Paul Laurendeau, linguiste, sociolinguiste, philosophe du langage

LAURENDEAU 1988A

LAURENDEAU, P. (1988a), « Théâtre, roman et pratique vernaculaire chez Michel Tremblay », Présence francophone, n° 32 (Actes du colloque Oralité et littérature: France-Québec, tome II), pp 5-19.

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…presque tout ce qu`on retrouve dans le roman provient de ce que j`ai entendu dans son cabinet de consultation, même l`histoire de la femme  dont le mari est mort d`un clou dans le cerveau. La réalité dépasse toujours la fiction, c`est vrai, mais elle est moins bien structurée: je me suis donc contenté de structurer les témoignages que j`avais entendus…

Michel Tremblay (1982: 141)

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« Michel Tremblay écrit en joual ». Pour le linguiste, une telle affirmation se décode ainsi: « Michel Tremblay écrit en vernaculaire » [2]… Cela pose des problèmes très complexes qui sont notamment reliés aux différents genres textuels que Tremblay a abordé. D’une part, il y a, du point de vue de la langue et de l’énonciation, de grandes différences, chez Tremblay, entre théâtre et roman. D’autre part, comme genre textuel en général, le roman est établi de telle façon qu’on parvient, en fait, très difficilement à produire autre chose que des « roman[s] en partie rédigé[s] en vernaculaire », pour reprendre le mot de Claude Filteau (1985:121). En fait, on appréhende encore difficilement la complexité des interrelations qui s’établissent entre le registre linguistique adopté, le genre textuel exploité et les réalités socio-historiques évoquées dans la production d’un auteur comme Tremblay.

Dans la recherche sur ce problème, il importe avant tout de se pencher sur les textes. Mais on doit aussi se donner à la fois des observables et un organon théorique. C’est la théorie des repérages énonciatifs qui va être exploitée ici ( à ce sujet: Bronckart 1977, dernier chapitre, Culioli 1985, De Vogüé 1986, Laurendeau 1986a etc).

Très globalement on posera que, dans un texte romanesque ou théâtral, un rapport complexe s’établit entre deux grands systèmes que j’appellerai des formes. L’enjeu en est la construction (ou la diffraction, ou la destruction) d’une valeur référentielle qui, de toute façon, demeure le point de départ du phénomène… mais aussi son point d’arrivée. Une remarque de Culioli (1985:71) résume la tension qui s’établit lorsqu’on va produire du texte: « …on va introduire telle valeur par superposition de deux formes i.e. une modulation. »
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Dialectique de la modulation

En la rajustant, pour l’étendre à la littérature moderne, il est tout à fait possible (c’est même capital de le faire) d’appliquer cette remarque de B. Cerquiglini au « discours reproduit » dans les textes de Tremblay:

« Le discours que le texte donne à lire n’est pas reproduit mais représenté: à un locuteur de fiction sont attribués des énoncés portant tous les signes de la parole. Ces signes ne renvoient pas [seulement – P.L.] à une vérité mais [aussi – P.L.] à un code littéraire qui, comme tel, a une histoire [non autonome, bien sûr! – P.L.]: la mimésis du discours n’est pas séparable de l’écriture qui la porte. Elle est une disposition de la langue: partage de ses éléments et leur mise en figures. »(Cerquiglini 1981: 13)

On introduit alors le concept de modulation. La modulation est un phénomène de diffraction des pratiques vernaculaires entre elles et/ou entre une pratique vernaculaire attestée et la mimésis de parole qu’un texte littéraire donne à lire.

« On comprendra donc que la modulation fasse partie intégrante de l’activité langagière. On appellera modulation la surimposition d’un signal (c’est-à-dire ici d’une signification) sur un autre signal (c’est-à-dire une autre signification), et on peut considérer qu’il est impossible de parler sans moduler. L’absence de modulation serait aussi une modulation (ainsi la lecture recto tono). La modulation peut se faire sur le plan prosodique (intonation), sur le plan métaphorique ou encore par la manipulation d’unités dans la chaîne (permutations). Quand je dis « manipulation » déjà je donne l’impression qu’il s’agit de petits cubes avec lesquels on joue! Il n’en est naturellement rien et le problème va bien au delà d’un réaménagement de surface. Que l’on y prenne bien garde et que l’on ne me dise pas: « Il y a donc, si on vous suit bien, un énoncé neutre qui serait un énoncé primaire, sur lequel on pourrait plaquer un certain nombre de transformations rhétoriques ». On en reviendrait alors aux « ornements » des figures rhétoriques… »(Culioli 1971: 46)

