Paul Laurendeau, linguiste, sociolinguiste, philosophe du langage

LAURENDEAU 2005A

LAURENDEAU, P. (2005a), « Entretien avec Socrate », DUMONTAIS, S. (dir.) Entretien avec quatre philosophes: Socrate, Machiavel, Marx, Nietzsche, H.M.H–Hurtubise, coll. Dialogus, pp. 11-71.

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Socrate,

J’espère que ce message se rendra jusqu’à toi. Je ne puis en être certain car tellement de jours me séparent du lieu où tu te trouves. Si j’ai la chance que tu puisses lire ceci, je veux que tu saches que mes paroles auront voyagé par-delà les mers et les montagnes, mais également par-delà le temps car je te parle du futur.

Comme tu es réputé pour être sage, avoir du caractère, et ne pas fermer les yeux devant les idées nouvelles, j’ai bon espoir que tu comprendras ce qui suit : je suis pour toi un homme de demain. Je suis né et je vis environ deux mille quatre cents ans après toi.

Tu peux concevoir que deux mille ans avant ta propre naissance, d’autres hommes ont foulé le sol sur lequel tu erres aujourd’hui. Il t’est donc possible d’imaginer que deux mille ans après toi d’autres hommes fouleront ce même sol. Je suis de ceux-là.

Or, de génération en génération, pendant toutes ces années qui nous séparent, les hommes se sont rappelés de toi. Tu ne t’en doutes probablement pas mais l’essentiel de ce que tu enseignes aujourd’hui à qui veut bien t’écouter, les hommes qui te suivront s’en rappelleront longtemps.

Si mes paroles se rendent jusqu’à toi, et si les tiennes se rendent ensuite jusqu’à moi, j’aimerais que tu acceptes que nous discutions ensemble. Les gens de mon époque aimeraient te connaître davantage, ainsi que tes idées.

Je te salue, Socrate. Et j’attends ta réponse.

Sinclair Dumontais
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Holà, holà ho! Cette voix que j’entends en cette caverne des petites cimes! Ce n’est pas celle de mon daimonion, pour sûr. Un interlocuteur du futur. Sinclair, dit-il se nommer.

Holà ho! Holà ho! Sinclair, Sinclair. Soit! Soit! Daigne donc me joindre si tu le veux tant, ami du futur, et palabrons en cette étrange agora troglodyte. Tu dis que les humains de ton temps se sont rappelés de moi? Tu assertes haut et fort que tu cherches à me connaître? Mais qui cherches-tu donc à connaître, ami Sinclair?

Le fils du tailleur de pierres Sophroniscus ou celui de l’accoucheuse Phaenarète. Le disciple d’Anaxagore ou celui de Protagoras? Le mari de Xanthippe ou le coureur de banquets. L’amoureux passionné d’Alcibiade, celui de Phédon, ou celui d’Aristippe? Le vigoureux hoplite ou le mauvais coucheur? Le fruit mollet et amer du mensonge de la Pythie de Delphes, celui de son délire, ou celui de sa vérité divine? Il n’y a pourtant qu’une vérité, Sinclair du futur, et elle est de ton temps comme du mien. Il faudrait donc que tu te décides.

Allons, allons! Tu m’entends? Dis toujours! Qui cherches-tu donc à connaître, ami Sinclair? Toi-même, peut-être, bien plus que moi? Tu dois en effet parfaitement savoir que je suis un va-nu-pieds errant fort peu recommandable, un pauvre soldat athénien démobilisé ayant perdu toutes ses batailles, ses vertus, ses passions et la guerre. Que me veux-tu, ami? Que me trouve-tu, ami? Je ne suis rien. Je ne sais rien. Je suis les tessons d’une vieille amphore de vie qui ne se recolleront plus. Je suis tout ce que je t’ai dit être et bien moins.

Et absolument aucune de ces portions de mon être ne te mérite. Mais… bon… enfin… je suppute quand même que ce à quoi tu aspires est stable et distinct de ces tessons de facettes. Et la convocation que tu avances est, l’un dans l’autre, suffisamment extraordinaire pour qu’il vaille à tout le moins de s’y arrêter. Alors, sois en paix et parlons…

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Bien sûr, que c’est moi-même que je cherche à connaître! C’est bien pour cela que je t’interroge! Toi et plusieurs autres! Je suis un homme en quête de vérité. Tu en possèdes certainement un morceau, non? J’ai bon espoir qu’en rassemblant des morceaux de vérité trouvés ici et là je puisse y voir plus clair. Tu ne me décourageras certainement pas d’essayer!

Mais avant, Socrate, permets-moi de te poser quelques questions sur toi. Oui, toi. Pourquoi dis-tu que tu es un va-nu-pieds, et fort peu recommandable? Crois-tu qu’il existe des hommes de moindre valeur que les autres? Crois-tu que tu en ferais partie? J’aimerais bien comprendre…

Sinclair
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Que veux-tu Sinclair, la valeur c’est une vigne qui se juge à la qualité de la grappe. Ah! À moi mon aigreur, ma colère et ma tristesse, que je te narre ouvertement le récit de ma faillite. Ton temps a une connaissance lacunaire de l’histoire de la Grèce, mais ça n’a pas d’importance. Ton intelligence, que je devine rouée et matoise, compensera amplement les carences de ton ignorance. À tous ces millénaires de distance, nous discutons au niveau des principes toi et moi alors, vois, vois, observe ce qu’il y a de compréhensible et d’universel dans ma déchéance.

Vois d’abord une cité extraordinaire, le sommet du monde, Athènes. Un grand empire maritime juste, droit, éclatant. S’y exalte pendant une période de trois décades que tu nommerais, je crois, le Siècle de Périclès, le cumul de la beauté : arts sculpturaux et architecturaux, pensée politique, théâtre tragique, palabres, sagesse. Un état de grâce unique, sublime et éphémère dont je suis un des seuls à pressentir le caractère limité, étroit, fat, obtus, outrecuidant. J’enseigne alors un pessimisme, une austérité, une vertu et une prudence et on se moque déjà de moi. Oui, Athènes, ce fut la nation-cité aux mille banquets. Mais ce fut aussi une puissance, une arrogante mainmise de la démocratie des justes qui aura fait plier le béotien exclu sous son faix. C’est injuste. Je le vois, je le vois clairement, mais je n’arrive pas à bien le dire. Je suis risible, déphasé, ridicule en ces temps flamboyants.

Vois ensuite une confédération exacerbée et flétrie par la grandeur d’Athènes se regrouper autour de Sparte, l’austère et la solide. Sparte dite Lacédémone, patrie des premiers soldats de la terre, parle peu mais agit. Le légendaire laconisme lacédémonien scintille moins sur des milliers de visages que sur la pointe infime et aiguë de dizaines de milliers de javelines. Le Péloponnèse se couvre d’une nuée mouvante d’armures mobiles et Athènes est encerclée puis submergée. Je suis alors hoplite et, avec tous mes compagnons d’arme, je rate mon coup magistralement à défendre la cité de lumière. Crois-tu que je m’en tire mieux comme penseur? Détrompe toi. Il est fini le temps joyeux où on courait pleurer à la tragédie en se moquant quand même de moi et de ma tristesse. Maintenant Athènes en guerre, Athènes assiégée va à la comédie. On se défoule de son déclin. Tout y passe. Il faut donc que j’y passe aussi. Se souvenant de mon ridicule des belles années, le cruel Aristophane me tourne en dérision en me posant comme un pédant fallacieux dans une de ses farces de théâtre populaire. Et tout Athènes rit de nouveau aux éclats de cette gourde balourde de Socrate qui enseigne des fadaises et n’a pas su combattre et repousser l’ennemi!

Athènes est finalement conquise par Sparte. Le brouet noir spartiate remplace les banquets de l’agora, dans les gorges et dans les têtes. C’est le règne des Trente Tyrans. Et qui retrouve-t-on parmi ces trente odieux et les démagogues qui leurs succèdent? Ah Sinclair, encore une fois, je t’épargne les détails mesquins, mais enfin prends toujours note: il y a, au sein de ces meneurs à poigne, au cœur de l’essaim le plus décisionnel du lot, des hommes ayant jadis suivi mon enseignement… certains de mes anciens élèves, à qui je m’étais évertué à enseigner la vertu et la droiture et qui font étal ouvert de l’intrigue et de la brutalité. Tu te doutes qu’alors je n’ai pas l’âme à pavoiser…

Athènes reste plus civilisée et plus politicienne que son conquérant. Athènes reste encore un peu Athènes. Elle renverse les Trente Tyrans et restaure une manière de démocratie. Ah! La démocratie, Sinclair, quel régime de pestilence, de veulerie et de vénalité. Pour régner il faut plaire, il faut transiger. Il faut ployer et renoncer à sa droiture, quand c’est Démos qui commande. La chose pue à ma narine et je le dis, surtout dans les cercles d’hommes jeunes et frondeurs qui sont attirés par ma forme de sagesse. Mais ce n’est plus drôle. Ce n’est plus amusant du tout. Il est lui aussi déjà bien loin le moment goguenard et cynique où, grâce à Aristophane, la joie frondeuse athénienne arrivait encore à narguer les barbares et les ilotes du haut du défi déclinant de son arrogance grinçante. Les temps ont de nouveau changé. J’étais le bouffon méprisé de l’agora sous Périclès, le sophiste incompétent d’Aristophane pendant la guerre, me voici maintenant un séditieux suspect. Je ne suis donc désormais apte qu’à fomenter des troubles et à me crêper avec ma tendre épouse qui juge en son âme et conscience que ma faillite militaire et politique côtoie harmonieusement l’échec tonitruant de ma vie domestique.

Et j’en suis là.

Mais ce n’est même pas fini. Tes laquais de Dialogus m’ont coulé la suite, désormais sans surprise, quand ils sont venus installer ce porte-voix où je te crie ces choses en ce moment, dans la petite caverne des cimes. Mon court avenir est une faillite encore bien plus flagrante. On va bientôt me mettre en procès pour corruption de la jeunesse et introduction de faux dieux. On m’autorisera alors deux plaidoiries. Dans la première, je me connais, je vais me payer la tête de mes juges et ils voteront la condamnation à une courte majorité. Voilà bien où mène l’ironie socratique! Ensuite, ils m’alloueront une seconde plaidoirie où je devrai choisir moi-même ma sentence! Ah là là, quelle humiliation! Voilà bien où mène la maïeutique socratique! J’opterai pour une amende, payable par mon cénacle de bellâtres, vu que je suis sans fortune, mais la démonstration en faveur de cette option clémente, dans laquelle je me lancerai en balbutiant, sera si difficultueuse que mes juges voteront la mort à une majorité plus grande que lors du vote de la condamnation… Voilà finalement où mène l’éloquence socratique!

Sculpteur sans œuvre, hoplite ayant perdu la guerre, mari honni, enseignant vertueux éduquant des monstres, corrupteur de la jeunesse, avocat voué à perdre une plaidoirie unique quand sa vie en dépend, bouffon sans joie, crypto-sophiste, philosophe n’ayant pas écrit une ligne, je suis bien obligé de m’aviser du fait que, oui, il y a des différences de valeurs entre les hommes et que j’incarne tapageusement le côté moins reluisant de ce fait douloureux! Alors, tu comprendras Sinclair que je te redemande un peu: que me veux-tu donc?

