relève Robin, dans son Dictionnaire du patois normand. « J’s’rai pas ervenu en temp, j’ume mieux pas vou promette », écrivait en son patois le Père La Bricole, dans le journal le Perche du 22 juillet 1923. Et n’y a-t-il pas jusqu’à ce normand de Maupassant qui s’est servi de la locution en temps dans son conte l’Héritage! Lisez plutôt: « il rentra de meilleure heure le samedi pour s’assurer que tout était prêt. Sa bonne, qui vint lui ouvrir, était plus rouge qu’une tomate, car son fourneau, allumé depuis midi par crainte de ne pas arriver en temps, lui avait rôti la figure tout le jour. »

De toute évidence, ces auteurs ignoraient les décrets de nos puristes!

La locution en temps n’est pas du meilleur français. En langage académique, il faut dire à temps, à l’heure fixée.

Geoffrion 1925, p. 86-87.

Ensuite, l’anglicisme contré par la garanti explicite d’un linguiste, et par une source de français moderne:

Avant longtemps

Avant longtemps, lit-on dans les ouvrages de nos puristes, est un anglicisme. C’est la traduction littérale de before long.

Avant longtemps est-il vraiment un anglicisme?

Non, s’il faut croire ce qu’écrit M. Ferdinand Brunot dans la Pensée et la langue (p. 470). « Parmi les adverbes et les locutions adverbiales qui servent à marquer un futur prochain, y dit-il, citons bientôt, immédiatement, à l’instant, à la minute, avant peu, sous peu, avant longtemps, prochainement, tout à l’heure. »

Non, si l’on peut s’autoriser de l’exemple de M. François Porché, un des maîtres de l’actuel théâtre en vers. En effet, dans le Chevalier de Colomb, M. Porché a employé à deux reprises la locution avant longtemps:

Je te promets qu’avant longtemps

Nous serons couchés côte à côte…

Un coeur comme le tien, profond, déjà viril,

L’amour avant longtemps peut le mettre en péril

Geoffrion 1925, p. 116

Puis finalement l’anglicisme contré à la fois par le français populaire et les dialectes, puis toujours pudiquement corrigé, mais pas comme anglicisme:

Pareil comme

Certain critique de nos parlers a décrété que l’expression pareil comme est une traduction de l’anglais such as, et par conséquent un anglicisme.

Il ne faut pas se fier à ce puriste.

Pareil comme est tout bonnement du français populaire. « Au sujet de l’expression de l’idée d’égalité, dit M. Bauche dans le Langage populaire (p. 95), il faut remarquer que le mot pareil n’est pas suivi, (dans le langage populaire) comme en français, de la préposition à. Mais on dit: pareil que et pareil comme. Ex.: … On m’a fait une robe pareille comme la sienne. »

Pareil comme s’emploie aussi dans l’Anjou, le Berry et le Nivernais. « Il est pareil comme lui » disent les Angevins; « Son habillement est pareil comme celui de sa soeur » disent les Berrichons.

La locution pareil comme n’est pas du bon français. Il faut dire pareil à.

Geoffrion 1925, pp. 126-127

Au plan des attestations à tout le moins, et les interventions correctives mise à part, voilà qui est de bonne tenue, et la dialectologie moderne ne trouverait probablement pas à y redire. Mais la gravité du problème de psychologie collective et d’idéologie en cause ici étant ce qu’elle est, l’anglicisme sera parfois pudiquement nié malgré sa criante évidence. Dans l’exemple suivant, on affecte de simplement rectifier des nuances sémantiques en se gardant bien de mobiliser la notion de calque, en dépit du caractère patent des déterminismes sociolinguistiques du secteur d’activité en cause.

Agent, agent de gare, agent de station

Nous appelons agent de station, agent de gare, ou simplement agent, l’employé de chemin de fer qui est chargé de diriger le service des voyageurs et la manipulation des marchandises dans une station ou dans une gare.

En France, cet employé se nomme chef de station ou chef de gare, selon les cas. Ainsi, il est incorrect de dire: M. X est agent pour le Pacifique. Il faut dire: M. X est chef de station ou chef de gare à l’emploi du Pacifique-Canadien.

L’expression agent de chemin de fer peut cependant servir à désigner certains employés d’une compagnie de chemin de fer. Agent signifiant, en français, personne qui a mission d’agir pour une autre, agent de chemin de fer a un sens plus général que chef de gare ou chef de station. Si le chef de gare ou de station est un agent de chemin de fer, c’est-à-dire  l’agent d’une compagnie de chemin de fer, l’agent de chemin de fer n’est pas nécessairement chef de gare ou de station. C’est évidemment dans ce sens qu’il faut l’entendre lorsque le Répertoire technologique des noms d’industries ou de professions, publié par le Service de la statistique générale de la France, dit (p. 452) que le chef de station « dirige le service d’une station, gare n’occupant qu’un personnel restreint, souvent un ou deux agents seulement ».

