Paul Laurendeau, linguiste, sociolinguiste, philosophe du langage

LAURENDEAU 1995B

LAURENDEAU, P. (1995b), « Exclamation et parataxe en co-énonciation parlée », Faits de langues, n° 6, pp 171-179.
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…ils n’ont pensé à parler le langage d’action pour se faire entendre, qu’après avoir observé qu’on les avoit entendus. De même ils n’auront pensé à parler avec des sons articulés, qu’après avoir observé qu’ils avoient parlé avec de pareils sons; et les langues ont commencé avant qu’on eût le projet d’en faire.

Étienne Bonnot de Condillac (1799: 119)

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Nous partirons d’une situation toute prosaïque, fictive quoiqu’incontournablement vraisemblable. Ce soir là vous décidez de faire à votre enfant pour l’endormir la lecture d’un de ses passages favoris de l’oeuvre du monsieur-du-cinquante-francs: la rencontre du géant Micromégas avec la nef aux philosophes. Votre projet initial est de lire (une fois de plus !) sur un ton relativement monocorde le texte suivant:

(1)  Micromégas étendit la main tout doucement vers l’endroit où l’objet paraissait, et avançant deux doigts, et les retirant par la crainte de se tromper, puis les ouvrant et les serrant, il saisit fort adroitement le vaisseau qui portait ces messieurs, et le mit encore sur son ongle, sans le trop presser de peur de l’écraser.

Voltaire, Romans et contes, Garnier-Flammarion, p. 140

La probabilité est très forte qu’en situation effective vous obteniez plutôt un résultat ressemblant (au mieux !) à ceci:

(2)  Micromégas étendit la main tout doucement NON, FAIS PAS ÇA ! vers l’endroit où l’objet paraissait, et avançant MAIS ENFIN, SI TU M’ARRACHES TOUJOURS MES LUNETTES JE PEUX PAS LIRE ! et avançant deux doigts, et les retirant par la crainte de se tromper, puis les ouvrant et les serrant, IL FAIT ÇA PARCE QU’IL VEUT PAS ÉCRASER LES GENS QUI SONT DANS LE NAVIRE il saisit fort adroitement le vaisseau qui portait ces messieurs, et le mit encore sur son ongle, sans le trop presser de peur de l’écraser BON, ÇA SUFFIT COMME ÇA ! MAINTENANT QUE MICROMÉGAS A MIS LE BATEAU SUR SON POUCE, TU PEUX DORMIR.

Lus ou improvisés les textes narratifs, descriptifs ou explicatifs de première diégèse sont quasi-inévitablement entrecoupés, en co-énonciation parlée, d’éléments ancrés directement en situation et pouvant, ou non, constituer une seconde diégèse. C’est bien des paramètres de la situation d’énonciation, et principalement en vertu de la dimension co-énonciative de cette dernière, qu’émergent cette série de phénomènes. Le fond de l’affaire étant bien qu’il n’y a pas, à proprement parler, de « texte monologal » (Guespin 1984: 57).

On nommera PARATAXE le type d’interruption exemplifiée en (2) lorsqu’elle sera de nature extradiégétique. On la nommera HYPOTAXE lorsqu’elle sera de nature intradiégétique [1]. Ainsi en (2), les deux premières interventions parentales enchassées dans le texte de Voltaire n’ont rien à voir avec les pérégrinations du géant de Sirius. Elles sont ancrées directement dans le monde situationnel, nommément le comportement du co-énonciateur enfantin (auquel, pour simplifier l’exemple, nous avons imposé un improbable silence !). Le marqueur ÇA dans la première intervention construit une anaphore exophore (Laurendeau 1990b). Cette exclamation est totalement parataxique. Par contre, dans la troisième intervention, les marqueur IL et ÇA construisent des anaphores endophores (Laurendeau 1990b) qui reprennent Micromégas et son prudent geste de préhension depuis la première diégèse. Cette glose ou commentaire a un statut hypotaxique. La quatrième intervention parentale a un statut plus complexe car un composite parataxe/hypotaxe s’y manifeste. On parlera dans de tels cas d’ANATAXE (Laurendeau 1986a: 354-360). On aura observé que, de ces quatre interventions parentales, seule l’hypotaxe pure n’est pas du tout exclamative.