Voyons maintenant le phénomène linguistique précis dont je vais ébaucher la description: SIT2. On a là à la fois une entité empirique et un construit théorique et sa description oblige à jeter un coup d’oeil sur quelques-uns des paramètres que se donne la théorie des repérages énonciatifs pour représenter son objet.
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Les paramètres énonciatifs

Il n`y a pas d`énonciation sans situation énonciative. En pratique vernaculaire, ce fait, quoique fort complexe, se passe au premier degré. Je vous parle, nous sommes en situation. Dans le texte théâtral ou romanesque, c`est plus complexe. Le statut de la situation énonciative diffère qualitativement (c’est quelque chose comme: des personnages parlent, un auteur rapporte leurs paroles). Retenons pour l`instant ce qui rapproche ces deux types de situations: des énonciateurs (personnages réels ou fictifs) suscitent par leur échange un emboîtement de situations paramétrables.

Deux énonciateurs suscitent d`abord une situation effective, celle de l`activité pratique, inscrite en socio-historicité, qu`est leur interaction. Cette activité d`interaction fait charnière entre l`énonciatif et le monde matériel (et ses sous-produits que sont les entités référenciées). On l`étiquette sit0 (sit-zéro – le caractère souligné symbolise le statut hybride du paramètre). On décompose sit0 ainsi:

sit0: Situation d`énonciation

s0: énonciateur

s0‘: co-énonciateur

s0‘ ‘: sujet allocutaire

t0: temps de l`énonciation

etc [3] (Convention graphiques: les entités relevant de sit0 apparaissent en souligné.)

Dans leur interaction, les énonciateurs vont (re)susciter une autre situation: celle qu`ils reproduisent (rapportent, évoquent, reconstruisent) en ancrant une référence. Réelle (rapportée), possible (évoquée) ou fictive (reconstruite), la situation reproduite par le texte se construit à l`aide d`un ensemble de repères analogues aux paramètres fondamentaux de la situation énonciative effective.

Par exemple, on va observer que s0 (cet énonciateur positionné en t0 dans sit0) ancre une batterie d`entités paramétrables dont certaines seront à dominante interactive (la plus importante étant s1′, le repère du co-énonciateur dans le texte: TU, TOI, TSAIS etc), dont d`autres seront à dominante référentielle (comme lorsqu`il repère un temps: t1 – HIER, ENSUITE, PI LÀ) dont d’autres finalement révèleront une tension provisoirement équipondérée des deux dimensions (comme lorsqu’il se repère lui même: s1 – JE, MOI etc)… On aboutit à un ensemble de repères construits, détachables et reproductibles dont le déploiement (l’activité prédicative comme troisième terme) diffère qualitativement du déploiement d`une réalité de type sit0. C`est un texte. On étiquette la situation reproduite par le texte: sit1 (le caractère droit symbolisant le statut strictement linguistique du paramètre).

sit1: Repères des entités référenciées par s0

s1: repère de l`énonciateur

s1′: repère du co-énonciateur

s1′ ‘: repère d’un sujet altérisé (absent ou allocutaire)

t1: temps de l`énoncé

etc (Convention graphiques: les entités relevant de sit1 apparaissent en caractères droits minuscules.)

Si construire sit1 revient à ancrer une référence, on retiendra que cela ne se réalise jamais hors interaction. Même dans les cas de soliloque (s0 = s0‘), c`est au coeur de la dimension interactive que la dimension référentielle s`articule. Dialectiquement, on va observer que la dimension interactive tend aussi à s`articuler au coeur de la dimension référentielle. En effet, lorsque s0 construit les repères de sit1, il rapporte, évoque ou reconstruit des entités, des mouvements, des actions que sa pratique l’a amené à retenir du monde matériel. Au nombre de ces actions rapportées figureront fréquemment d’autres interactions énonciatives que l’on représente référentiellement en citant, rapportant ou mimant du discours. Un agencement complexe s`élabore: s0, qui parle en sit0, construit sit1 où il impute à s1 la construction d`une situation paramétrable de façon analogue: SIT2.

SIT2: Ensemble de repères des entités référenciées par s1 selon s0

S2: repère de l`énonciateur repéré par s1

S2′: repère du co-énonciateur repéré par s1

S2′ ‘: repère du sujet altérisé repéré par s1

T2: temps de l`énonciation imputée à s1

etc (Convention graphiques: les entités relevant de SIT2 apparaissent en CARACTERES DROITS MAJUSCULES.)