Il ne serait probablement pas incorrect de dire: M. X est agent du Pacifique-Canadien à telle gare, à telle station. Mais on doit, semble-t-il, s’abstenir de dire: M. X est agent de gare, M. X est agent de station.

Geoffrion 1925, pp. 109-110.

De fait on corrige ici l’anglicisme, sans le nommer. Pudeur et mauvaise foi se touchent presque. Et on finira par faire le salto mortale vers l’élucubration épilinguistique complète. Ainsi l’ultime expiation va se manifester sur un des mots-clefs de la publicité et du commerce en Amérique du Nord: bargain. L’argument avancé, bien présent même dans le discours épilinguistique vernaculaire, consistera à faire valoir qu’on a emprunté bargain à l’anglais certes, mais que, celui-ci le tenant du français, conférer la Bataille de Hasting etc…, l’honneur est sauf. On notera de plus dans cet exemple la discrète astuce de présentation. La description du dialectalisme barguiner est placée juste avant la présentation du cas de l’anglicisme bargain, et l’absence complète de référence à l’anglais dans ce premier article sert de tremplin légitimant au développement expiatoire sur bargain même. L’observateur moderne est bien obligé de noter le dérisoire un peu pathétique d’une telle analyse. Il ne s’agit évidemment pas ici de nier la possibilité de la réactivation de vieux mots français en terre canadienne par le contact de l’anglais (Laurendeau 1984), mais bien de signaler clairement chez notre remarqueur un cas de figure ou il fait indubitablement, et pour des raisons idéologiques et affectives bien compréhensible, trop fort en la matière (voir aussi le cas patent de snack, orthographié c’naque, et censé être galloroman jusqu’aux ongles, Geoffrion 1925: 77-78):

Barguiner

Barguiner s’emploie absolument chez nous au sens de marchander. Acheter sans barguiner, c’est acheter sans marchander. Barguiner a cette signification dans l’Anjou, la Bourgogne, la Normandie, la Picardie, et la Saintonge. Dans l’ancien français, on donnait le même sens à barguiner, barguinier, barguigner, barguignier, et bargaigner.

Dans nos parlers, barguiner a aussi l’acception de: hésiter à prendre un parti, barguigner. Ainsi au lieu de dire: A quoi bon tant barguigner? On dit couramment: A quoi bon tant barguiner? On relève barginer avec le même sens dans l’ancienne langue, ainsi que dans les parlers angevins.

Dans le français littéraire, barguigner ne s’emploie maintenant qu’au figuré, c’est-à-dire au sens d’hésiter à prendre un parti,

Bargain, barguine

Bargaine s’emploie couramment dans nos parlers, soit au masculin, soit au féminin.

Tantôt il se dit pour marché, convention, contrat, transaction, emplette, achat, vente. Ainsi on entend souvent: « J’ai fait un bargaine avec mon voisin », pour: j’ai fait un marché avec mon voisin; – « C’est une grosse bargaine« , pour: c’est une grosse transaction.

Tantôt il a l’acception d’affaire avantageuse, de bon marché. « A ce prix là c’est une vraie bargaine« , ne manque pas d’ajouter le commis qui fait l’article. Et cela veut dire que s’il ne vous donne pas sa marchandise, c’est parce que les usages du commerce ne le permettent pas.

Tantôt il signifie solde, occasion. Ainsi un jour de bargaine est un jour où l’on vend des marchandises avec diminution de prix; c’est une vente d’occasion, une vente en solde, un solde marchandises; littéralement, c’est un jour de soldes.

La locution bargaine nous vient-elle de l’anglais bargain. Peut-être.

Ce qui est certain, c’est que l’anglais bargain a été emprunté au vieux français. En effet, le masculin bargain et les féminins bargaine, bargainne, avaient dans l’ancienne langue le sens de marché, vente, troc, trafic, commerce, accord, convention, affaire, gain, profit.

Dans nos parlers, barguine se dit aussi dans les sens divers que nous donnons à bargaine. Barguigne avait les mêmes acceptions dans l’ancien français. Bargain s’emploie encore pour marché dans le normand de Guernesey.

Geoffrion 1925, pp. 192-194.

Voilà un peut-être que la dialectologie québécoise moderne n’accepterais plus. Et le normand de Guernesey s’appelle aujourd’hui anglo-normand. On voit bien qu’il s’agit d’envoyer un message bien trop clair pour être vrai: l’anglicisme, il n’y a pas de ça chez nous! Observons maintenant en point d’orgue le cumul des principaux procédés dégagés plus haut. D’évidence les lecteurs de notre remarqueur n’aiment pas se faire traiter d’anglicisés. Cet exemple va aussi nous amener vers le traitement des points de grammaire par ce remarqueur.