Mais… euh… si tu me permets… laissons cela, homme sémillant du futur, car vraiment tu m’intrigues beaucoup avec tes drôles de théories sur la vérité… Attend une seconde, il y a là une jolie petite surface de sable blond sur le plancher de ma sombre caverne. Je m’y assieds. Je me mets à jouer un peu avec mes vieilles mains dans le sable doux… Sincèrement, tu m’intrigues beaucoup… Tu sembles en effet concevoir la vérité comme une de ces mosaïques assemblables avec lesquelles les femmes et les enfants jouent dans les marchés. À un moment, vite pressenti, la mosaïque est assemblée et les femmes et les enfants s’écrient: ah, c’est un troupeau de brebis! Ne trouves-tu pas bien enfantine cette petite doctrine de la vérité intégralement assemblable que tu me livres?

Je te dis pour ma part que les tessons de vérité que tu cherches ne sont pas ceux d’une mosaïque plane, Sinclair, mais d’une amphore cassée que tu recolles. Recolle, Sinclair, recolle tant que tu veux cette amphore en trois dimensions dont le liquide a fui et a été bu par le sable assoiffé. Recolle, pendant que je te demande: que feras-tu pour que cette amphore grossièrement rafistolée puisse encore espérer s’emplir de quelque fluide? Où iras-tu pour retrouver la boisson rafraîchissante qu’elle a contenu, qui nous a fui pour toujours quand nous l’avons cassée?

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Je suis heureux que tu consentes à cet échange car vois-tu, je ne comprends rien à ton histoire d’amphore.

Tu me dis que je perds mon temps à tenter d’en recoller les morceaux? Soit. Mais toi qui m’apprends qu’elle a existé, cette amphore, sans doute pourras-tu me la décrire, ainsi que ce qu’elle contenait avant que tout se répande sur le sable?

Tu parles de toi-même comme étant ridicule, voire risible, ayant tout raté, et pour m’en convaincre tu prends le ton détaché, observateur, sage de celui qui sait.

Allons. Parle-moi de cette amphore et du liquide que nous aurions perdu. C’est intriguant, tout de même…

Sinclair
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Mais Sinclair je ne suis pas celui qui sait, je suis celui qui ne sait pas. Je ne sais pas CE QUE TU ME TROUVES. Je ne sais pas ce qui fait que tu as troué l’épaisseur des siècles pour venir converser ainsi avec moi! Je ne sais pas ce que tu fais ici. Est-ce encore une histoire de vérité relative… de la teneur de la soupe pour le ventre en famine… de… attends, attends. Laisse moi te raconter ce petit fait.

Entends que quand j’étais hoplite je me suis retrouvé en une nuit sans lune avec quatre de mes compagnons sur une petite butte mal défendue et entourée de soldats thébains. Nous n’avions pas mangé depuis six jours et tenions je t’assure un ventre bien creux et une mine bien basse. Arrive finalement le marmiton itinérant de notre phalange. Il nous jette à chacun une louchée de soupe de troupe dans notre casque et s’en va ravitailler les veilleurs au sommet de la colline. Le plus jeune d’entre nous, qui s’appelle Xénophane, lui crie une formule brève dans le dialecte de Corinthe. L’autre répond dix ou douze syllabes sur le même ton, en s’évanouissant dans la pénombre. Nous buvons lentement la substance tiède en nous délectant. C’est un véritable festin d’affamés, comme on en vit peu dans une existence. Des morceaux de viande jaunâtre plantureux nagent dans un bouillon à demi figé et exquis. Ce brouet, c’est lui, ici, le liquide de l’amphore brisée. Car vite un débat éclate entre nous pour savoir de quelle boucherie il s’agit. Xénophane et moi restons silencieux, accroupis sur la plante des pieds, buvant notre bouillon en scrutant l’horizon opaque d’où l’ennemi peut toujours jaillir.

C’est du bouc, du bon bouc des petites cimes. Du bouc de mon pays, s’exclame un premier compagnon.

Mais non, mais tu déraisonnes là. Le marmiton n’est pas de ton coin, il est corinthien. Il a décidé de nous dépayser un peu. Il nous sert un bon petit cochon rose de Corinthe, cuit dans son propre jus, affirme le deuxième en claquant la langue.

Vous êtes tous des sots. C’est bien évidemment de l’agneau, asserte le troisième sur le ton impavide d’un docteur de la science.

Bâfrant toujours, et las de se chamailler, les trois dégustateurs, négligeant l’opinion du jeune Xénophane comme on le fait si souvent par pure étourderie avec les éphèbes, se tournent vers moi. L’un dit : Socrate, tu es notre aîné, tu es juste et tu es sage. Tranche pour nous. Que mangeons nous donc en cette nuit fatale?

Toujours accroupi près de Xénophane, mes pieds bien à plat sur le sol, je lève les yeux et adopte la pose du penseur qui s’apprête à tirer la vérité du puit. Je couve un peu, ménage mon effet, puis je finis par déclarer, dans un silence opaque gorgé d’expectative :

C’est un coq que nous mangeons en ce moment. Et pas n’importe quel coq. Il s’agit du coq que je sacrifierai à Esculape le jour même de ma mort.

Tonnerre d’imprécations chez nos trois compagnons. Comment peut-on être à manger un coq à sacrifier dans un avenir indéfini sur un autel lointain et assiégé de partout. Socrate tu te moques de nous, c’est bien évidemment qui du bouc de mon pays, qui un petit cochon de Corinthe, qui de l’agneau. Ah là là…

Je dis alors :

Votre ventre affamé et vos gorges assoiffées font de ce met tout ce que vous voulez en faire. Pourquoi ma petite vérité relative serait-elle moins valide que la vôtre? Pas parce que je sais que je vais un jour mourir et que je respecte le culte d’Esculape, j’espère.

Nouveau fourbis d’objections. Le beau et jeune Xénophane finit alors sa soupe d’un trait et jette son casque entre ses pieds. Il dit ensuite d’un ton décidé :

C’est du chien. Et j’en ai l’imparable certitude.

Silence surpris des trois autres. Je me tourne vers lui l’œil tendre et demande :

Sur quoi bases-tu donc un dénis des vérités relatives si lourdement imprégné de sérénité?

Le marmiton est un compatriote. Je lui ai demandé tout à l’heure ce qu’il nous servait. Il m’a répondu : un chien mort de la gale que j’ai trouvé hier, près de ma tente. Ne le dis aux autres qu’une fois leurs agapes révolues…

À demi convaincus, encore partiellement mystifiés par leurs ventres et leurs rêves, les compagnons ont terminé leur festin en maugréant. Ce que tu leur ressembles, mon bon Sinclair. Car voilà, mon très bon, ce que tu fais de la vérité que je te dis.

Entends, en effet, que tu me demandes la vérité sur Socrate. Je te la donne, droite, simple. Tu me reviens, raisonneur, et en rajoutes dans le sens de tes croyances. Tu dis que je parle de ma faillite et de mon ignorance comme celui qui sait. Tu soupçonnes ouvertement mes paroles de délivrer une contradiction sapientale à l’échec de ma vie.

Faut-il donc que je sois obligatoirement un sage, un savant, un meneur?

Soit alors. Prenons ensemble l’affaire à la racine alors, si tu le veux bien. Qu’est donc Socrate pour toi, pour tes pairs, pour ton temps, pour ton monde pour que tu t’y intéresses tant?

Dis-moi, Sinclair.
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Socrate,

Ce que tu me demandes est très simple. Très légitime aussi, j’en conviens. Alors je t’explique de ce pas. J’utiliserai d’ailleurs ton historiette car elle sera ma foi à nouveau utile.

Alors voilà. À mon époque, il y a aussi des affamés. Nous sommes nombreux à vouloir nous nourrir de la sagesse ou des connaissances de tous ceux qui nous ont précédés. Nous fouillons le passé, et quand nous repérons des hommes ou des femmes qui nous semblent posséder quelque savoir nous nous intéressons à eux. Nous comparons leurs idées aux nôtres.

Plus nous reculons dans le temps, moins ces hommes et ces femmes qu’on dit sages sont nombreux. Quand nous reculons jusqu’à ton époque, pour nous très lointaine, vous n’êtes plus qu’une poignée. De là, nous sommes portés à croire qu’il ne s’agit pas d’une poignée de chiens galeux mais de boucs, de cochons ou d’agneau. Ah, peut-être que nous nous trompons! Et que c’est notre ventre qui nous guide! Mais nous avons l’intuition que non car nous imaginons mal que le souvenir de chiens galeux ait pu se rendre jusqu’à nous.

Si, de tous les hommes et de toutes les femmes qui t’entourent, c’est surtout de toi que nous nous rappelons, si ton nom nous est parvenu, par-delà plus de deux mille quatre cent ans, et s’il est associé à la sagesse, ou bien il est vrai que tu es un sage, ou bien nous avons une conception erronée de ce que tu es et nous traînons cette conception erronée avec nous depuis deux mille quatre cent ans.

Qui est Socrate pour mes pairs et pour mon temps? Un sage. Et remettons les choses à l’endroit : ce n’est pas moi qui troue l’épaisseur des siècles pour te rejoindre. C’est toi qui, malgré l’épaisseur des siècles, est encore là! Il doit bien y avoir une raison, non?

Sinclair
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Ah mon Sinclair que tu es bon envers moi, mais que ta pensée est torve,

Entends que je suis de la tribu d’Antiochide, une phratrie bien simplette dans un coin de patelin bien arriéré. Je te supplie de me croire quand je te dis qu’il y avait dans mon enfance des ilotes de l’arrière-pays qui refusaient de sortir des boisés les jours sans nuage. Ils disaient qu’en ces jours, et par temps de soleil, jaillissaient de terre des fantoches effrayants et tout noirs qui venaient les harceler et les priver de leur tranquillité d’esprit. C’était leur ombre qui les effarouchait ainsi. Ces barbares obtus divinisaient et craignaient la projection contrastée de leur propre silhouette sur le sol. Cette idée était très archaïque et massivement répandue à l’époque et quiconque cherchait à expliquer au tout venant que les Mânes nous accompagnent certes mais sont parfaitement invisibles passait pour un esprit paradoxal. Je suis certain que les ilotes de mon vieux pays ont encore peur de leur ombre simplement parce que les vieillards leur murmurent la nuit que c’est tout simplement ainsi depuis des temps immémoriaux.

Bon. Vois maintenant les étoiles. Les anciens y dessinaient des dieux fantastiques, des animaux fabuleux et des héros en joute. Il y a encore sur Athènes bien des charretiers et des teinturières pour te montrer Arès, Pégase et Artémis dans le ciel, en te baragouinant que l’immortel, la bête ou la chasseresse veille sur eux, les protège ou les tourmente. Assois-toi calmement au bord d’une fontaine, croise même la jambe si tu veux, pour montrer que tu es intrépide d’esprit, et lance-toi à expliquer à ces pauvres hères que les étoiles ne sont que des clous scintillants fichés aléatoirement dans la voûte céleste comme des moellons dans le plafond d’un temple. Ils vont te darder d’un air atterré et tu vas sentir l’épaisseur poisseuse de leurs certitudes superstitieuses. Il s’agit, encore une fois ici, d’idées séculaires, qui reviennent subitement en vogue, que l’on embrasse sans vérification aucune, simplement parce qu’elles ont été relayées par un héritage si lointain qu’il se donne à toutes les consciences embryonnaires qui l’endossent comme faussement éternel.