On peut maintenant passer à l’étude des fragments.
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Un cas de pratique vernaculaire

Observons d’abord un cas de pratique vernaculaire: la rencontre de son épouse rapportée par monsieur N. B. d`Ascot Nord en présence de celle-ci. Il s’agit d’un extrait d’un entretien tiré du Corpus de langue orale de l’Estrie (C.E.). On va d’abord paramétrer les traces textuelles, de façon à se donner des constantes (qui ne sont pas des invariants) à la fois stables et souples. Dans ce cas de pratique vernaculaire, les paramètres énonciatifs correspondent à des entités référentielles, datées historiquement et effectives (ce qui ne nous empêche en rien de relire ce texte et d’y jouer une pratique vernaculaire pertinente). Au plan de la situation réelle, donc, le paramétrage se pose comme suit (je m’en tiens au paramètre s-s-S):

Sit0: s0: Monsieur N. B.

s0‘: L’enquêteur

s0‘ et s0‘ ‘: Madame B.

Fondamantalement, l’interaction entre monsieur N. B. et l’enquêteur est et demeure dialogique. Cependant la part de l’enquêteur comme s0‘ se ramène à quelques mouvements phatiques (petits rires etc) et au marqueur de prise en charge oui. Pour ce qui est de Madame B., malgré son silence dans les fragments analysés ici, son rôle de co-énonciatrice se complète en permanence de celui d’adjuvante de l’énonciateur

La principale contrainte agissant sur la construction de SIT2 dans de fragment, est le fait que s0 doit constamment inscrire explicitement dans les formes linguistiques sa démarcation par rapport au texte rapporté pour éviter de voir celui-ci lui être imputé. Le cas le plus usuel de construction de SIT2 est celui que l’on observe en (1):

(1) M. N. B.: /J`y ai dit/: « VIENS-TU DANSER? ». /A dit/: « OUI ». Fa’que on est parti, on est allé danser. On pas dansé longtemps. Y avait beaucoup de monde pis a… elle me pilait sur les pieds. /J`y ai dit/: « OUAIS, ON S`EN RETOURNE. »

Enq.: rire

M. N. B.: /A dit/: « C`EST CORRECT ». On est allé s`assir. Là, moé j`ai commencé à seiner, hein. Je la trouvais pas mal à mon goût. (C.E. VI: 312)

Ici, la construction de SIT2 est une stratégie qui repère ce dernier (en MAJUSCULES) par rapport à sit1 (en minuscules) à l’aide de ce j’appellerai un sas. Un tel sas fonctionne fréquemment selon la formule: /s1 + performatif/ + SIT2. Le sens que je donne ici à « performatif » n’a strictement rien à voir avec celui des philosophes d’Oxford (pour une critique du concept de performatif chez ces derniers, voir Laurendeau 1986a: 164-169 et 264 note 7). Un procès performatif engage un mouvement qui consiste à dire un dire, donc à faire plus que simplement référer à l’acte de dire comme à tout autre acte ou processus du monde objectif (comme on aurait par exemple dans « elle parle », « il jacasse »). On a, dans le cas présent: /J’ai dit/, /A dit/ et le procès performatif est nécéssairement suivi de « ce qui est dit ». Signalons l’absence de /Tu dis/. En (1), on observe une alternance de ces sas (Convention typographiques: les sas de sit1 vers SIT2 sont présentés entre /barres de fractions obliquées à droite/). Une telle alternance reconstruit ce qui, dans la situation évoquée, était -ou aurait été- le « turn taking » (alternance des tours de parole). En fait, ici, on n’a jamais que des juxtapositions successives d’un même procédé de restitution d’une réplique. C’est un alignement de fractions de texte rapporté dont la succession est donnée comme reconstruisant la suite de répliques ayant antérieurement eu lieu. C’est la raison pour laquelle je parle, pour ce premier grand cas de figure de la construction de SIT2, de réplique(s) rapportée(s).

Si on prend la suite du discours:

(2) M. N. B.: […] /J`ai dit eh…/: « VAS ALLER TE RECONDUIRE … TE RECONDUIRE, HEIN ». *Ben*…/a dit/: « CORRECT ». /A dit/: « Y VA FALLOIR T`EMP… T`AMENE MES CHUMS. C`EST MES CHUMS »./ / « AH BEN, ON VA LES AMENER, TES CHUMS ». En partant de l`hôtel en question, là moé là, j`étais prêt à aller reconduire la petite fille, aller reconduire les chums first, hein. Après ça, la petite fille. Voulais avoir mon nanane, hein. (C.E. VI: 312)

On fait d’abord deux observations très importantes. Premièrement, la récurrence de /s1 + performatif/ ne vise pas exclusivement à la reproduction du « turn taking » puisqu’on observe un cas où s1′ ne passe pas a s1 dans le sas (« /a dit/: « CORRECT ». /A dit/: « Y VA FALLOIR T`EMP… »). Il est clair que s0 exploite aussi le sas pour signaler/confirmer que le texte à suivre procède toujours, au plan SIT2, du propos qu’il impute à s1′. On dira qu’il évite ainsi l’affaissement de SIT2 sur sit1 en assurant la récurrence de sa démarcation de « glosateur » par rapport à la prise en charge du discours rapporté.