Aussi comme, autant comme

Dans nos parlers populaires, pour exprimer le comparatif d’égalité, nous employons couramment comme, au lieu de que, après les adverbes aussi, autant, si et tant. Exemples: Avec un nez aussi long comme elle a; – Elle a autant d’enfants comme toi; – Elle n’est pas si belle comme on le dit; – Il n’y a rien qui lui fait tant plaisir comme faire des discours.

Ces tours sont-ils des anglicismes, ainsi qu’on l’a écrit?

Aucunement.

« Pendant tout le seizième siècle, atteste M. Ferdinand Brunot, dans son Histoire de la langue française (III, p. 610), comme est au moins aussi fréquent que que dans les comparaisons. » Et comme est resté en usage jusque dans la dernière moitié du dix-septième siècle. Il serait facile de donner de nombreux exemples de l’emploi de comme pour que; en voici quelques-uns: « Autant vault l’homme comme il s’estime » (Rabelais); – « Si nous voyions autant du monde comme nous n’en voyons pas » (Montaigne); – « Je vous promet que j’ai autant d’envie comme vous de ce mariage » (Amyot); – « Berger aussi parfait comme il est malheureux » (Racan); – « Il n’est rien de si beau comme Caliste est belle » (Malherbe); – « Qui n’est pas si grand la moytié comme on le démontre par signe » (Marot); – « Aussi bon citoyen comme parfait amant » (Corneille); – « Une si grande affaire comme celle là » (Voiture); – « Ce n’est pas tant la nature contraire des propositions qui fait cela comme l’éloignement et la trop grande distance du premier pronom » (Vaugelas); – « Je voudrois être aussi jolie comme il est bien sur que je suis à vous » (Sévigné); – « Une femme si belle, si sage, si bien faite comme elle est » (Molière); – « Autant malin à présent comme ils étoient bons dans leurs origines » (Bossuet); – « Autant l’hiver comme l’été » (Racine); – « Rien n’avilit tant notre caractère dans le monde comme la facilité à nous y montrer » (Massillon).

Ainsi qu’on peut le voir, l’emploi de comme après aussi, autant, si et tant est d’origine bien française.

On le retrouve encore dans les parlers de l’Anjou, de la Normandie, de la Picardie, de la Saintonge, du Bas-Maine, de l’Orléanais, du Nivernais, du Berry et, de façon générale, dans le langage populaire en France.

Littré dit que cette construction n’est plus en usage, « du moins dans le style ordinaire; car, en vers et dans le style élevé, elle serait acceptable et ne paraîtrait pas surannée ». De même le grammairien Ragon écrit que « ce tour pourrait encore servir en poésie ».

Pour des anglicismes, ce serait leur faire trop d’honneur!

Geoffrion 1925, p. 127.

Et cet honneur excessif aux anglicismes, on aura compris que Geoffrion a évité de la faire à l’excès, vu qu’il a su traiter d’autres questions, à la fois moins spécifique à son contexte particulier et plus représentatives de la démarche générale des remarqueurs.

Points de grammaire

Ce remarqueur parle donc aussi grammaire. Et alors il le fait, pensons-nous, selon le modus opérandi typique de tous les remarqueur. L’exemple suivant traite d’un point de syntaxe, problématique même dans des zones du monde francophone ou ne se manifeste pas l’influence de l’anglais:

Lire sur le journal

« Lire quelque chose sur un journal, a-t-on écrit, est un anglicisme; il faut dire, lire quelquechose dans un journal. »

Certes, il vaut mieux dire: lire dans un journal. Mais lire sur un journal n’est pas un anglicisme, et pour une raison péremptoire: cette façon de parler est française.

Ouvrons en effet la Pensée et la langue de M. Ferdinand Brunot, au chapitre intitulé Sens et valeur des prépositions. Voici ce que nous y lisons (p. 412): « Il y a eu des caprices de langue, d’où des contradictions. Nous ne sommes plus autorisés à dire: lire sur un journal. Mais inversement nous disons: le trouble se lit sur son visage, alors que le dix-septième siècle employait aussi bien dans. »

« Nous ne sommes plus autorisés… », dit M. Brunot. On l’était donc autrefois.

Consultons maintenant le lexique que M. Louis Arnould a placé à la fin de son Racan, et nous y trouverons les lignes suivantes à l’article Dans: « Malherbe dit lire en la face, nous disons aujourd’hui lire dans les yeux; dans un livre, dans le journal, et d’autre part le peuple dit sur le journal; les deux prépositions se comprennent. »

Donc, non seulement lire sur le journal a été du bons français, mais, comme il arrive généralement en pareil cas, il est resté dans la langue populaire.