Or, sur mon cas propre, tu es un fameux sophiste, mon Sinclair. Tu siffles du bout des lèvres que peut-être en effet ton époque se trompe sur mon compte en m’imputant la sagesse. Mais si tu parles ainsi c’est pour te donner un paravent formel à la parade éventuelle que je pourrais brandir devant ta croyance. Tu ne crois pas une minute à cette erreur de la culture de ton temps sur mon compte. Ne cherche pas à me duper. J’ai la narine assez grosse pour flairer une concession oratoire quand il s’en présente une en mon enceinte. Oh, oh, oh! Pas de ces effets de pseudo-impartialité symétrique entre nous, mon compère. De ta personne, au fond de ton cœur, tu considères franc comme de l’or que je suis un sage, un très grand sage même et ce, uniquement parce que cette idée s’est imposée avec le temps à ta conscience.

Je suis obligé de te signaler qu’il n’y a rien de constaté dans ce souhait généreux. Tu fais jaillir des fantoches du sol, tu dessines des dieux, des bestiaires et des héros dans le ciel en véhiculant cette notion de sagesse socratique pour tes pairs et pour toi-même. Les croyances erronées sont fort durables, comme te l’ont certainement fait sentir mes deux petits exemples. Mais moi, contrairement à Athènes et aux confins du monde, je le sais que je ne sais rien. Tu ne me feras donc pas partager ton outrecuidance sur mon compte.

Tu dis que je suis encore là après bien des siècles. La belle affaire. Ton ombre et les étoiles aussi sont encore là. Elles engendrent simplement de nouveaux jeux de croyances. Tu admires des nuages de savoir que tu prends pour des masses solides. Quitte à insister, je te le dis : il n’y a pas de témoin direct de la sagesse de Socrate. S’il y en a un, un seul, eh bien convoque le donc séant que je lui jette du sable sur la tunique.

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Bien.
Aucune sagesse particulière en toi, donc. Tu es une personne comme il y en a des centaines autour de toi et si d’entre les tiens c’est ton nom qui est parvenu jusqu’à moi c’est parce que… rien du tout. C’est ainsi. Sans autre explication.

D’accord. Je me débarrasse tout de suite de la conception qui a traversé les siècles et je parle désormais à un homme tout ce qu’il y a de plus normal. Ma fois ce ne sera pas moins agréable!

Quand tu m’as entendu pour la première fois, Socrate, tu t’es demandé si ma voix n’était pas celle de ton daimonion. Pourrais-tu me parler de cette voix et me dire si tous les hommes de ton époque ont un daimonion ou si seuls les sages entendent cette voix dans leurs oreilles?

Sinclair
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Il faut d’abord expliquer, Sinclair, que les gens de mon temps entendent, dans des circonstances particulières, des voix. Les oracles, les augures, les mages de toutes farines, les montreurs d’oiseaux, les lecteurs d’âmes entendent des chuchotements ou des vociférations qui leurs dictent les méandres de la marche à suivre ou de la signification profonde de leurs prédictions.

La plus renommée de ces personnes entendant des voix, c’est la prêtresse d’Apollon Pythien, à Delphes. Il s’agit d’une grande femme aux cheveux très noirs et aux bras très blanc. Une beauté rare, statuesque. Elle mâche calmement les feuilles d’une plante euphorisante, se perche ostensiblement sur un trépied rituel, se laisse envelopper par des vapeurs telluriques émanant d’une crevasse naturelle et vocifère la voix du dieu qui vibre en elle et la traverse. Entends et vois, c’est là la Pythie de Delphes. Elle entends des voix et les relaie à ceux qui la consultent.

Alors maintenant suis-moi bien. Quand on est, comme la Pythie de Delphes, d’une renommée qui attire des ferveurs depuis les confins du monde, il est de bonne tenue, adéquat, logique même, d’entendre des voix. Mais quand on est, comme tu viens de gentiment l’admettre, un homme tout ce qu’il y a de plus banal, c’est autre choses. Les individus ordinaires qui entendent des voix, ce n’est pas très bien vu dans mon monde. Qu’en est-il donc dans le tien?

Bon, enfin. Je t’explique. Et après il faudra que je revienne à la Pythie de Delphes parce que mon daimonion m’y pousse et que… enfin… tu vas bien rire. Pour le moment entends et sache que j’entends une voix. Une voix masculine, forte et tonique, très intelligible. Elle me parle parfois assez longuement mais pour ce faire, il faut que je concentre mon attention et écoute placidement. C’est là que ça se complique un peu. Je me souviens, dans l’armée, je restais de temps en temps une petite heure le soir, planté sur l’horizon, à écouter attentivement et respectueusement les dictats de mon daimonion. Il faut le faire, il faut le faire. Il faut aussi alors toujours, comme de très naturellement, qu’une poignée de jeunes porte-javelines viennent me questionner en me demandant si j’ai des visions ou si c’est la digestion qui opère mieux en station verticale immobile. Le temps que je les envoie me cueillir le fil de l’horizon, il est trop tard, le daimonion s’est évanoui. Ennuyeux.

Mon daimonion ne me rapporte jamais rien de factuel. Il me dicte plutôt les comportements à me prescrire à moi-même. Il est ni plus ni moins que le gardien de ma morale. C’est lui qui m’a forcé à amorcer pour toi cette explication par la Pythie de Delphes. Ce n’était pas nécessaire, mais mon daimonion me crie depuis un moment de te parler de la Pythie, de te dire en fait ce qu’elle a dit de moi la seule fois où je l’aie jamais consultée. Elle s’est exclamée, en transe, sans même savoir exactement qui je pouvais bien être, car elle voit des centaines d’hommes et de femmes: Celui-ci est le plus sage des hommes. Je suis évidemment certain qu’elle a dit cela parce que ma modestie n’est pas surfaite, parce que le plus sage des hommes est simplement celui qui n’est rien à la sagesse. Elle a simplement salué à travers moi la profondeur inaltérée du quidam quelconque.

Ceci dit et bien dit, je me doutais un peu que la chose te ferait bien rire. Il aurait mieux valu, pour la qualité de mon argument, de la taire. Mais mon daimonion, tyrannique et toujours généreux pour mon adversaire oratoire, m’a dicté de soigneusement saborder cette bien immodeste victoire de ma modestie. Mon daimonion se moque bien de la victoire rhétorique, lui. Seule la vérité compte pour lui.

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Cher Socrate,

Nous y revenons donc toujours. Je t‘interpelle parce qu’aux yeux des miens tu es un sage. Tu protestes qu’il n’en est rien, mais tout de suite après tu me dis être guidé par la voix de celui pour qui la seule chose qui compte est la vérité. Décidément, le quidam dont tu parles a bien du mal à se défendre. Il n’est pas étonnant que tu aies perdu ton procès.

Dis-moi franchement, Socrate, si je veux en savoir davantage sur toi et ta pensée, sur ton enseignement, sur ta conception de la vérité, de la justice et du cosmos, est-ce avec toi que je dois parler? Et s’il valait mieux que je parle à Xénophon?

Sinclair
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À Xéno… non. Holà, Holà, non! Là, Sinclair, l’ironie socratique, c’est moi qui est sensé en jouer par ici, pas toi! Aussi, si tu recherches la vérité sur mon compte, bon ami du futur. Xénophon n’est pas tout à fait ton homme. S’il y en a un qui ferait le mal involontairement en ces matières, c’est bien ce bougre là. Et que je m’en explique.

Comprenons-nous. Xénophon est un homme adorable, gentil, câlin comme un agneau. Mais il a un défaut terrible. Il est si infiniment reconnaissant envers moi qu’il en égare toute perspective. Entends qu’il y a maintenant un peu plus de vingt ans, pendant la guerre du Péloponnèse, les troupes athéniennes ont été vaincues par les Thébains à la Bataille de Délion. Xénophon était alors officier et coursier et son cheval était d’une vaillance peu commune. L’animal avait tendance à charger, même à cause perdue. Crois et vois. Le choc des armes fut terrible à Délion, tous nos camarades s’en souviennent. Arrive un moment où Xénophon est désarçonné par la poussée ennemie. Je suis en repli avec six autres hoplites. Xénophon, qui ne pouvait se dégager de sous son cheval tombé sur lui, invoque Athéna et je reconnais sa voix dans la mêlée. Sans réfléchir je tire Xénophon de sa posture flétrie, le charge sur mes épaules et fuis. Je le porte sur une assez longue distance pour le soustraire à l’ennemi. Quand je le pose, il se jette à mes pieds. Il veut se donner à moi en esclavage. Il dit que sa vie m’appartient. Je cherche de mon mieux à le convaincre que je n’ai agi que sous l’impulsion de l’instant, mais tu commences à comprendre, Sinclair, que je ne suis pas très convainquant comme rhéteur. Je finis par m’en tirer par une pirouette sophiste fort peu élégante et éculée comme ma tunique. Je dis: ta vie est à moi, soit. J’en fais ce que j’en veux donc je te la rends. Tout est dit. Replions-nous maintenant en vitesse… et en silence. Et nous repartons, bras dessus bras dessous et tout essoufflés.

Après le repli, il est patent que la tête de Xénophon a reçu le raisonnement mais que son cœur ne l’a pas intégré. Il m’aime. Il a pour moi amour et reconnaissance, deux narcotiques assez virulents pour le sens critique, comme tu sais. Mais il y a un petit peu plus, par tristesse. Xénophon est un homme droit, intègre, mais intellectuellement un peu âpre. Aujourd’hui, sous le joug spartiate, il s’en tire avec honneur. Il est un grand propriétaire foncier qui traite ses esclaves avec droiture et placidité. Ce que j’essaie de te dire Sinclair c’est que Xénophon est un homme de la campagne, peu familier avec les arguties et la scolastique. Ce n’est vraiment pas le meilleur doxographe qu’on puisse imaginer, pour moi ou pour quiconque.

Pour dire, j’erre à imaginer ce qui se passerait si l’histoire exigeait, dans ses caprices torves, que le bon Xénophon fasse ma chronique. Comme je viens juste de te le dire, il ferait le mal involontairement. Il se concentrerait sur mes actions plus que sur ma pensée. Il se tuerait à prouver combien je suis vertueux, fidèle, affable, pieux, patriote. Il ne me critiquerait pas, ne nierait pas mes aphorismes, ne rirait pas de moi, ne ferait pas saillir mes paradoxes. Son rapport serait fallacieux, hagiographique et qui plus est, d’un ennui mortel.

Puisqu’il s’agit de comprendre la vérité, ami, il faut s’adresser à qui sait l’exposer dans son épineuse foison. Puisqu’il s’agit de s’imprégner de justice, il faut savoir la rendre en demandant à chacun selon ses capacités propres. Puisque le cosmos est lui-même en cause, il faut prudemment s’aviser du fait qu’il est suffisamment vaste pour que tu fasses l’effort de diversifier tes sources de connaissance sur lui, sur moi, comme sur le reste.

Alors, je t’en prie, Sinclair, laisse Xénophon sur sa ferme et poursuivons sereinement notre dialogue. Je ne te demande même pas pourquoi tu as envisagé Xénophon pour mon doxographe. J’ai vraiment bien trop peur de la réponse…

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Cher Socrate,

Comme tu es… sage, subitement. Pardonne-moi cette ironie, mais c’est toi-même qui me dis que dans ma recherche de vérité il vaudra mieux m’adresser à celui qui sait l’exposer, et donc à toi.

Je ne sauterai pas sur l’occasion pour te torturer à nouveau en te demandant, toi qui es si sage, ce que serait à ton sens la vérité universelle. Connaissant tout le plaisir que tu as à me retourner mes questions en plein visage, ce serait peine perdue.

Comme tu m’invites à poursuivre cette discussion, je te demanderai plutôt de me parler de… l’amour. Tu me dis que Xénophon, après que tu l’eus sauvé de sa fâcheuse posture, éprouva pour toi non seulement une reconnaissance extrême mais aussi de l’amour. De l’amour véritable, pourrions-nous dire.