Deuxièmement, il y a des portions de texte qui arrivent à se rattacher à sit1 et SIT2… le connecteur ben qui succède, en (2), au premier passage en majuscules, se trouve dans une relation composite entre les deux situations reconstruites (Symbole: * , convention typographique: les éléments composites entre différentes situations sont représentés entre étoiles et laissés en minuscule). Ces deux observations montrent que la construction de SIT2 ne se ramène pas à une succession mécanique de répliques rapportées séparées par des sas.

On atteste, en effet, l’existence beaucoup moins stable mais fréquente d’un second grand procédé de construction de SIT2: la mimésis de dialogue. La mimésis de dialogue va relier deux portions de texte rapporté imputées à deux sujets distincts sans sas (comme on l’observe au dernier passsage en majuscules du fragment (2):/  /, le sas est vide). Tout se passe comme si, emporté par l’interaction qu’il revit, l’énonciateur se prenait pendant un court instant à la jouer, assumant le risque de confusion référentielle (notamment au plan des imputations de SIT2) que cela peut entraîner.

Même si la pratique vernaculaire dispose d’un petit nombre de stratégies pour construire SIT2 (réplique rapportée et mimésis de dialogue), il serait possible de démontrer que la richesse combinatoire avec laquelle ces stratégies se déploient confère en fait une grande complexité à la tension entre sit1 et SIT2. Revenons plutôt à Tremblay.
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Dialogue théâtral

Dans le dialogue de théâtre retenu, si les personnages de Tremblay parlent vrai, c’est parce que, non seulement la langue, mais aussi l’entier des surdéterminations énonciatives d’une interaction sociale sont reproduites avec une grande minutie.

Dans un smoke-meat de la rue Papineau à Montréal, Thérèse, une waitress peu impressionnable rapporte à ses deux consoeurs de travail son dialogue avec un client impoli. Ici, les paramètres énonciatifs sont hautement problématiques car ce texte est un énonçable. Sans vider la question on posera qu’un texte est énonçable à partir du moment où son énonciation ne renvoit pas à une socio-historicité unique et passée mais à plusieurs, passées ou futures. De plus (contrairement à un discours électoral par exemple) cet énoncable est fictionel dans la mesure où au moins une des socio-historicité a laquelles sit0 renvoit ne correspond pas à une matérialité (ce qui ne l’empêche pas d’équivaloir à une réalité, sociale notamment). En se référant au télé-théâtre de 1971, on sait que Luce Guilbeault, Sophie Clément et Micheline Poranski ont socio-historiquement prononcé ces paroles. Mais les paramètres énonciatifs renvoient aussi (et même, dans le cas de la présente étude, renvoient plutôt) aux personnages du télé-théâtre En pièces détachées.

On va identifier à s0, le personnage qui va construire SIT2. Le paramétrage se présente ainsi:

Sit0:s0 et s0‘ ‘: Thérèse

s0‘: Lise et Mado

s0 et s0‘: Mado (co-énonciatrice hybridée à la fois allocutaire et adjuvante)

On remarquera (c’est une des raisons pour laquelle le fragment a été retenu dans la présente problématisation) que le paramétrage est identique à celui du discours de monsieur N. B.: il y a trois énonciatrices. Une a vécu l’événement, la seconde en a été actrice-témoin, la troisième se le fait raconter. Ce qui n’empêchera pas la dynamique interactionnelle d’être fort différente de celle des fragments précédents. Voyons maintenant SIT2:

(3) Thérèse:  Aie, chose, J`te dis que /j`y ai répondu rien que sur une pinotte!/ TOÉ, ME FAIRE DU TROUBLE, /que j`y ai dit/, TOÉ ME FAIRE DU TROUBLE? TU M`AS PAS VUE, L`TAON? J`EN AI KNOCKÉ DES BEN PLUS GROS PI DES BEN PLUS CAPABLES QUE TOI! (Tremblay 1982: 24)

Si on se réfère aux données descriptives dégagées, on voit que la construction de SIT2 se fait ici de façon identique à celle de la pratique vernaculaire. On a une réplique rapportée (sit1 /sas/ SIT2) conforme à la contrainte sur la construction de SIT2, qui oblige à assurer la récurrence du repérage de l’instance à qui SIT2 est imputé.