Et c’est probablement parce que le peuple emploie cette façon de parler que Larousse, dans sa Grammaire complète, la classe parmi les locutions vicieuses et écrit (p. 100): « Ne dites pas: J’ai lu sur le journal; mais dites: J’ai lu dans le journal. »

Il faut ajouter que cette condamnation n’est pas acceptée par tous les puristes. « Le grammairien, lit-on dans Parlons bien! de M.G.-O, D’Harvé (éd. de 1923, p. 160), ne motive pas son verdict de condamnation. Littré fait observer que dans est indiqué pour ce qui se trouve dans le corps du journal et que sur conviendrait pour ce qui se trouve aux pages extérieures, à la surface. Voici des références: Je lisais encore hier sur le Nagasaki Press(Cl. Farrère); – Le nom des acteurs qu’elle avait vu sur le programme (Goncourt); – Monseigneur ayant lu sur la carte (de visite) le nom de… (France); – On devrait en avertir sur le livret (d’une exposition de peinture) (Ed. Ruel); – Lire sur un programme (C. Mauclair). »

Le dictionnaire de Littré contient en effet la remarque suivante, à la fin de l’article Sur: « Peut-on dire: J’ai lu cela sur ce journal, comme on dira: lire une inscription sur un mur, lire sur une affiche? On pourra bien dire sur, en parlant de ce qui est étendu sur une surface. Par conséquent, on peut dire: sur un journal, sur une page étendue devant soit. Autrement on dira dans: lire dans un livre, lire dans un journal. »

Geoffrion 1925, p. 19-21

C’est, selon la procédure consacrée, la foire aux attestations. La seule remarque sémantique est directement citée de Littré. Le reste n’est qu’usages et consécration littéraire et documentaire d’usages Les deux exemples suivants traitent de points de morphologie. Dans ces deux types de cas on évite aussi soigneusement de faire de la sémantique. Cela est crucial. Corroborer des usages est bel et bien l’exclusive priorité en matière de morphologie et de syntaxe chez le remarqueur:

J’avons, etc

Dans la plupart des provinces françaises, je s’emploie pour nous. Ainsi j’avons ou j’ons y signifient: nous avons.

Dans quelques-unes des ces provinces, la forme de pluriel se substitue aussi à celle du singulier dans les verbes précédés du pronom je. On la trouve, par exemple, dans la bouche de la servante des Femmes savantes de Molière (acte II, sc. VI):

Mon Dieu! je n’avons pas étugué comme vous,

Et je parlons tout droit comme on parle cheuz nous.

Il en est de même dans notre parler populaire, bien que cet usage ne soit pas fréquent: « J’aurions ben aimé y aller, mais le mauvais temps m’en a empêché. »

Dans la langue du seizième siècle, cette substitution du pluriel au singulier était presque générale. Il était du meilleur goût, dit Franklin dans Paris et les Parisiens au XVIe siècle (p. 167), de joindre la première personne du singulier à celle du pluriel, de dire j’avons, j’étions, j’aimions, je venions. François Iier, imitant le style qui commençait à prévaloir autour de lui, mandait au connétable de Montmorency: « J’avons espérance qu’y fera demain beau temps, veu ce que disent les estoilles que j’avons eu très bon loysir de veoir. » A l’exemple des rois et des magistrats, qui employaient le pluriel pour le singulier, « le vulgaire, voire les princes et grands seigneurs, ont ordinairement en la bouche: je dirons, je ferons« . Aussi Henri Estienne a-t-il pu dire: « Ce sont les mieux parlants qui prononcent ainsi: j’allions, je venons, je soupons. » Au témoignage de M. Ferdinand Brunot, « on rencontre des j’avons jusque chez les écrivains les plus purs, mais pas au delà du seizième siècle ».

Nos gens parlent donc comme François Iier et les bons auteurs du seizième siècle, lorsqu’ils disent j’avons etc. Mais il ne faut pas oublier que nous sommes au vingtième siècle et que cette forme n’a plus cours dans la langue commune

Geoffrion 1925, p. 78-80.

Faisez

Il faut éviter d’employer faisez pour faites. C’est se décerner un brevet d’ignorance que de dire par exemple: « Ne lui faisez pas mal »; – « Qu’est-ce que vous faisez là? »

En France comme ici, l’emploi de faisez se rencontre dans le parler populaire ainsi que dans le langage enfantin. A ce propos, je me permets de rappeler un bon mot que la Revue du Jeune Français rapportait dernièrement:

« Monsieur l’Inspecteur visite les fillettes dans leur classes et, brave homme, s’ingénie à poser des questions faciles qui permettent à chacun de montrer son savoir.

« – Voyons… voyons, qu’a dit Jeanne d’Arc sur son bûcher, au moment où on allait y mettre le feu?

Silence. Les fillettes baissent la tête ou rougissent de confusion. Soudain, au fond de la salle, un doigt se lève.

« – M’sieur, M’sieur, je sais moi!

« – Eh bien! voyons, dit l’inspecteur.