Tu as eu un élève du nom d’Alcibiade. On a dit qu’il était aussi ton amant. Or tu avais auparavant épousé Xanthippe qui a donné naissance à un enfant – ton fils.

Est-ce chose courante, à ton époque, qu’un homme ait un amant? Et si tu apprenais que ton fils est lui-même l’amant de son père spirituel, quelle serait ta réaction?

Sinclair
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Oh, si tu ironises ainsi, bon Sinclair, c’est que je t’influence. Sois prudent, ma pensée est fort pernicieuse et, en même temps, délétère, elle s’édulcore aisément. Ainsi, par exemple, cette petite question à bascule, je ne vais pas te demander ce qu’est la vérité universelle. C’est du bien mauvais Socrate, ça! Et si tu t’imagines que je vais tomber dans un piège aussi grossier, eh bien, mon cher, tu ne te trompes pas. Je vais le faire. Je vais donc ouvrir sur la vérité.

Nombreux sont ceux qui prétendent que la vérité dépend de celui qui la contemple. Je vais contester cette idée en partant d’un exemple où tout diverge entre ta civilisation et la mienne, Sinclair : l’esclavage. Ta civilisation a banni l’esclavage en le jugeant dégradant pour l’humain. La cause est entendue pour ton monde, le caractère répréhensible de l’esclavage est pour toi une vérité universelle que tu n’hésites pas à appliquer à ta civilisation autant qu’à la mienne.

Et pourtant, entends-moi. En mon monde et en mon temps, les peuples de puissance médiocre continuent d’avoir peur de leurs ennemis même après les avoir vaincus. Ils massacrent donc méthodiquement les très nombreux prisonniers après la bataille, ce qui est sûr, mais brutal. Les peuples de grande puissance sont plus débonnaires. Ils intègrent les vaincus en servitude, ce qui les fait parfois, au fil des années, par le biais de l’affranchissement, devenir des citoyens de plein pied de la Polis. C’est une affaire de perspective. L’esclavage paraît sévère quand il est posé comme alternative à la liberté. Mais combien est-il doux quand on s’avise du fait qu’il est, pour l’ilote malheureux en campagne, l’alternative à la mort.

En ce point, capable de relativisme comme je te devine, je suppose que tu te dis, face à une telle invitation à la prudence, qu’il y a donc bien en effet deux vérités sur l’esclavage. Celle de son bannissement, dans le monde doux de ta civilisation et celle de son maintien comme alternative à la mort, dans le monde rude de ces barbares d’Hellènes. Ta compréhension du monde grec s’en trouve rehaussée, mais c’est au détriment de ton acceptation de l’existence d’une vérité universelle. Il semble en effet ici y avoir renversement des vérités d’un monde à l’autre. Et cette coquine de vérité semble dépendre, l’un dans l’autre assez adéquatement, de la civilisation qui la contemple.

Conclure sur ce problème à l’existence de deux vérités c’est procéder à un regard superficiel des deux situations comparées. Une vérité unique se déploie ici, Sinclair. On pourrait la formuler sous la forme de la maxime d’action suivante : Évitons de faire du mal aux autres humains. Cette vérité se réalise selon des modalités différentes et en réparant les amphores cassées de façons différentes dans ton monde et dans le mien. Mais les deux civilisations travaillent en fait, sur la base de limitations distinctes et dans des conditions rien moins que satisfaisantes, à éviter de se vautrer dans la cruauté gratuite.

Une réflexion adéquate arrive toujours à dégager la vérité profonde qui se dissimule sous la fluctuation des apparences. Cette idée bien campée à l’esprit, tournons-nous vers l’autre problème que tu soulèves, celui de l’amour. J’ai le sentiment net que les relations entre hommes et femmes sont de nature bien différente pour toi et pour moi. Pour mon monde, l’affaire est limpide et entendue. Les femmes sont plus menues, plus faibles, inaptes au combat et à la politique, bavardes, sensuelles, superficielles, colériques, et incapables de comprendre le vrai amour entre deux hommes. Il faut les protéger car elles portent la vie, mais leur égalité avec l’homme est une impossibilité naturelle. Je te le dis en toute candeur, c’est là au plus profond de mon cœur une vérité vraiment très universelle. Mais ici, Sinclair, comme je t’ai demandé tout à l’heure de faire un effort de compréhension sur l’esclavage, je dois te rendre la politesse de ton effort, sur la femme. Même si je ne vois pas très bien se déployer les arguments en faveur d’une démonstration de l’égalité entre la femme et l’homme, je sais parfaitement qu’ils existent au sein de ton cœur futuriste. C’est donc moi maintenant qui vacille. Je me suis trompé de vérité universelle, comme toi tout à l’heure sur l’esclavage. Cela se sent nettement, puisque d’une manière palpable je te devine prêt à défendre l’idée sidérante d’une égalité entre l’homme et la femme. C’est bien le même problème que tout à l’heure. Deux vérités semblent s’opposer. Celle des Grecs, misogynes et pédérastes et celle de ton monde, égalitaire, philogyne et ouvert à toutes les combinaisons amoureuses imaginables.

Conclure sur ce second problème à l’existence de deux vérités c’est aussi procéder à un regard superficiel des deux situations comparées. Une vérité unique se déploie ici, encore une fois, Sinclair. On pourrait la formuler cette fois-ci sous la forme de la maxime factuelle suivante : L’humain ne peut aimer d’un amour profond qu’un être qui est son égal. Cette vérité se réalise selon des modalités différentes et en cassant les amphores de façon différentes dans ton monde et dans le mien. Mais il reste que, de concert, les deux civilisations évitent de basculer en amour, dans la protection, dans la condescendance, dans le paternalisme, dans l’infériorisation. Je ne peux pas aimer un homme comme j’aime une femme ou un enfant. Tu ne peux pas aimer ta femme comme tu aimes ton canari ou ton poisson exotique. C’est la même vérité sur l’amour qui s’exprime ici. Seule la femme a changé de place. Elle a conquis, en ton temps l’espace égalitaire, où l’accession à l’amour profond est possible. C’est une leçon qui me déracine de terre littéralement, mais je dois l’accepter. La refuser aurait pour conséquence de prétendre ériger la misogynie temporaire des Grecs en une vérité universelle, contre ton monde. Cela nous est impossible à tous les deux, à cause de ton respect égalitaire pour la femme et à cause de mon respect axiomatique pour l’universalité de la vérité.

Grec, homme de mon temps, j’ai donc eu des amants que j’aime très tendrement. Et, déférence obligée pour l’universalité de la vérité autant que pour des propensions que j’endosse de tout mon être, l’amour de mon fils pour ses amants fera l’objet du même traitement lisse et unitaire dans mon cœur et dans ma conscience. Il me serait impossible de penser et d’agir autrement. Mais… toi Sinclair, si ton fils aimait un homme, que ferais-tu donc? Après tout, ta civilisation cultive le choix des orientations, de façon à peu près symétrique. Tu fais donc face à l’embarras d’un choix que je n’ai pas. Que ferais-tu? Cette interrogation, je ne te la renvoie au visage, comme tu dis, que pour une seule raison. C’est que cette question m’est si étrangère, que les motivations qui la fondent me semblent si insondables que j’ai la certitude calme qu’en fait, c’est à toi-même que tu la poses.

Bien sûr, tu as, toi aussi, la pleine possibilité de tomber dans mon piège, qui serait de ne pas me répondre…

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Cher Socrate,

Tu veux m’entraîner dans les filets de ta maïeutique, n’est-ce pas ? On m’avait prévenu, je t’avoue. «Fais attention, Sinclair, ce Socrate est un homme rusé ! Si tu ne gardes pas l’oeil ouvert, tu te retrouveras dans une situation de rôles inversés ! Ce n’est plus toi mais lui qui posera les questions !»

Allons. Allons. Accepte je te prie que ce soit moi qui pose les questions et toi qui y réponde. Les gens qui savent que nous discutons toi et moi ne veulent pas me connaître: ils me connaissent déjà suffisamment. Peut-être même trop, d’ailleurs. Mais ça c’est une autre histoire…

Aujourd’hui, maintenant, c’est toi qu’ils veulent mieux connaître. Je t’invite donc à me parler de toi et, puisque nous y sommes, de ta fameuse maïeutique. Explique-moi en quoi ça consiste exactement.

Théoriquement, c’est l’art de faire en sorte que ce soit celui qui interroge qui en arrive graduellement à répondre à sa propre question. Mais quand on y songe, ne serait-ce pas plutôt l’art de faire en sorte que cette réponse soit inévitablement tenue pour bonne? Car le fait d’avoir été formulée par l’interrogateur lui-même, c’est l’assurance qu’il en soit satisfait !

Si nous poussons encore un peu plus, nous pourrions même penser qu’à la limite c’est également la meilleure façon de faire croire que nous possédons la vérité alors que nous n’avons aucune réponse intelligente à servir. La réponse viendra de l’interlocuteur, qui sera persuadé que son vis-à-vis la connaissait déjà.

Un analyste de mon époque a même émis l’hypothèse que Thrasimaque et Calliclès aient été victimes de ce procédé douteux, le dernier s’en étant plutôt offusqué. Par ailleurs, tu aurais même avoué à Platon ton stratagème.

Loin de moi, Socrate, l’idée de vouloir t’indisposer ou douter de ta parole. Voici tout de même une belle occasion pour toi de nous éclairer sur tout ceci.

Salutations,

Sinclair
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Sinclair, tu es bon pour moi. En affectant de te réclamer une réponse factuelle je suis enfin arrivé à extirper de toi la requête sur une question sur laquelle j’en ai vraiment gros sur le cœur avec ton époque: le problème de la maïeutique. Il me hante d’autant plus, ce problème, que tes commentaires un peu aigres me confirment ici l’impression bien contrite que je ne suis pas compris par ton temps sur cette question élevée et importante de l’art d’accoucher les esprits de leur propre sagesse, comme ma mère accouchait les corps de leur progéniture.

Car enfin, que mes Mânes me préservent à jamais d’utiliser un filet, ou encore un procédé douteux pour faire des victimes! Mais des victimes de quoi, je te le demande? Et d’où sort donc, à propos d’une chose aussi triviale, simple et bonne que la réponse à une question, cette idée sinueuse d’un art de faire en sorte que cette réponse soit inévitablement tenue pour bonne. Qu’y aurait-il de si mal à ce qu’elle soit tenue pour mauvaise? Et surtout, de quel monde torve jaillit donc le faux curieux qui ne cherche à entendre que des réponses qui lui plaisent? Je suis bien peiné d’une telle mécompréhension de ta part et de celle ce tous ces ilotes du futur qui t’ont inculqué cette «analyse». Aussi, je juge qu’il faut reprendre la chose dans sa belle simplicité. Viens avec moi et entends.

La question de la maïeutique avant d’être la question de la maïeutique c’est d’abord la question de la question. Je parle ici naturellement, tu l’aurais compris, de questions engageant la sagesse, pas de trivialités interrogatives comme : Où as-tu mis l’épingle de ma tunique? ou As-tu capturé le coq? Alors d’abord s’il te plait, Sinclair, avise les enfants, quand ils posent une question engageant la sagesse. La leçon qu’ils nous donnent sur tout ceci est lumineuse. Face à la connaissance, le cœur enfantin est aussi ouvert que l’œil enfantin, sans moins, sans plus. Les enfants recomposent le tout de leur être connaissant en questionnant. Quand un enfant pose une question, c’est qu’il est prêt pour la réponse. Mieux, l’enfant construit sa question comme un réceptacle qui accueillera la réponse ajustée qui s’y posera. Quand un enfant tout jeune te demande: Pourquoi l’eau de la mer ne s’en va-t-elle pas? les paroles de ta réponse ne se formuleront pas sur le même ton ou de la même façon que si un enfant plus vieux te demande: Pourquoi l’eau de mer est-elle salée? La sculpture adaptée de la réponse est donc avant tout présente dans le moule de la question. Le gros de la sagesse est coulé dans la question. La réponse la coiffe simplement. Ceci bien compris, le premier mouvement de la maïeutique est là.