On observe, bien sûr, certaines modulations par rapport au fragment antérieurement décrit, comme dans cette autre portion du dialogue:

(4) Thérèse:  […] Moé, que c’est que tu veux, j’étais juste la waitress, ça fait que j’y ai demandé ben poliment de répéter. /J’y ai dit dans mon meilleur français/: « POURRERIEZ-VOUS RÉPÉTER, S’IL VOUS PLAIT, J’AI PAS COMPRIS? » Y prend un air pincé, ma p’tite fille, pis /y me dit/: « VOUS ÊTES SOURDE OU QUOI? » T’sais comment c’qu’y parle[nt]… « J’VOUS AI DEMANDÉ UN THÉ! T-H-É, THÉ! » Ah, ben là, par exemple, me v’là en beau crisse! « AIE, TIT-BOUTE, /que j’y ai dit,/ TU VIENDRA PAS ME MONTRER COMMENT ÉPELER THÉ ICITTE OKAY! R’GARDE MOÉ, R’GARDE-MOI BEN, LÀ… COMME CHUS LÀ, LÀ, MON P’TIT GARS, J’AI ÉTÉ À L’ÉCOLE AUSSI LONGTEMPS, PIS PEUT-ÊTRE PLUS LONGTEMPS QUE TOÉ EN FRANCE, ÇA FAIT QUE TU VIENDRAS PAS ME MONTRER COMMENT ÉPELER THÉ EN PLEINE FACE! » (Tremblay 1982: 25)

Les modulations observées sont les suivantes.  Au début de (4), on observe un cas avec discours rapporté en « style indirect libre » (« …ça fait que j’y ai demandé ben poliment de répéter.« ). Je ne développe pas sur le « style indirect libre », cas hautement complexe de construction de SIT2 par intrication avec sit1.

Le sas n’est pas nécessairement construit en /s1 + performatif/, mais apparait comme un élément descriptif (« Tu sais comment c’qu’y parle[nt] ») ou narratif (« Ah ben là, par exemple, me v’là en beau crisse »). On parvient donc à construire SIT2 en respectant la contrainte de récurrence du repérage de sit1 tout en pratiquant une ellipse de /s1 + performatif/ du type de celle observée dans le cas de la mimésis de dialogue. La référence narrative cimente étroitement le discours rapporté.

Il serait possible de démontrer que de telles modulations sont attestées en pratique vernaculaire et que ce discours théâtral reproduit une réalité énonciatives qu’un interview sociolinguistique ne produit pas. Ici -je dis bien ici– le texte théâtral a la même valeur qu’un corpus de langue orale.
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Texte romanesque

En opposant juxtaposition de monologues et mimésis de dialogue, le roman va se permettre une chose que la pratique vernaculaire ne se permet pas souvent et que le théâtre de Tremblay ne se permet guère: faire osciller s0, le plus stable des paramètres énonciatifs. Voyons le début du fragment retenu, les propos de madame Brouillette rapportés par Laura Cadieux (comme je romanesque):

(5) Madame Brouillette s’est rassis. A l’a pris son comique, à l’a r’gardé quequ’s’images, pis /a s’est mis à parler. A \nous parlait pas plus à l’une qu’à l’autre\, j’pense… A parlait… C’est toujours comme ça qu’a fait. A commence toujours sans qu’on s’en attende/. « RAYMONDE VA SE MARIER. OUAN… A VA SE MARIER. A S’EN VA. J’PENSAIS PAS QU’CA ARRIVERAIT VITE DE MÊME… (Tremblay 1985: 45)

Observons d’abord le long sas a partir duquel Laura Cadieux construit SIT2 (les lignes en minuscule). Noter (entre \  \) qu’ on construit en sit1 un parcours sur s1′ qui déstabilise s0‘, l’instance de co-énonciation: madame Brouillette s’adresse à un peu tout le monde et à personne en particulier. On construit ainsi une caution narrative à l’absence de co-énonciation qui va suivre et qui va durer des pages.

L’étape suivante est la construction de SIT2. La contrainte sur la construction de SIT2 se trouve ici complètement subvertie. Laura Cadieux, citant Madame Brouillette, ne se voit imputer aucune des stratégies visant, en pratique vernaculaire, à éviter l’affaissement de SIT2 sur sit1. On a le texte de madame Brouillette brut. Le résultat en sera un glissement du statut de s0 de Laura Cadieux vers Madame Brouillette. A mesure que le texte s’écoule, SIT2 va s’affaisser en sit1. L’instance s0 romanesque se déplace. Laura Cadieux passe son TOUR…

Je représente le phénomène de l’affaissement de SIT2 sur sit1 (phénomène dont la localisation exacte sur le texte peut varier avec les lectures) par un retour au lettrage minuscule. Après plusieurs paragraphes, c’est toujours Madame Brouillette qui parle:

(6)  […] Ah, j’y en veux pas. J’y en veux pas. A l’a le droit de faire sa vie comme tout un chacun. J’pensais juste qu’a la finirait avec nous autres, sa vie. Est-tait partie pour ca. /Avant a me disait toujours/  » M O M A N ,   J ‘ V A S   R E S T E R   A V E C  T O É    T O U T   L E    T E M P S .  J ‘ T E   L A I S S E R A I   J A M A I S    T U – S E U L E  A V E C    L U I . » pis là… (Tremblay 1985:45-46)

Madame Brouillette, donc, construit son récit et nous, public ou lecteurs en sommes les co-énonciateurs muets en nous surajoutant aux dames du cabinet de médecins. La construction d’un S I T 3 (majuscules espacées) par Madame Brouillette corrobore en fait l’affaissement du SIT2 de Laura Cadieux, et le fait que le propos qu’elle avait commencé par citer est passé à l’état de sit1. La construction de ce SIT2 (l’appeler S I T 3 n’est pas pertinent) respecte la contrainte, le sas etc, comme en pratique vernaculaire.

On va sentir le procédé romanesque avec acuité au moment de la reprise du tour de parole par Laura Cadieux. Retour à la présentation de SIT2 en majuscules et suite du texte:

(7)  […] Y AVAIT UN DRÔLE DE SOURIRE… ÇA PAS L’AIR D’Y FAIRE GRAND CHOSE. MAIS PEUT-ÊTRE QU’Y’ACTE. AH, C’EST PAS QUE J’L’AIME PAS, RAYMONDE, \ALLEZ\ PAS PENSER QUE J’L’AIME PAS PIS QUE J’VEUX JUSTE LA GARDER POUR ME GARDER COMPAGNIE… » /Madame Brouillette s’est arrêté quelques secondes/. \On la r’gardait toutes\. Lucille avait mis son tricot sur ses genoux. Madame Brouillette s’est mouché. /On arait dit qu’a charchait ses mots/. « C’EST JUSTE QUE J’M’EN ATTENDAIT PAS PIS QUE ÇA VA CHANGER BEN DES AFFAIRES. » Pis à l’a éclaté en sanglots. \On\ savait pas quoi faire, \nous autres…\  Si a \nous\ en arait dit plus, \on\ arait peut-être pu trouver quequ’chose pour la réconforter… Mais est toujours comme ça, Madame Brouillette. A commence toujours à \nous\ conter des affaires, pis à les finit jamais. Est pas capable, on dirait. A \nous\ en dit jamais assez pour qu’on soye capables de la consoler. « EXCUSEZ-MOÉ, J’VOULAIS PAS VOUS ACHALER AVEC CA… » « BEN VOYONS DONC, MADAME BROUILLETTE, \VOUS NOUS\ ACHALEZ PAS PANTOUTE. » /Madame Gladu avait les larmes aux yeux quand à y’a répondu ça/. Est-tait encore plus pâle que quand \j’tais\ arrivé, \j’pense\. Pis tout d’un coup, dans le p’tit salon d’à côté, y a une des deux soeurs qui a éclaté de rire. Madame Brouillette s’est levée pis à s’est garroché dans la porte du salon: « C’EST-TU DE MOÉ QUE VOUS RIEZ ENCORE? » Mais y’ ont pas eu l’air de comprendre. \J’pense\ qu’y’ avaient même pas entendu c’qu’a nous contait. /A l’a dit tout bas/: « EXCUSEZ-MOÉ, CHUS PAS BEN. » Pis est r’venu s’assire. Son comique était tombé à terre. \Je\ l’ai ramassé pour elle. Madame Brouillette, /à l’a dit/: « PIS EN PLUS, Y EN A UNE DES DEUX QUI FUME! UNE SOEUR QUI FUME! ON AURA TOUT VU! » Pis a s’est replongée dans son comique de monstres.

Lucille. elle, pour nous faire rire un peu, /à l’a chuchoté/: « VOUS TROUVEZ PAS VOUS AUTRES QUE DEPUIS QU’Y ESSAYENT DE SE DÉGUISER EN MONDE, Y’ONT TOUTES L’AIR DES FEMMES AUX FEMMES, LES SOEURS? (Tremblay 1985: 47-49)

Par bonds, on va retirer la parole à madame Brouillette. On lui rend d’abord les comportements d’une instance énonciatrice en lui faisant émettre des marques s1′, repérant ses co-énonciatrices (entre \  \  dans le passage en majuscules). Ensuite, le problème est plus ardu qu’il n’y paraît, car c’est non pas Laura Cadieux comme instance co-énonciatrice de madame Brouillette mais bien Laura Cadieux comme je romanesque qui doit reprendre les commandes. La solution d’une polémique Cadieux/Brouillette est donc difficilement exploitable. Par contre, madame Brouillette ayant déjà démarré sans motivation apparente, on la fera s’arrêter de la même façon en tablant sur l’isotopie… non sans appuyer l’événement d’une trace graphique ostensible (à la fin du premier passage en majuscules): trois petits points, fermez les guillemets.