« – Elle dit: Faisez-moi descendre! »

Geoffrion 1925, p. 40-41.

Dans le cas du tour archaïsant, comme dans le cas du tour de français avancé, l’attention exclusive du remarqueur se porte sur la tension entre norme et usage et sur la présentation, fusse-t-elle anecdotique, des conditions particulières d’attestation. Il n’y a tout simplement pas d’analyse linguistique faite des phénomènes présentés, même quand ils sont peu connu du lecteur français, parce que dialectaux ou vernaculaires. L’exemple qui suit est une très belle occasion ratée d’analyser la relation entre formulations locatives et anaphoriques. Non, on se contente de la scolastique de l’attestation des usages. Noter de surcroit qu’on ne se gène pas pour dater Vaugelas, ce qui est tout à fait légitime quoique, encore une fois, beaucoup plus sociolinguiste que morphosyntacticien.

.

Cet homme ici, celle-ici

Nous l’avons tous appris à la petite école, les adjectifs et les pronoms démonstratifs sont ceux qui servent à indiquer, à montrer la personne ou la chose dont on parle. Pour marquer que cette personne ou cette chose sont proches, on ajoute l’adverbe ci au pronom démonstratif ou au nom précédé de l’adjectif démonstratif. Exemples: Cet homme-ci, celle-ci, en ce moment-ci.

Mais d’où vient que l’on entend partout: cet homme-ici, celle-ici, en ce moment-ici, ce bill-ici, dans cette cause-ici? Et même: celle-là-ici est meilleure que l’autre?

« Les adverbes de lieu ci et , ajoutés si rarement dans l’ancienne langue au démonstratif pour le renforcer, se rencontrent souvent à partir du quinzième siècle, écrit Haase dans sa Syntaxe française du XVIIe siècle (p. 42). Au seizième et souvent encore au dix-septième siècle, on remplace ci par ici, bien que vers la fin du dix-septième siècle cet emploi semble disparaître de la langue écrite. »

Ici s’est donc écrit couramment en France, au lieu de ci, pendant le seizième et une bonne partie du dix-septième siècle. Haase de même que Nyrop dans sa Grammaire historique de la langue française, et M. Ferdinand Brunot dans son Histoire de la langue française donnent de nombreux exemples de cet emploi. Ainsi Rabelais a écrit: « Ce bois icy quel est-il? »; Montaigne: « En celles icy« ; Marot: « Ces vers icy« ; Mathurin Régnier: « Ces gens icy« , « ces temps icy« ; Ronsard: « En ces beaux mois icy« , « voyant ce temps icy« ; Sorel: « Cet homme icy« ; Guez de Balzac: « En ce temps icy« , « ce siècle icy« ; Descartes: « Je me résolus de laisser tout ce monde icy à leurs disputes »; Molière, dans l’Étourdi:

Je vais faire informer de cette affaire icy

Contre ce Mascarille;

La Rochefoucauld: « Je suis contraint de partir de ce pays icy« ; Mme de Sévigné: « Dans ce dénouement-icy je vous demande votre secours »; Scarron: « Ce petit madrigal icy« ; Segrais: « Dans ce siècle icy« .

Et non seulement icy était usité, mais Vaugelas, qu’on a surnommé le « greffier du bel usage », se prononçait en 1647 contre l’emploi de ci: « Tout Paris, écrivait-il dans ses Remarques (II, p. 68), dit, par exemple, cet homme-cy, ce temps-cy, cette année-cy, mais la plus grand’part de la Cour dit cet homme icy, ce temps icy, cette année icy, et trouve l’autre insupportable, comme réciproquement les Parisiens ne peuvent souffrir icy, au lieu de cy. Ce qu’il y a à faire en cela est, ce me semble, de laisser le choix de l’un ou de l’autre à celui qui parle; bien que moy, je voudrais toujours dire cet homme icy, et non pas cet homme cy, et ainsi de suite. »

L’opinion de Vaugelas n’a pas prévalu. Ici n’est plus du bon usage, et c’est une faute de l’employer. Aujourd’hui, en France, il appartient au seul parler populaire.

Tout de même, quand nous disons cet homme-ici, nous ne faisons pas une faute de prononciation. Nous nous servons d’une façon de dire tombée en désuétude. Sans nous en douter, nous parlons comme on le faisait à la cour de Louis XIV. Nous « parlons Vaugelas », ainsi que les femmes savantes de Molière, les Philaminte, les Bélise, et les Armande.