Le second mouvement est le plus simple mais le plus important. Tu dois juste te taire. Te taire, Sinclair. Te taire et attendre. C’est simple et c’est clair. La réponse coiffant la question, valant pour si peu face au tout de la sagesse, si ton vis-à-vis a donné la question, il est fin prêt pour la réponse. Il est tout fin prêt pour la réponse en ce sens qu’il est prêt à répondre lui-même. Comme il ne se pose que des problèmes qu’il pourra résoudre, eh bien, il a juste trouvé. Même s’il ne le sait pas encore, il a trouvé. Et dis moi alors, crois tu vraiment que moi, l’interlocuteur qui agite ton âme en ce moment capital, j’agis ainsi, face aux belles capacités que tu as d’affranchir ta pensée, par stratagème, pour faire croire que je possède la vérité? Mais ce serait de la manipulation sophiste de la plus mauvaise farine que de faire cela. Quelle vexation! C’est, tout au contraire, la modestie du maître qui est promue ici, pas sa perfidie ou son dogmatisme feutré. Qu’il se taise donc et laisse opérer la maïeutique. C’est la conscience qu’il n’est maître de rien qui doit s’imposer. Je me tue à t’exposer cela depuis le début de cet entretien. Maître de rien et sans sagesse aucune. Alors? Alors, si le silence se fait adéquatement, la maïeutique s’impose naturellement et agit. Tu sais, tu connais et tu sais que tu connais. Et justement pour te connaître, eh bien moi je ne m’y retrouve pas, alors connais toi toi-même!

Ah, je me demande vraiment du fond des entrailles de qui peuvent bien venir ces étranges et coupables distorsions de ma conception pourtant si simple de l’élan maïeutique. Ce n’est pas de moi, je te l’assure. Dis voir un peu Sinclair, puisqu’on en est à mon moment de perplexité, entends quand je t’annonce que je me souviens parfaitement de Thrasimaque et de Calliclès avec qui j’ai bien souvent débattu sur l’agora pour mon bonheur et mon malheur. Mais voudrais-tu bien me dire qui donc est ce Platon à qui je suis sensé avoir fait des confidences aussi distordues?

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Socrate,

Ce Platon s’appelle en fait Aristoclès. Contrairement à toi, il nous a laissé des écrits dont plusieurs te mettent en scène. Ils reproduisent des paroles qui seraient réellement sorties de ta bouche. Le savais-tu? As-tu autorisé la production de ces comptes-rendus de tes enseignements, voire ces verbatim?

Ce qui m’amène d’ailleurs à la question suivante : pourquoi n’as-tu rien écrit, toi ? Mon siècle est celui où on écrit tout. Absolument tout. On en fait même une maladie. Si nous n’avions pas inventé des techniques pour que ces écrits puissent être miniaturisés et rangés, nous ne saurions plus où les mettre.

Par opposition au vide que tu as laissé, mes contemporains laisseront assurément un trop-plein…

Sinclair
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Aristoclès, ah!

Ah, mais je commence à comprendre bien des choses, moi! Entends, Sinclair, que le mot Platon n’est autre chose qu’un surnom de lutteur d’arène. Cela ne signifie rien de plus que « celui qui a une large carrure ». Or tu te doutes que, des gros costauds, il y en a un bon lot parmi nos démobilisés désoeuvrés athéniens. Je n’avais aucune idée de qui pouvait bien être ce balourd à qui j’aurais fait des confidences aussi peu conformes à mon être intime. Mon trouble était d’autant plus grand que cela aurait même pu être moi-même, car je ne suis pas grêle moi non plus. Je ne te suivais plus du tout. Merci de l’éclaircissement.

Aristoclès, le jeune élève de Cratyle a donc laissé des écrits. Cela ne m’étonne guère. C’est un poète et un raisonneur un peu fumeux mais très actif. Ta question, Sinclair me trouble, par contre: as-tu autorisé la production de ces comptes-rendus de tes enseignements? Je n’ai évidemment rien autorisé du tout, mais le seul fait que tu envisages cette étrange possibilité d’ « autorisation » de propos qui seraient des « comptes-rendus » m’oblige, je pense, à expliquer ceci plus avant.

Nous, Hellènes, somme des théâtraux dans l’âme. Nos histoires, nos spectacles, nos chants, nos réflexions campent des personnages connus qui sont autant de références communes pour notre public. Nous utilisons tout ce dont nous disposons pour avancer ce que nous souhaitons avancer sur le mode suprême de l’échange humain: le dialogue. Nous campons des dieux, des demi-dieux, des hommes et des femmes de grands renoms, ou moins connus mais que nous admirons ou craignons. Nous leur faisons dire, au fil des ans, un peu tout et le contraire. De spectacle en spectacle et de fable en fable, la déesse Athéna sera sévère ou prodigue, généreuse ou parcimonieuse, austère ou gentille. Au fil des prises de parti de la satire politique, le stratège Périclès sera soit un grand fondateur d’empire éclairé et débonnaire, soit un garçon de ferme incompétent qui ne retrouve même plus ses petits cochons.

Les ilotes qui vont au spectacle, Sinclair, les as-tu déjà vu faire? Ces barbares ne discernent pas du tout le rideau vaporeux tendu entre le spectacle et la réalité. J’ai vu de mes yeux, dans le Péloponnèse, des acteurs jouant le mauvais rôle se faire percer de javelines par la foule en catharsis. Quand un théâtre ambulant descend dans un hameau, il n’est pas inhabituel de faire protéger le tréteau par une petite phalange de hoplites pendant la représentation. J’espère que tu te doutes que les Athéniens sont plus raffinés que cela. Ils sont en parfait contrôle de leur catharsis. Ils la vivent comme une expérience intérieure. Conséquemment, les Athéniens au spectacle font la part de la fable et du réel. Et si Athéna ou Périclès disent ou font au spectacle des choses qui les indisposent, ils ne vont pas courir au temple ou au sénat s’en prendre à la déesse ou au stratège d’Athènes. Ainsi, Aristophane m’a présenté dans une des ses comédies comme un sophiste pédant et goulu. Les Athéniens ont ri aux éclats, parce qu’Aristophane et ses acteurs sont d’une bouffonnerie incroyable. Mais, malgré la catharsis morbide que me suscita cette pièce sur le coup, je fus forcé de constater que l’idée que se firent de moi les passants de l’agora au lendemain de la représentation demeura inchangée. Cela ne diminua ni n’augmenta ma gloire ou ma misère d’avoir été placé devant une copie fictive de moi-même par un bateleur.

Tout cela pour te dire, Sinclair, qu’un auteur de fables, de poésies ou de méditations philosophiques a parfaitement le « droit » de faire tout dire aux personnages réels qu’il fait parler parce qu’il les admire. Ces derniers, de chair et d’os, n’ont pas à « autoriser » les propos de ces derniers, de parole et d’esprit. La distinction entre les deux groupes est limpide, implicite et incontestable. Le seul « compte-rendu » auquel le scribe s’adonne donc ici, c’est celui de sa propre pensée et de ses propres croyances. Personne ne s’y trompe… du moins en Grèce.

Mais par contre, à te lire, je commence à sérieusement me demander si, de bonne foi et sans barbarie cathartique aucune, ton temps n’en est pas venu à croire qu’Aristoclès citait mes paroles… verbatim, comme tu dis. Je ne vais certainement pas me mettre à transpirer comme un fiévreux et te demander ce qu’il a bien pu me faire dire. Le fond de l’affaire reste en fait que, si sa renommé est si grande pour toi, il est probablement à l’origine de l’espèce de brume de malentendu qui semble constamment persister entre toi et moi, malgré ta finesse et malgré ma patience. C’est peut-être bien lui, après tout, le disciple torve sur la tunique duquel j’ai eu envie de jeter du sable tout à l’heure. C’est peut-être bien lui qui a involontairement fomenté le mythe de ma sagesse…

Mais la meilleure protection que tu aies face aux éventuelles distorsions dues à la pensée de ce… Platon te vient du devoir premier de la connaissance selon moi, Socrate, le vrai Socrate. Entends que vingt-cinq siècles nous séparent et que les croyances de cet Aristoclès, dont tu prends le surnom de Platon pour son nom, te parviennent donc à travers les canaux d’une longue et sinueuse tradition. Or, ma position est que la connaissance doit reposer sur le jugement ponctuel et l’observation éclairée du réel et non sur les idées transmises. Applique cette unique et infime maxime de Socrate à la situation présente et ta pensée sera pour jamais protégée des arguties des gros écrits de tous les Platon du monde.

Je voudrais bien pouvoir te dire que c’est justement pour éviter de transformer ma pensée en savoir traditionnel oppressant que j’ai moi-même évité d’écrire. Il est d’ailleurs bien vrai que je déplore chez le scribe sa posture, son attitude roide, dogmatique, faussement savante, arrogante et monologuiste, son refus du débat verbal, sa certitude en sa rhétorique fixe, son isolement de l’agora. Sauf que ma raison pour éviter d’écrire est tout autre. Je manie si mal le stylet que la cire de la plaquette ne retient pas les symboles. Alors je m’embrouille et ça ne m’amuse plus du tout. Je me lève alors et vais bavarder au tout venant. Voilà.

Ceci dit, j’arrive à le discerner, nous le prouvons en ce moment même, ton époque s’est approprié une réalité inconcevable pour mes contemporains: le dialogue écrit rapide et spontané. Je ne peux pas vraiment m’en prendre aux symboles scribouillés de toute éternité si maintenant l’ignorant les mobilise pour savoir, le fou pour rêver, l’enfant pour rire, et les amants pour se parler furtivement quand ils sont à distance.

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Cher Socrate,

Si je te comprends bien, tous ceux qui t’ont cité l’ont fait sans se préoccuper outre mesure de bien rapporter tes propos. Je ne sais pas à quel point tu le réalises mais ton affirmation a une double portée.

D’une part, il nous faut illico tenir pour terriblement douteuses toutes les paroles dont on t’a jusqu’à maintenant attribué la paternité. Leurs auteurs n’étant plus là pour démêler le vrai du faux, autant tout jeter à la poubelle. Bien sûr, nous savions qu’il s’agissait de paroles rapportées, et que leur authenticité n’était pas vraiment vérifiable. Il nous plaisait tout de même de croire qu’il y avait là un peu de vrai. Dorénavant, il sera difficile de soutenir cette thèse. Si certains sont assurément plus fiables, ta mise en garde nous invite tout de même à la prudence…

D’autre part, et conséquemment, les paroles que tu me transmets – et que je transcrirai fidèlement – seront les seules à pouvoir se vanter d’être authentiques. Voilà qui je l’avoue me fait frissonner. Je t’avouerai même que j’en ai mal dormi la nuit dernière. Je me réveillais en sursaut, troublé dans mon sommeil par une voix fantomatique qui me demandait pourquoi j’avais été choisi pour recevoir les seules confessions historiquement fiables de l’un des plus illustres penseurs grecs de l’Antiquité. Pour ta gouverne, «Antiquité» est le nom que notre époque a donné à la tienne.