Les éléments descriptifs post-posés au premier passage en majuscules révèlent ensuite une autre modulation importante. En pratique vernaculaire les paramètres sont stables. Si on dit « a s’est arrêtée » « a » reprend le préconstruit déjà repéré en sit1 et dans les sas: l’énonciateur qui est donné comme prenant SIT2 en charge. Dans le roman, par contre, les paramètres ont glissé. Il apparaît utile (quoique non nécessaire) de rétablir Madame Brouillette comme s1′ sans équivoque. D’où cette phrase descriptive de roman: « Madame Brouillette s’est arrêté quelques secondes ».

Apparaît ensuite une seconde phrase descriptive qui ramène les éléments déjà construits du sit1 initial: Lucille, son tricot etc… Entre les deux il y a « \On la r’gardait toutes\ », le second repérage d’à la fois s1′ et s1 imputable à Laura Cadieux. Ce « On », comme instance co-énonciatrice collective incluant s0, fait pendant à l’imprécision du personnage Brouillette à se repérer un co-énonciateur au tout début  de sa prise de parole.

La reconstruction de SIT2 (trace de son effilochement) est suivie d’une seconde auto-interruption du personnage que l’on motive par des sanglots. Suit alors une forte mimésis de pratique vernaculaire, tant énonciative que sémiotique, notamment par  construction de sit1 avec les repères s1 toujours collectifs (« on », »nous autres » etc).

Au troisième passage en majuscules, il y a construction de SIT2 sans /s1 + performatif/. Ce type de construction est possible en vernaculaire si /s1 + performatif/ est post-posé. Ce ne sera pas le cas puisque suit une mimésis de dialogue possible en vernaculaire si /s1′ + performatif/ est antéposé ce qui n’est pas le cas non plus. Madame Brouillette est enfin interrompue. Et « Madame Gladu avait les larmes aux… » apparait comme une forte modulation par rapport à la pratique vernaculaire. Ici cela se présente comme une mimésis de dialogue…alors qu’aucune des conditions vernaculaires ne sont vraiment réalisées.

Et finalement, avec  « j’pense… », Laura Cadieux a définitivement repris la parole. Les SIT2 qu’elle construit ensuite sont des mimésis de paroles similaires à celles de Thérèse ou de monsieur N. B.

Ces quelques cas (pratique vernaculaire, théâtre, roman) montrent l’étroit rapport qui existe entre l’étude du repérage des situations énonciatives, celle de la pratique vernaculaire et celle des genres textuels. Il va sans dire qu’une production comme celle de Tremblay est le terrain idéal à partir duquel une rencontre entre ces trois problématiques pourrait s’amorcer… le présent exposé n’étant même pas l’ébauche d’une amorce.

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NOTES

[1] Ce travail a été facilité par l`accès à la documentation littéraire dont dispose le Trésor de la langue française au Québec dirigé par Claude Poirier et Lionel Boisvert (Université Laval, Québec). Je remercie Steve Canac-Marquis, rédacteur au TLFQ, dont les remarques critiques m`ont permis de rectifier plusieurs imprécisions ainsi que Claude Filteau, dont le soutien et la patience m’ont permis d’amener cet article à sa forme définitive.

[2] Vernaculaire: Le concept de pratique vernaculaire s’impose de plus en plus pour désigner l’activité énonciative en langue vernaculaire. « Langue vernaculaire », pour sa part, renvoie à la langue telle que concrétisée par au moins quatre déterminations:

détermination topique: langue parlée par les habitants d’une entité géographique et géopolitique précise.

détermination stratique: langue employée en registre non-formel, c’est-à-dire dans une situation interactionnelle ou l’auto-surveillance des formes linguistiques n’est ni requise (comme dans le cas de la standardisation – imposée par la nécessité de l’intercompréhension) ni exigée (comme dans le cas des hypercorrections – imposées par le caractère coercitif d’une situation sociale formelle).

détermination sémiotique: langue orale.

détermination socio-historique: langue employée par la majorité d’une population (notamment les représentants du lumpenprolétariat, du prolétariat et de la lower middle class urbaine et rurale).

Sur la définition du québécois comme vernaculaire du français: Laurendeau 1985a.