Geoffrion 1925, pp. 13-16

Nous parlons Vaugelas, mais quel est le sens de nos paroles? Quelle est la relation entre monstration et localisation spatiale? Motus. Pas de discussion sur ces questions. On peut encore mentionner la description suivante, rendez-vous raté avec l’analyse de l’union d’un quantificateur et d’un restrictif:

Tant seulement

Cette locution adverbiale s’emploie pour seulement dans notre parler populaire. Ainsi au moment de vider un verre qu’on nous a offert, nous disons couramment: « C’est tant seulement pour vous saluer. »

Tant seulement s’est employé dans l’ancien français, et jusque pendant le dix-septième siècle. Voiture a écrit:

J’arrive de cent pieds sous terre,

Pour vous ouïr tant seulement;

et La Fontaine:

Il enrage

De n’avoir pas chez soi pour lui donner

Tant seulement un malheureux dîner…

Ménage blâmait cependant l’emploi de cette expression et demandait qu’on ne l’admît pas même dans la langue familière. A la fin du dix-septième siècle, Richelet la tenait pour archaïque.

Aujourd’hui, la locution tant seulement n’est plus usitée en France dans la langue écrite. Elle ne survit que dans le langage populaire. On la relève dans les parlers de l’Anjou, du Bas-Maine, de la Normandie, de la Picardie et de la Saintonge.

Chez nous, on dit aussi dans le même sens; en seulement, tant seurement, en seurement.

Geoffrion 1925, pp. 115-116.

Il n’y a pas de morpho-syntaxe descriptive ici. On a affaire a un pur exercice de gymnastique grammairienne.  Gymnastique de syntaxe grammairienne:

Quoiqu’il en ait

En bon français, cette locution signifie: quoiqu’il ait de cela, quoiqu’il possède de cela. Exemple: il ne te prêtera pas de l’argent, quoiqu’il en ait.

Mais elle n’a pas le sens de la locution malgré qu’il en est [sic], et c’est une faute grossière que de la substituer à cette dernière.

Soit la phrase: il devra payer, malgré qu’il en ait. Dans malgré qu’il en ait, les mots malgré que ne constituent pas une locution conjonctive ayant le sens de bien que, quoique. Malgré qu’il en ait serait une forme abrégée de quelque mal gré qu’il en ait et signifierait: quelque mauvais gré qu’il en ait. Que y tient le rôle de pronom relatif et en se rapporte à un membre de phrase. Or il n’en serait pas de même dans quoiqu’il en ait. Si vous dites: « Il devra payer, quoiqu’il en ait », le verbe avoir perd son régime direct, et on ne sait à quoi en s’y rapporte. Quoiqu’il en ait non seulement n’a pas du tout le même sens que malgré qu’il en ait, mais il n’a alors aucun sens (cf. le Courrier de Vaugelas, II,  p. 43.)

Geoffrion 1925, p. 82.

Gymnastique de logique grammairienne:

Comme deux gouttes d’eau

Il est d’usage, lorsqu’on veut marquer la parfaite ressemblance de deux personnes, de recourir à une comparaison, d’évoquer la similitude de deux gouttes d’eau.

Mais d’ordinaire, ici comme en France, on tourne mal la comparaison. Neuf fois sur dix on dira: « Cet enfant ressemble à son frère comme deux gouttes d’eau »; ce qui signifie littéralement: Cet enfant ressemble à son frère, comme deux gouttes d’eau ressemblent à son frère. Or, ce n’est pas du tout ce que l’on veut faire entendre.

La tournure correcte est: Cet enfant et son frère se ressemblent comme deux gouttes d’eau.

Geoffrion 1925, pp. 111-112.

Le trait le plus saillant du rapport que les remarqueurs établissent â la syntaxe et à la morphologie française se perpétue ici, pur et intégral, tics et réflexes inclus. On ne procède pas à une description linguistique mais à une scolastique d’attestations. Se profile en fait ici la principale caractéristique de la tradition grammairienne dans sa totalité polymorphe: elle ne vise pas à dépeindre le fonctionnement d’un idiome, pas même à inculquer ou transmettre un tel fonctionnement. Elle vise strictement à infléchir les comportements verbaux de locuteurs ayant d’autre part déjà appris la langue par les canaux vernaculaires, en attirant l’attention sur la prise en charge de telle ou telle forme par telle ou telle instance de consécration. Elle ne cible pas des locuteurs en apprentissage, mais des rhéteurs en accession sociale auxquels on signale ou rappelle qui sont les autorités sur lesquelles aligner ses comportements. Elle est  moins tributaire d’une dynamique d’inculquement d’une langue nouvelle que d’une dynamique d’expansion d’un lecte vers les autres lectes d’une langue commune. Or qui procède à une expension sociolectale, demeure nécessairement proche des questions lexicales, et plus précisément des questions d’enrichissement du vocabulaire.