Si d’ailleurs j’avais la moindre propension à vouloir m’enrichir, je crois que j’aurais là de quoi me payer de nombreux voyages à Athènes. À mon époque, ce qu’on appelle l’exclusivité a une valeur d’échange que tu ne saurais imaginer.

Ma curiosité étant plus grande que mon désir de marchander tes paroles, ce matin, ressaisi, je poursuis cet entretien et je m’impose une question assez banale, question de garder les pieds sur terre: quel métier exerces-tu? On dit que tu enseignes à qui veut bien t’écouter, de village en village, mais il te faut aussi manger!

Sinclair
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La poubelle Sinclair, c’est bien un caisson ou on pose les détritus dont on se débarrasse irréversiblement? Si oui, là ce serait pousser un peu trop loin le souci de déférence pour ma petite personne que d’imposer un traitement si déterminé à tous les textes me mentionnant. Il faut toujours bien faire attention avant de se débarrasser de quoi que ce soit irréversiblement en matière de sagesse. Quand Aristoclès, que, par respect pour ta culture et ses choix surprenants, je nommerai désormais Platon, fait parler son Socrate, je suis certain que, tout comme Aristophane et peut-être même Xénophon, il persiste inexorablement dans son propos ce que tu appelles un peu de vrai sur Socrate. Mais surtout quand Platon fait dégoiser son petit Socrate sur le vaste théâtre de ses méditations, il te renseigne immensément… sur la pensée de Platon. Connaître la pensée de Platon, même à travers une marionnette socratique peu réaliste, c’est certainement fort intéressant. Je pense au jeune et bouillant Aristo… euh Platon. Je le regarde interagir sur l’agora et je ne me surprends pas du tout, vu son caractère et le rapport qu’il établit à ses certitudes, qu’il ait pu tirer une pratique aussi pure et aussi simple que la maïeutique dans la direction de la manipulation rhétorique. Plus je médite la question, plus je trouve que c’est parfaitement son genre de faire cela. M’en imputer la paternité ensuite n’est jamais qu’une façon malicieuse de faire en sorte que cette option soit inévitablement tenue pour bonne, pour utiliser ta jolie formule. Penseur indépendant et sagace, Platon agit simplement ici selon le vieux procédé sophiste voulant que la manœuvre soit plus légitime si elle émane non pas du penseur lui-même mais de celui qu’il campe sur le tréteau comme étant son vieux maître.

Ce que je fais dans la vie est ma foi fort simple. En ma qualité de hoplite démobilisé je touche encore une petite solde. Ceci me permet de ne pas réclamer d’argent pour mon enseignement. Les sophistes font cela et, ce faisant, ils tirent à la ligne. Ils étalent sur six rencontres des sujets qui n’en nécessiteraient que deux. Ils gorgent leurs leçons de fadaises creuses qui ébahissent les disciples et leur font en réclamer plus pour monnaie trébuchante. Ce comportement est tout simplement odieux pour la sagesse. Je n’y trempe pas et les Athéniens le savent. Mais… comme tu le dis trop bien Sinclair, il faut manger. Alors certains de mes disciples, pour ne pas me vexer mais ne pas trop m’amaigrir non plus, m’invitent à venir enseigner au moment du banquet. J’ai donc parfois accès a de fort bons repas mais sur le mode du partage fraternel et amical entre gens qui discutent.

Je vis simplement, méprise le luxe et ne transige pas pour de l’argent. L’obole est donc souvent rare et l’austérité est une façon d’être avec laquelle j’ai su me familiariser, surtout après la guerre. Disons, pour simplifier, que quand les temps sont un peu trop durs, je n’hésite pas, à dormir à la belle étoile, à troquer mon épingle de tunique pour une bouchée de pain ou même, pour utiliser tes scintillantes formulations modernes, à fouiller un peu dans les poubelles d’Athènes.

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Cher Socrate,
J’ai peine à croire qu’un homme aussi connu que toi, au point d’être pris pour modèle et mis en scène, puisse être forcé de mendier pour manger. Ne serait-ce pas par choix, c’est-à-dire par souci de cohérence et d’authenticité ? Ta notoriété te permettrait sans doute d’accéder à quelque statut dans la Polis, non ? D’autant plus que tu as combattu. La reconnaissance devrait pouvoir s’exprimer autrement que par le seul versement d’une solde…

Sinclair
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Oh, en ce moment ma notoriété m’attire des tracasseries plus qu’autre chose. Athènes sous le joug de Spartes, ne voudrait pas d’un trublion dans mon genre parmi ses décideurs. Mon souci de cohérence et d’authenticité comme tu dis ne sourit guère à nos petits stratèges actuels. Il règne de ce temps dans ma capitale déchue une ambiance de peur. La peur, Sinclair, est fort mauvaise conseillère. Elle pousse bien des gens, et pas des moindres, à transiger avec leur intégrité. Un nombre incroyable d’abus et de déconvenues sont causés par la peur. On me dit souvent: Socrate, tu es si brave ou Socrate, tu as le courage de tes convictions. Comme si mes prises de parti et mon enseignement se fondaient sur une valeur positive nommée « courage ». Elle repose en fait sur une valeur négative qu’il faudrait nommer absence de peur. J’ai perdu la peur, Sinclair, du moins la peur physique, comme certains perdent l’ouïe ou la voix. C’est arrivé à la guerre et ceux de tes lecteurs qui sont des anciens combattants comprendront parfaitement ce que je veux dire. C’est comme une indifférence qui s’installe, une froideur, un flegme. Plus rien de petit ou de vétillard ne compte. On opte spontanément et avec constance pour ce qui est ample, serein, pour ce qui dure, ce qui transcende… Cela se fait vraiment sans même trop y penser. Et toute la volière se met à piailler: Qu’il a du courage, courage, courage, courage… Ils n’ont vraiment rien vu, tous ces badauds désemparés. Dupées par mon absence de peur physique, ils ne voient rien de ma peur métaphysique. Entends, Sinclair, que je reconnais fièrement que je pense le monde avec des catégories humaines. Je donne joyeusement âme à l’univers et nous érige tous deux, toi et moi, mesures du monde. Je promeuts un système de sagesse à une voix: celle d’Anthropos. Et ceux qui me donnent pour si courageux devraient s’aviser du fait qu’un tel traitement de l’être est motivé par une autre forme de peur: ma peur métaphysique. Peur de laisser dépasser l’inconnaissable au bout des mondes, peur de la démesure, du flux, du fugace, peur de la perte de l’immortalité de l’âme, peur du mal comme démon inhumain. Les temps sont troubles. Il y a matière à bien des peurs. Les miennes sont là mais nul ne les distingue, simplement parce que je nargue quelque autorité politique désemparée par un rien. Je cherche à distinguer ce courage physique qu’on m’impute de cette peur métaphysique qu’on ne discerne pas, en me disant qu’assumer ma peur à moi, c’est probablement faire accoucher le courage que les autres voient en moi. D’avoir eu peur d’un univers inhumain, de l’avoir vêtu de la tunique de l’ego, au moment terrible, je ne fuis plus. Je n’ai pas oublié la peur, je l’ai en fait simplement vaincue. Voilà d’ailleurs une velléité qui ne m’honore guère. Elle habite le coeur de tout Athénien patriote… s’il en reste seulement un autre dans la Polis.

Maintenant, su tu le veux bien, revenons à une tristesse qui émane de ton propos, bon Sinclair qui me souhaite tant de bien. En formulant des vues ouvertement désappointées sur le fait de devoir « mendier » et la manière dont la reconnaissance de la Polis devrait se manifester, tu sembles assez nettement laisser entendre que je serais en train de subir quelque forme d’injustice. Cela te parait mauvais et tu t’en affliges. Mais Sinclair, un fruit va pourrir. Voilà qui est vrai mais n’est ni bon ni mauvais. Si le fruit pourrit dans la besace du voyageur qui devait s’en nourrir sur un chemin aride et ne peut plus le faire, ce pourrissement est mauvais. Si ce fruit pourrit d’avoir frappé le sol du verger, ce qui le fera crever, jeter ses pépins, et fournir de nouvelles pousses fruitières aux petits maraîchers des champs, voilà qui est bon. Car le mauvais et le bon est toujours mesuré à l’aune de l’humain. Aussi, si les Athéniens et moi-même ne jugeons pas mon sort injuste, ne t’inquiète pas, il ne l’est pas. Il n’y a que les tyrans et les sophistes pour proclamer que leur vision locale et personnelle de la justice a un fondement directement universel. La seule dimension vraiment universelle de la justice, c’est qu’en tout temps elle existe nécessairement comme consensus humain, formulant haut et fort pour tous le lot de ce qui est bon et autorisé, mauvais et prohibé. Mais de fait, si le vrai est une loi de l’existence, le juste est une règle entendue entre les humains.

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Socrate,

À plusieurs occasions tu as fait référence aux sophistes. Tu m’as parlé de pirouettes sophistes, de manipulations sophistes, de procédés sophistes, et il t’est même arrivé, si je me souviens, de me traiter moi-même de sophiste.

Dis-moi qui sont ces sophistes et pourquoi ils méritent tant de mépris.

Sinclair
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Les sophistes, Sinclair, je te le redis sans faillir, sont d’ostensibles docteurs de sagesse qui se font payer en drachmes sonnants pour leur enseignement. Ce dernier s’en trouve de cette façon parfaitement perverti, parce que les sophiste vont en venir à concentrer leur attention sur des questions qui s’imposeront non parce qu’elles mènent directement et clairement à la sagesse mais parce qu’elles soulèvent des débats ardents, passionnés, tortueux, interminables et conséquemment rémunérateurs parce que coûteux pour les malheureux disciples des sophistes. Les sophistes, vu leurs objectifs mercantiles, affectionnent particulièrement les paradoxes, ces mystérieux jeux logiques qui tordent l’esprit plutôt qu’ils ne le mènent à la juste compréhension du vrai. Que je t’en donne quelques exemples pour bien faire miroiter devant toi la verroterie sophiste.

Entends d’abord l’histoire d’un sophisme de grand renom, datant du temps de ma toute verte jeunesse. Un certain Euvatle avait conclu avec son maître, le célèbre sophiste Protagoras, un contrat aux termes duquel il devait payer à son maître une somme importante pour ses études s’il gagnait son premier procès au tribunal. Quelques temps après, en bon sophiste cupide, Protagoras exigea le paiement en question. Mais Euvatle refusa en répondant, en bon sophiste avare: Entends que non seulement je n’ai jamais défendu une affaire devant le tribunal mais que de plus je n’ai pas l’intention de le faire de sitôt. Protagoras répondit: Mais si je porte l’affaire qui nous oppose en ce moment même devant le tribunal et si je la gagne, tu devras me payer selon le verdict du tribunal. Tandis que si c’est toi qui as gain de cause, tu devras me payer conformément à notre contrat. Euvatle répondit: Je ne paierai ni dans un cas ni dans l’autre. Si le verdict du tribunal est à ton avantage, je ne paierais pas conformément à notre contrat, si le tribunal te récuse, je ne paierai pas conformément au verdict du tribunal. Voilà, mon bon Sinclair, ce qu’est un sophisme. Un piège pour l’esprit se prenant pour un verrou à l’action. Celui que je te rapporte ici fit grand bruit dans tous les banquets d’Athènes pendants des décennies.