[3] Le formalisme de la théorie des repérages énonciatifs: Dans le formalisme de la théorie des repérages énonciatifs, il convient de bien distinguer les indices qui se jouxtent aux paramètres. Parmi ces derniers , on va distinguer les paramètres bouclés: sit, s , t (qui représentent ces entités hybrides entre le linguistique et l`extra linguistique que sont les représentables) et les paramètres droits: sit, s, t ; SIT, S, T (qui représentent ces entités linguistiques que sont les représentés). Il y a deux types d`indices. D`abord les indices numériques: 0, 1, 2. Ils relèvent de la dimension référentielle et représentent les niveaux d`emboîtement des situations énonciatives (de la situation effective à la situation d`interaction énonciative rapportée). Ensuite, les indices non numériques:  ,’,’ ‘. Ils relèvent de la dimension interactive et représentent la distance du paramètre vis-à-vis de l`instance d`énonciation (subjectif, intersubjectif, objectif – ou encore: JE, TU, IL). Pour un rappel des symboles utilisés ici voir l’Annexe.
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REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES:

BRONCKART, J.-P. (1977), Théories du langage. Une introduction critique, Pierre Mardaga éditeur, 358 p.

C.E.: BEAUCHEMIN, N. ; MARTEL, P. (éds), Corpus de l`Estrie, Université de Sherbrooke, 6 tomes.

CERQUIGLINI, B., 1981, La parole médiévale, Minuit, coll. Propositions, 252 p.

CULIOLI, A. (1971), « Un linguiste devant la critique littéraire » (Conférence donnée à Clermont-Ferrand), Quelques articles sur la théorie des opérations énonciatives, Université Paris VII, 1984, pp 40 – 49.

CULIOLI, A. (1975), « notes sur `détermination’ et `quantification’ définition des opérations d’extraction et de fléchage », Projet interdisciplinaire de traitement formel et automatique des langues et du langage, Département de recherche linguistique, Université de Paris VII, pp 1-14.

CULIOLI, A. (1982), Rôle des représentations métalinguistiques en syntaxe, Département de recherche linguistique, Université Paris VII, Coll. ERA 652, 30 p.

CULIOLI, A. (1985), Notes du séminaire de D.E.A. – 1983-1984, Poitier, 112 p.

DE VOGÜÉ, S.(1986), Référence, prédication, homonymie: le concept de validation et ses conséquences sur une théorie des conjonctions, Thèse de doctorat, Université de Paris VII, 2 vol., 1,030 p.

FILTEAU, C. (1985), « Les Cantouques de Gérard Godin: cohésion textuelle et contextualisation en discours », Itinéraires et contact de cultures, vol. 6, Paris – Québec, L`Harmattan, pp 121 – 140.

LAURENDEAU, P.(1985a), « La langue québécoise; un vernaculaire du français », Itinéraires et contact de cultures, vol. 6, Paris – Québec, L`Harmattan, pp 91 – 106.

LAURENDEAU, P.(1986a),   Pour une linguistique dialectique – Étude de l’ancrage et de la parataxe énonciative en vernaculaire québécois, Thèse de doctorat dactylographiée, Université de Paris VII, 917 p.

TREMBLAY, M., 1982, En piéces détachées, Leméac, Montréal, 92 p.

TREMBLAY, M., 1985, C`t`à ton tour Laura Cadieux, Stanké,  Montréal, 137 p.
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ANNEXES:

A) CONVENTIONS TYPOGRAPHIQUES

1-   en souligné: élément relevant de la situation effective d’énonciation (sit0).

2-   en caractères droits minuscules: élément relevant de la situation reconstruite (sit1).

3-   EN CARACTÈRES DROITS MAJUSCULES: élément relevant du discours rapporté a l’intérieur de la situation reconstruite (SIT2).

4-   \entre barres de fraction obliquées à gauche\: élément marquant un renvoi référentiel et/ou interactionnel au co-énonciateur.

5-   /entre barres de fraction obliquées à droite/: élément faisant sas de sit1 vers SIT2.

6-   *entre étoiles*: élément composite entre sit1 et SIT2.

7-   |entre barres verticales|: élément marquant une rupture par rapport à la situation inter-énonciative ou au préconstruit.

B) SYMBOLES DE LA THÉORIE DES REPÉRAGES ÉNONCIATIFS UTILISÉS ICI

1-   sit0: Situation d`énonciation

2-   s0: énonciateur

3-   s0`: co-énonciateur

4-   s0« : sujet allocutaire

5-   t0: temps de l`énonciation

6-   sit1: Ensemble de repères des entités référenciées par s0

7-   s1: repère de l`énonciateur

8-   s1`: repère du co-énonciateur

9-   s1″: repère d’un sujet altérisé (absent ou allocutaire)

10-  t1: temps de l`énoncé

11-  SIT2: Ensemble de repères des entités référenciées par s1 selon s0

12-  S2: repère de l`énonciateur repéré par s1

13-  S2`: repère du co-énonciateur repéré par s1

14-  S2″: repère du sujet altéré repéré par s1

15-  T2: temps de l`énonciation imputée à S1

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