Entre le lexical et le grammatical

Fondamentalement dans les Zigzags… Geoffrion se tient à mi-chemin entre le lexical et le grammatical. Le fait est patent. On pourrait avancer à son sujet des explications externes, y voir par exemple une manifestation de la propension de glossairiste de l’auteur de ces remarques. Ou encore on pourrait y voir un artéfact de la présentation par articles, elle même hérité de l’origine journalistique du recueil. Nous préférons y détecter une réalité plus profondément caractéristique de la démarche des remarqueurs. Si le remarqueur écrit pour un locuteur en position d’accession sociale, pour un Monsieur Jourdain de l’acrolecte, les questions de vocabulaire et les problèmes de construction de phrase deviennent les priorités les plus sensibles. Il n’y a donc pas à se surprendre que ces deux questions en viennent à fusionner dans le traitement d’un fait qui les cumule tout naturellement: le syntagme, le tour. Nos données sont particulièrement révélatrices à cet égard. Observons encore le commentaire suivant, à mi-chemin entre le lexical et le syntaxique:

Cour criminelle

S’il fallait ajouter foi à certains critiques, on ne pourrait pas appeler cours criminelles les cours qui jugent les crimes. Pourquoi? Parce que, d’abord, ce qualificatif criminelles serait de nature à déconsidérer les magistrats qui président les tribunaux; parce que, de plus, l’expression cours criminelles serait une traduction platement littérale de criminal courts.

Criminel ne signifie pas seulement: coupable d’un crime. « Criminel, lit-on dans le Dictionnaire de l’Académie, se dit aussi de la législation qui concerne les crimes, et de tout ce qui regarde la procédure qu’on fait contre les personnes accusées de crimes. » Et l’Académie, qui connaît le bel usage, donne les exemples suivants: « Code criminel, législation criminelle, juge criminel, tribunal criminel… »

On voudrait nous faire substituer cours d’assises à cours criminelles. Sans doute aucun, on peut fort bien dire cours d’assise. Mais sait-on comment l’Académie définit cette locution? « On nomme actuellement, en France, cours d’assise les cours criminelles, les tribunaux criminels. »

Voici d’autre part deux arguments supplémentaires, que me fournit un avocat à la cour de cassation de Paris, co-rédacteur de la Revue du Notariat de France:

« La section de la cour de cassation chargée de juger les questions de droit pénal et de procédure pénale s’appelle chambre criminelle.

« Les tribunaux chargés, dans certaines colonies, de juger tous les crimes et, en Algérie, les crimes commis pas les indigènes portent le nom de cour criminelle. Cour criminelle est donc le terme générique employé pour désigner le tribunal compétent pour connaître des crimes et de leurs conséquences civiles; la cour d’assises n’est qu’une variété de cour criminelle. »

Geoffrion 1925, p. 136-137

On comprend qu’un problème de visée de l’adjectif se soude intimement à une question de terminologie qui n’est pas exempte de portée extra-linguistique. Il n’est pas innocent que le tour traité ici concerne le vocabulaire des juristes, une des principales professions des intellectuels canadiens-français dans l’entre-deux-guerres. Ce sont tous les articles cités ici qui témoignent de cet intime compagnonnage du lexical et du grammatical dans le commentaire circonspect d’un remarqueur en contexte de français régional chez qui la turbulence des débats et des pressions sociales reste toujours bien palpable.

Un Vaugelas des forêts: voire…

On pourait être tenté de conclure ici sur le sourire que suscite l’anecdotique. On pourrait bien se contenter de dire qu’on a affaire à un remarqueur marginal, une sorte de Vaugelas des forêts, un commentateur épilinguistique quasi-caricatural de par les conditions extrêmes qui dictent son intervention et incurvent sa démarche de critique de la langue de ses concitoyens. Mais on peut aussi suggérer que les caractéristiques particulières du français régional canadien, les rigueurs de son climat épilinguistique ni plus ni moins, font saillir certains traits généraux de la pratique des remarqueurs qui y évoluent, les accusent, les rendent plus perceptibles, moins occultes, et permettent ainsi de saisir un certain nombre de caractéristiques profondes de ce type de commentaire épilinguistique, moins locales ou datées qu’on pourrait vouloir le croire. J’en dégage au moins huit.

1- Le remarqueur subit la pression d’usagers de la langue qu’il doir se gagner. Leur culture influe sur lui, et le contraint à prendre un parti qui n’est pas toujours défavorable au fond vernaculaire. Il s’identifie à eux, au moins partiellement.

2- Il se démarque, explicitement ou en sous-main, d’un purisme excessif, d’un surpurisme qu’il dénonce. Confirmant l’ironique aphorisme thermidorien voulant qu’un pur trouve toujours un plus pur qui l’épure, le remarqueur pointe et fustige ceux qui font pire que lui en matière de rigorisme linguistique. C’est là plus qu’ailleurs que se manifeste le progressisme du remarqueur. Contrairement à ce qu’on croit généralement, il ne se place pas au haut, mais plutôt au centre du système des pressions normantes. Dans la tension entre basilecte et acrolecte, il est toujours le héraut du mésolecte, lui même zigzag entre les deux grands pôles sociolinguistiques, l’émergent et le décadent.