Or, une nuit, au début du régime des Trente Tyrans, je me trouve attablé avec deux juristes athéniens de haut renom. Je leur dis que, s’ils me laissent agir à la façon d’un juge investi selon la loi des Tyrans, je me fais fort de résoudre aisément ce paradoxe pour eux. Que fera-tu donc tant, Socrate? me demande le premier juriste. Je vous amènerai tout simplement au tribunal est ma réponse. Tu ne règleras absolument rien en faisant cela, persifle le second juriste, le paradoxe restera entier au moment de sa réalisation devant n’importe quel tribunal. Nous décidons donc d’un jeu de rôle. Un des juristes joue Euvatle, l’autre juriste joue Protagoras et on m’assigne un rôle que j’ai déjà assumé avec droiture et sévérité pendant la guerre, celui de juge. Nous simulons le premier procès, entre les deux adversaires sophistes du temps, et l’un des deux juristes l’emporte. Je dis alors: En vertu des pouvoirs juridiques dont m’investissent les Trente Tyrans d’Athènes, j’enregistre l’existence de ce premier procès mais j’en annule unilatéralement le verdict et réclame la tenue immédiate d’un second procès, ou procès d’appel. Mes juristes tressautent mais ne peuvent protester. J’agis en conformité avec les pouvoirs discrétionnaires dont nos Tyrans investissent les juges qu’ils ont mis en place. On simule donc un second procès et, maintenant débarrassé du contrat entre Euvatle et Protagoras sur le premier procès, il ne me reste plus qu’à déclarer gagnant le juriste qui remporte le second verdict. Le tout est réglé en quelques heures et ne coûte pas la moindre obole à qui que ce soit. Mais mes deux disciples protestent quand même un peu, affirmant que j’ai imposé d’autorité une solution politique et juridique à un problème logique. Je réponds simplement que les arguties et les paradoxes ne protègent rien ni personne du fil tranchant de l’arbitraire du pouvoir. Mes deux disciples s’attristent alors d’avoir perdu à cause de moi le sel d’un paradoxe qui avait engendré par le passé tant de discussions plaisantes. Je leur réponds: Pour restaurer votre plaisir, pour que le paradoxe revienne, débarrassez vous du pouvoir discrétionnaire des juges de la démocratie d’Athènes et pour ce faire débarrassez vous de nos Tyrans. Flairant l’astuce, on me rabroue alors quand même un peu. Mes propos sont jugés à la fois tendancieux, comme à mon habitude, mais surtout stériles. En effet, après avoir tant débattu et simulé le comportement des hommes de loi réels, on était maintenant forcés de conclure qu’un juge, même sous le plus débonnaire des pouvoirs politiques, trouvera toujours une procédure pour se débarrasser d’un paradoxe de sophiste si celui-ci encombre indûment sa pratique.

Un peu plus tard dans ma vie, il me fut donné d’observer l’entière ineptie des paradoxes de sophistes au sein de la vraie vie courante, et hors de tout débat juridique. Entends que mon épouse Xanthippe m’annonce un beau jour qu’elle a un aphte très douloureux à l’intérieur de la joue et que tout le monde la harcèle en lui assénant des conseils sur comment guérir les aphtes. Voyant son agacement, je lui prends tendrement les mains et lui dit: Je vais moi aussi te donner mon conseil sur cette question: ne suis le conseil de personne. Je n’ai pas aussitôt proféré ces paroles que mon daimonion me hurle en furie dans la tête: Qu’as-tu donc dit, qu’as-tu donc fait, sophiste à la tête creuse! Tu viens d’enferrer ta pauvre épouse dans un paradoxe insoluble. En effet, si elle retient ton conseil, elle ne pourra suivre le conseil d’absolument personne, y compris le tien. Cela la forcera à ouvertement enfreindre ton conseil et à suivre certains de ces conseils dont elle cherche à se libérer l’esprit. Si elle ne retient pas ton conseil bien trop paradoxal, elle est prisonnière de la même contrainte et doit encore suivre les conseils des autres. Tu ne lui sers à rien. Tu es un âne aussi cruel que bête! Très affligé, je me mords les lèvres et contemple en silence les doux yeux de Xanthippe. L’expérience est de fait plus intéressante que je n’ose me l’admettre. En effet Xanthippe n’est pas spécialement philosophe et ma bévue va me permettre d’enfin observer subrepticement comment une personne à l’âme ordinaire affronte un de ces terribles paradoxes de sophiste qui font tant palabrer sur l’agora. Xanthippe me sourit tendrement et dit simplement: Tu as parfaitement raison. Je vais laisser toutes ces potions et ces incantations de côté et aller me rouler en boule sur ma couche en attendant que ça passe. Tu t’occuperas de faire cuire la soupe aux lentilles. La voilà qui s’en va dormir et le lendemain son mal est soulagé. Que s’est-il donc passé? Qu’en est-il advenu de ce paradoxe insoluble qui devait lui piéger l’esprit à jamais? Force est d’observer que Xanthippe, bien longtemps avant d’opter pour la circularité paradoxale, a tout simplement interprété mon conseil comme suit: Ne suis le conseil de personne SAUF LE MIEN. Assumant automatiquement l’existence de cet implicite à mon propos, elle a spontanément agis en conséquence et ignoré le paradoxe. Oh, oh, les paradoxes de sophistes n’entrent pas facilement dans le cercle de la vie, ils ne nuisent jamais vraiment à la pensée d’action, ils ne sont que des curiosités de rhéteur, me suis-je alors dit… en allumant le feu sous la soupe aux lentilles.

Entends un dernier exemple qui réunit la leçon issue des deux premiers. Pendant l’interminable siège de Potidée, en Chalcidique, j’ai fait une rencontre de plus, assez tragique celle-là, avec la douloureuse et futile argutie sophiste. Lassés par le siège, nos jeunes hommes s’égayaient souvent à la nuit dans les alentours de la ville assiégée. Ils tombaient alors dans des embuscades fomentées par toutes sortes d’ilotes aux idées torves. On ramène un soir au campement de nos hoplites un jeune sophiste athénien bien en vue du nom de Philippos. Il agonise. Il a d’enfoncé dans les tripes du ventre un fer rouge qui lui a percé et brûlé en même temps les entrailles. Nous nous penchons sur lui et il nous fait le conte de son ultime sophisme.

Entend que Philippos baguenaude dans la nuit et est subitement capturé par des ennemis, palefreniers en armes, qui lui collent un glaive sous la gorge en lui disant: Tu viens de tomber entre les mains d’un groupe de palefreniers amis de la vérité. Ta mort est assurée et il ne te reste plus que le choix d’en déterminer la douceur ou la cruauté. Prononce promptement un aphorisme. Si celui-ci est vrai, nous te planterons ce glaive dans les entrailles et tu mourras vite et sans sursaut. Si ton aphorisme est faux, en notre qualité d’amis de la vérité, nous te ferons brûler lentement sur le feu que nous utilisions tout à l’heure pour gauchir le fer de nos chevaux. Philippos est vif d’esprit. Rhéteur subtil, il capte immédiatement la faille logique dans ce que lui proposent ces malfaisants. Se croyant toujours à pérorer sur l’agora, il sourit radieusement et formule son aphorisme: Je mourrai par le feu. Le paradoxe est imparable. Si l’aphorisme est vrai, les ilotes se doivent de terrasser Philippos au glaive. L’aphorisme devient alors faux. Mais s’il est faux, il faut faire mourir Philippos par le feu, donc l’aphorisme devient vrai, ce qui impose de nouveau le glaive et la fausseté de l’aphorisme… Ainsi, apparemment sans fin. Circularité, insolubilité. Le sophiste Philippos jubile. Il se croit sauvé. Fatale erreur et inconsciente indifférence, une fois de plus, autant face au fil tranchant de l’arbitraire du pouvoir qu’à la répugnance naturelle de la pensée ordinaire pour les paradoxes. Les dernières paroles de repentir du pauvre sophiste Philippos à ses compagnons furent: Voyez où m’a mené la subtilité conceptuelle qui fit jadis ma fortune. Mes adversaires, qui sont aussi mes ennemis, au lieu de me libérer des deux châtiments que leur logique déficiente ne leur permettait plus de m’imposer, m’ont affligé d’un mélange équilibré des deux. Ils m’ont planté dans les entrailles non pas le glaive fulgurant auquel je n’avais plus droit mais un fer brûlant qu’ils ont tiré du feu où ils ne pouvaient plus me jeter. Et pendant que Philippos mourrait misérablement, je me suis dit en silence que la synthèse médiatrice de ces deux châtiments avait été préférée à la grâce par des hommes qui étaient des guerriers en maraude bien avant d’être des philosophes en débat. Je fus aussi forcé de conclure que le sophisme n’est en rien un garant de survie dans les tourmentes de la vie réelle. La fascination que j’avais pu éventuellement ressentir pour cette amusette paradoxale disparut à jamais de mon âme en cette nuit tragique et combattre le sophisme devint une des priorités de mon existence.

Je te rappelle que Protagoras fut, un temps, mon maître. Il faut donc dire des sophistes la chose suivante, Sinclair: je ne les méprise pas. Je les réfute.

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Socrate,
Les sophismes dont tu m’entretiens sont fascinants. J’avoue trouver là – certains de mes contemporains m’en voudront de dire cela – des similitudes assez frappantes avec les beaux discours de nombre de nos dirigeants actuels. Comme à ton époque, nous les payons pour entendre leur rhétorique qui consiste plus souvent à discourir qu’à répondre aux questions qu’on leur pose. Tout en tentant de bien paraître afin d’être reconduits dans la confiance qu’on leur porte.

Cette réflexion me porte à considérer que malgré le temps qui passe, malgré ce qu’on nomme l’évolution, les humains restent fondamentalement les mêmes devant l’infini du temps et de l’espace.

Dis-moi, Socrate, quelle est ta pensée au sujet de ce temps et de cet espace? Les crois-tu infinis ? Et quelle place occupe l’homme dans ce tout ?
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Sinclair

Ah là là, tu as bien raison sur les politiques, Sinclair. Ce sont tous des illusionistes. D’entre eux les pires sont les démocrates. Si tout autocrate est un tyran, tout démocrate est un démagogue. Les premiers brutalisent nos corps, les seconds brutalisent nos âmes. Oui, que nos temps se ressemblent donc, quand on les mire à hauteur d’homme…

Tu me demandes maintenant ma pensée au sujet du temps et de l’espace… Bon, voilà une question assez simple, cher Sinclair. Entends moi te dire haut et fort que le ciel est une voûte. Imagine-toi une immense toile, comme celle des tentes des armées en campagne. Cette voûte est épinglée de petites sphères fixes, purulentes de luminosité, comme des gouttes déposées sur un feuillage. Elles tomberont un jour, mais dans des siècles. Quand le soleil jaillit des confins de l’horizon, la voûte est éblouie de bleu, comme le plafond du temple est ébloui de blanc lorsqu’on y allume les torches. Je t’ai déjà mentionné que d’aucuns ont vu des dieux, des déesses, et des héros disparus dans ces petits clous brillants. Au risque de m’attirer encore des ennuis avec mes concitoyens, je me dois de te signaler que cela est fort questionnable. Les dieux sont proches de nous, ils nous accompagnent sur l’agora, comme le souffle du souvenir de nos ancêtres. Il faut se méfier des apparences et de ce que notre imagination insuffle en nous, surtout lorsqu’on regarde le ciel! Cette idée renouvelée de dieux dans le ciel est une affabulation moderniste qui bouscule les traditions les plus vénérables. Elle est une insulte à l’intelligence adéquate du dôme du ciel. Si un jour on navigue assez loin, on touchera la paroi du dôme. On y grimpera alors lestement et il en sera bien fini des Ajax et des Pégase du ciel. Enfin… c’est du moins là l’espoir qui anime le cœur de maint marins grecs. Je dois ici te concéder un aveu d’incertitude. L’horizon marin lointain étant courbe, la mer étant convexe, il y a une possibilité que le point de contact entre la mer et le dôme du ciel soit en fait un gouffre en forme de grande crevasse circulaire. Le tout de la mer serait alors une sorte d’immense fontaine bouillonnante poussée par quelque fondement tellurique, ce qui expliquerait les courants et les tempêtes. Enfin, cette question est toujours bien débattue, surtout au port du Pirée, les jours de grand retour des galères. Enfin, que la mer et la voûte céleste se touchent au ras des flots ou aux tréfonds de quelque gouffre insondable entourant le monde, il demeure que le cosmos est un tout immense mais forclos. Et je veux pour preuve de sa forclusion le fait que les nuages reviennent toujours. C’est donc bien qu’ils sont prisonniers sous le dôme, comme des insectes dans une amphore… Le Cosmos est indubitablement fini, Sinclair. Fini, courbé et clos. Le temps pour sa part, immense rouleau de fil en giration, est fini également. Il en est en fait du temps de toutes choses comme de celui d’une vie humaine. Nous sommes au tout du temps ce que les cigales sont aux vie humaines. Des témoins passagers qui meurent trop tôt pour prendre connaissance de limites plus amples. Il faut détecter par raisonnement que l’espace et le temps sont finis, car cela ne s’observe pas.

La seule réalité infinie, c’est celle des possibilités d’expansion des connaissances humaines. J’espère que je te prouve cela en te faisant sourire, toi si savant, avec ma modeste cosmologie de hoplite émerveillé par la beauté nocturne sur le champ de bataille pacifié. Entends que pour atteindre à cet infini de notre conscience raisonnable, il faut pousser la réflexion plus loin que ce que nos yeux captent de jour ou de nuit. Il faut par exemple chercher à comprendre pourquoi les étoiles sont constamment prises pour une multitude de choses autres que ce qu’elles sont réellement. Or c’est tout simplement que, dans sa vastitude et sa complexité, le monde inclut inexorablement un élément illusoire pour nos sens limités. Pour t’en aviser fais l’expérience suivante. Prends une coupe de brouet liquide bien lisse et bien noir, celui que les Spartiates boivent d’un trait, et un grand vase plein à ras bord de bon lait de brebis. Pose le grand vase contenant le lait sur une roche plate de façon à bien voir la surface albe du liquide nourricier. Fais ensuite tomber des gouttes de brouet noir une à une à intervalles bien distincts dans le vase de lait, en redressant la coupe de brouet à chaque fois pour bien séparer les gouttes. C’est seulement à la sixième ou à la septième goutte de brouet noir que la surface de lait commencera à se griser quelque peu, alors qu’il est évident pour notre pensée que le brouet commence à noircir le lait dès la première goutte… Cet élément illusoire des six premières gouttes de brouet noir versées dans le grand vase de lait finit d’autre part quand même par bel et bien se résorber à la septième, et le retard de nos sens à percevoir le changement de couleur en vient à se rajuster sur la réalité du monde. Je crois qu’il en est autant de toutes ces doctrines des corps célestes comme apparitions de dieux et de héros dans le ciel. Elles érigent en illusion pure et intégrale ce qui n’est qu’une subtile distorsion de nos sens et de notre entendement. Tu me comprends, n’est-ce pas Sinclair?

Nos sens nous trahirons toujours mais… nous le sauront toujours! C’est que notre raison est aussi toujours en train de rajuster nos sens. Pour t’en aviser, pense encore à un être qui t’est cher. Disons ton meilleur ami.Tu aperçois ton meilleur ami au bout du chemin. Il te semble petit comme un insecte, pourtant tu ne t’en inquiètes pas. Le voici qui te serre contre lui. Vos visages sont très près. Il te semble un vrai géant, mais cela ne te terrorise pas. Tu ne le vois plus. Il est en retard à votre rendez-vous. Tu ne le crois pas disparu à jamais pour autant, malgré le néant que t’en montre ton oeil. Oh, il arrive enfin, mais c’est la nuit noire. Il t’appelle. Tu ne le vois toujours pas, mais tu entends sa voix. Tu conclus à sa présence proche, malgré la finesse plus exagérée de ton oreille. Sa voix ne s’est pas séparée de son corps. Tu ne le constates pas. Sur le coup, tu sembles même constater le contraire mais tu sais, sans doute possible, que sa voix et son corps sont restés unis… Dans tous ces cas simples, ta raison t’a fourni une connaissance supérieure à celle de tes sens. Ceux-ci te guident très grossièrement. Ils te sondent et te tâtonnent le monde en première approximation. Mais ta raison redresse leurs distorsions inévitables, louables certes, mais fallacieuses. Ma raison en fait ici tout autant du ciel, des étoiles du temps et de tous ces autres mystères du cosmos insondable.

La souveraineté de la raison, exclusivité humaine, sur ces cinq sens que nous avons en commun avec les bêtes, fonde la place de l’humain dans le cosmos. L’humain est la mesure de toutes les autres choses de l’existence. C’est à travers le filtre de notre jugement et de notre savoir que la vastitude du cosmos cristallise une cohérence qui le dépasse. L’humain fait culminer l’être en lui donnant conscience d’être.

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Cher Socrate,
Ta conception du cosmos est très intéressante. Notre époque formule des hypothèses très différentes à ce sujet, lesquelles sont même carrément contraires aux tiennes sur plusieurs points, mais elles sont formulées à partir de la même certitude quant au fait que l’homme en soit la mesure.

Je ne voudrais pas embrouiller ta pensée, qui vaut bien la nôtre, mais je te dirai qu’à mon époque nous avons plutôt tendance à croire que le temps et l’espace soient infinis. C’est là une conception qui nous sert très bien car elle nous grandit considérablement. Être le centre de l’infini, voilà qui nous valorise d’autant…

Cet entretien tire à sa fin, Socrate. Hélas et tant mieux: poursuivre serait sans doute agréable mais en même temps fort difficile. Inévitablement, je cesserais graduellement de te poser des questions pour mener avec toi un véritable débat sur nos idées respectives. Or ce n’est pas l’objet de cet entretien.
Une autre fois peut-être? Qui sait.

Avant de te quitter, Socrate, dis-moi une dernière chose. On dit que tu as plusieurs surnoms. Peux-tu m’en révéler quelques-uns et me dire leur provenance?

Sinclair
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Ah, les gens sont bien imaginatifs quand il s’agit de décrire, sous toutes ses facettes imaginaires imaginables, un pauvre ignorant sans imagination et démuni comme moi. Suite aux errances verbales de la Pythie de Delphes on s’est entêté à m’appeler le sage. Silence, Sinclair. Je ne prends pas tes commentaires sur cette appellation… Mes doxographes, eux, m’ont appelé le prud’homme mais ce sont des apologues qui, comme je te l’ai déjà laissé entendre, m’aiment bien trop pour voir clair au fond de ma coupe. On m’a appelé, par ironie, le musicien. Peste, je ne sais tirer nul son du moindre instrument mais il s’est trouvé des ébahis pour juger que ma pensée leur était comme une harmonie sinueuse. On m’a nommé, plus astucieusement, la torpille, parce que ce poisson a en lui un fluide bizarre qui engourdit la main quand on le touche et qui vous force à le lâcher si vous avez voulu le prendre. On a dit que j’étais la mouche parce que je virevolte sans arrêt autour de la fange des mondes. Mon doux amant d’autrefois, Alcibiade, me surnomma finalement Silène en référence à la sauvagerie frondeuse et sautillante de mon intransigeance. Tous ces surnoms m’on été pendus au cou par les amis et les ennemis parce que je suis ferme sur mes idées, même si elles viennent parfois d’un passé lointain, glorieux et éperdu.

Ainsi, intransigeant ou non, ami Sinclair du futur, je maintiens, contre ta science, que l’univers est un objet fini, créé, résultant d’un art gigantesque. Le génie et la volonté harmonisatrice de cet art est révélé dans chaque repli de la réalité existante. L’être humain n’est pas unique et sa nature n’est pas symétrique. Les hommes sont supérieurs aux femmes, les nobles sont supérieurs à la plèbe, les hommes libres sont supérieurs aux esclaves, Athènes dépasse en mérite toutes les autres citées de la Grèce. Il faut que ces inégalités soient, car elles fondent l’ordre et ne disparaîtront que pour être remplacées par d’autres inégalités. Je me sais prêt à prendre le glaive pour défendre l’état de fait mis en place par nos très anciens oligarques. Je l’ai fait et le ferais encore. Le devoir moral suprême est la connaissance. Il faut y aspirer comme à la plus suprême des vertus. L’obscurantisme, le sophisme, le mal, l’incurie populacière sont des crimes honteux.

Telles sont, sans fard, les idées de la mouche, de la torpille, de Silène. Elles échauffent bien des esprits frileux face au vrai, mais gagnent en impact dans la jeunesse. Je ne les diffuse pas par soif de gloire mais par respect pour le vrai. Nulle force ne me les fera répudier. Je mourrai pour elles.

Entends que mon cœur est lourd du regret fielleux de ne pas t’avoir entendu me parler plus de toi, de ton monde, des voiles de véracité dont tu drapes ton savoir. Cela m’a fait très mal de ne pas pouvoir te questionner à ma guise, mais je n’en tiens rigueur ni à toi ni à ton mystérieux style oratoire. Ce mal que tu m’as fait et qui me brûle, tu ne l’as pas fait volontairement. Demain, je l’aurai oublié. Fais en autant du lot de mes palabres.

Salut, Sinclair le curieux homme du futur. Voici que la nuit tombe. Je vais rapidement me lever, sortir de cette caverne et gagner la ville par la plus belle des berges de toutes les contrées du monde.

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Socrate,

Je te souhaite bonne chance dans ta quête de cette connaissance que tu places manifestement très haut dans la hiérarchie des valeurs humaines.

J’aurais aimé pouvoir te questionner davantage sur Aristoclès mais je crois que cela t’aurait déplu. J’aurais aimé t’entendre parler de tes peurs mais je n’ai pas osé. J’aurais voulu que tu me parles des dieux que tu côtoies mais c’eut sans doute été très long et très complexe.

Promets-moi de revenir de temps à autres dans cette caverne. Qui sait si je n’aurai pas envie, un jour, d’y revenir moi aussi. Voir ce que tu seras devenu, entendre ce que tu auras à me dire.

Prends garde aux sophistes et aux sophismes, Socrate.
Et porte-toi bien,

Sinclair
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L’animateur de Socrate à Dialogus et dans le présent entretien, Paul L. est guignol en toge à l’Université York (Canada). Philosophe, linguiste, ethnographe et mythologue urbain, nouvelliste, parolier, amateur de jazz en ribambelle et de vérité alternative, rien de ce qui est humain ne lui est étranger. Il commente  Socrate est un conservateur politique et un phallocrate impénitent. Je ne me gênerai pas ici pour montrer cet aspect sans artifice, à contre-courant de bien des croyances reçues sur cette icône de notre culture. Socrate a aussi complètement été galvaudé par son principal glosateur, Platon, l’idéaliste mystique. Moi, je veux ici plutôt retrouver le Socrate clochard terrestre, raisonneur incisif et promoteur impénitent des trois M : modestie, mansuétude et maïeutique. Le Socrate matois et retors de cet entretien n’hésite pas une seconde à fouiller dans les poubelles d’Athènes pour y gratter les pépites de vérité qui y scintillent peut-être encore.

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