3- Il hypertrophie certains enjeux sociolectaux particuliers (ici notamment la question de l’anglicisme), ce qui fait de lui un intéressant témoin épilinguistique de son époque et de son milieu. Il a ses hantises, ses thèmes, ses dadas qui sont autant de faux plis dans sa belle neutralité vis-à-vis des enjeux sociolinguistiques qui le déterminent. Ses particularismes épilinguistiques. sont d’autant plus utiles à investiguer s’ils sont insolites ou datés, c’est-à-dire toujours crucialement révélateurs. Ajoutons que si ses hantises et ses thèmes n’attirent pas (encore) notre attention, ne font pas saillie pour notre conscience, c’est peut être moins du à leur inexistence qu’au fait que nous les partageons toujours et continuons d’en postuler les prémisses..

4- Il traite ses attestations sur un modus plus scolastique que descriptif. Les sources savantes et consacrées ont un rôle pivot dans son argumentation et sa réflexion. C’est là plus qu’ailleurs que se manifeste le conservatisme du remarqueur. Dans le même mouvement il se donne un français de référence qu’il pose ou affecte de poser comme universellement recevable, ce qui lui épargne de devoir légitimer ses options. La démarcation critique qu’il effectue face aus instances de consédration qi’il se donne est miime ou nulle.

5- À la minute de vérité, il dicte froidement la norme sans vraiment fournir de fondement à son décret. Il est d’office détenteur du bon usage et se pose comme tel en toute quiétude. Même s’il est particulièrement soucieux d’attester, d’étayer, de corroborer, il se réserve toujours un moment où la vérité normative sort du puit et ne se questionne pas.

6- Il situe son intervention descriptive à la frontière du lexical et du grammatical, comme s’il n’échappait jamais complètement à une sorte de fixation à la fois sémasiologique et terminologique. Il est bien le digne ancêtre des notions de grammaticalité et d’autonomie du plan des formes. Leibniz et Chomsky lui doivent beaucoup.

7- Il évite scrupuleusement de faire de la sémantique. Il se surprendra même à parler des choses et du monde, à digresser vers l’anecdote culturelle ou ethnologique avant de parler signification linguistique. La langue se légitime par sa pratique et non par son fonctionnement. Notre personnage est plus dialectologue que linguiste. Il traite de l’étiquette, et non de la substance des débats. Son intervention est dès lors cruciale pour la sociolinguistique, variationniste ou socio-historique. Mais la linguistique descriptive, synchronique ou diachronique, doit le suivre dans ce qu’il atteste plutôt que dans ce qu’il analyse.

8- Le remarqueur ne s’adresse pas à un locuteur en position d’apprentissage intégral d’une langue, mais à un acteur social engagé dans un mouvement d’accession impliquant la nécessité d’une expansion du vocabulaire et d’une acquisition de la rhétorique et du tour de phrase élitaires, sur la base d’une langue déjà acquise d’autre part. On peut aussi suggérer que le remarqueur apparaît historiquement quand ce besoin d’accès à l’acrolecte se fait sentir de la façon la plus massive, c’est-à-dire au sein d’une organisation sociale en mutation.

On voit alors apparaitre un gabarit descriptif qu’il serait intéressant de mobiliser pour interroger l’oeuvre de tous les autres remarqueurs, de nos Vaugelas des villes, grands ou petits, verts ou vermoulus. Ce serait faire un pas en direction d’une analyse unitaire des motivations historiques et des conditions d’engendrement de l’activité et de la prise de parti des remarqueurs, ces intervenants épilinguistiques si typique de la culture française et francophone, coloniale autant que métropolitaine, régionale autant que parisienne, hexagonale autant que nord-américaine.
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Références

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Laurendeau, Paul (1984), «Des faits de croisement entre les adstrats nord-américains et le français du Québec: le cas des lexèmes choppe et verdigo», Revue de l’association québécoise de linguistique, vol. 3, n° spécial, p. 265-284.

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Laurendeau, Paul (1988), «Théâtre, roman et pratique vernaculaire chez Michel Tremblay», Présence francophone, n° 32 (actes du colloque Oralité et littérature: France-Québec, tome II), p 5-19.

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Laurendeau, Paul (1990b), «Joual populi, joual dei!: un aspect du discours épilinguistique au Québec», présence francophone, n° 37, p 81-99.

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Skupien Dekens, Carine (1998), «La «Bataille du français» en Suisse romande durant l’Entre-deux-guerres: le purisme linguistique dans les chroniques de langage de la presse romande», Vox Romanica, 57, p 156-171.

Société du Parler Français au Canada (1930), Glossaire du parler français au Canada, 709 p. (réimprimé aux Presses de l’Université Laval, Québec, en 1968).

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