Ceci posé, nous cherchons ici à décrire, à partir des données du Corpus de l’Estrie [2], de quelle manière l’exclamation est fondée en co-énonciation dans une situation de parataxe, effective ou reconstruite. Nos observations portent strictement sur des phénomènes exclamatifs surgissant dans des conditions co-énonciatives solidement structurées et codées. Sur les exclamations ancrées directement dans le situationnel en dehors de toutes co-énonciations, nous renvoyons au beau développement de Goffman 1987: 109-117 auquel nous souscrivons (à quelques détails près) avec enthousiasme.

L’exemple fournit en (2) nous permet donc déjà de montrer que la parataxe tend fortement à être exclamative et que l’hypotaxe tend fortement à être non-exclamative. Les données de corpus nuanceront cette observation initiale. Dans la description de l’exclamation, il sera de plus crucial de mettre à profit la distinction, venue de l’école de logique naturelle de Neuchâtel, entre PROCESSUS et STRATÉGIE (Laurendeau 1989b: 149-151). Dans le premier, l’exclamation sera « nature », spontanées, non téléonomisée et maximalement expressive. Dans la seconde, il sera possible d’y déceler un « calcul » finalisé de type narratif ou argumentatif [3]. Corrolairement, il faudra tenir compte du fait qu’ « un processus discursif peut devenir stratégique dès qu’il se transforme en méthode » (Borel, Grize, Miéville 1983: 66), alors qu’une stratégie se déconstruit difficilement en processus.

En analysant la combinatoire pouvant s’établir entre les couples processus/stratégie, parataxe/hypotaxe et marque exclamative/absence de marque exclamative nous partirons des hypothèses suivantes:

a)   La parataxe peut difficilement être non exclamative alors que l’hypotaxe arrive bien à être exclamative ou non exclamative.

b)   Une stratégie tend à exploiter le phénomène contraire au processus qui la fonde. Ainsi la parataxe, en soi probablement toujours exclamative, deviendra non exclamative par stratégie. L’hypotaxe, en soit moins souvent exclamative, deviendra plus souvent exclamative par stratégie.

c)   L’apparente spontanéité de l’exclamation ne devant pas faire illusion, elle peut se manifester de façon sensiblement égale en tant que processus « naturel » autant qu’en tant que stratégie calculée. Le contexte (explicite dans le corpus) ainsi que la situation (reconstruite) permettent (parfois) de distinguer le processus de la stratégie, non le caractère exclamatif ou non exclamatif des formes.

Le calcul des combinaisons possibles entre les trois pôle de la polyopération (Borel, Grize et Miéville 1983: 115 et suiv.) que nous chercherons à décrire se formule lui-même comme suit (huit cas de figures retenus):

PROCESSUS PARATAXIQUE NON EXCLAMATIF: Introduire une      interruption totalement extradiégétique d’une manière recto tono reste un cas de figure rare (voir hypothèse a), pour notre seule attestation, cf exemple (3) sous 1.

PROCESSUS HYPOTAXIQUE NON EXCLAMATIF: Très fréquent. Nous n’en traitons pas ici parce que nous nous restreignons aux cas de figure impliquant l’exclamation.

PROCESSUS PARATAXIQUE EXCLAMATIF: Nous en traitons en 1.

PROCESSUS HYPOTAXIQUE EXCLAMATIF: Nous en traitons en 2.

PARATAXE A STRATÉGIE EXCLAMATIVE: Cas de figure soit improbable (cf hypothèse b) soit insaisissable (cf hypothèse c). La parataxe étant très fréquemment exclamative, l’est-elle de par sa nature ou par calcul de l’énonciateur ?

HYPOTAXE A STRATÉGIE EXCLAMATIVE: Nous en traitons en 3.

PARATAXE A STRATÉGIE NON EXCLAMATIVE: Nous en traitons en 4 parce qu’une exclamation co-énonciative arrive presque toujours à s’y manifester.

HYPOTAXE A STRATÉGIE NON EXCLAMATIVE: Cas de figure soit improbable (cf hypothèse b) soit insaisissable (cf hypothèse c). L’hypotaxe étant très fréquemment non exclamative, l’est-elle de par sa nature ou par calcul de l’énonciateur ?

Ce tableau révèle une dissymétrie en faveur de la compatibilité entre parataxe, situation et exclamation d’une part, hypotaxe, contexte et absence de marque exclamative d’autre part. Les données empiriques devraient tendre à confirmer ce fait.

1- Le processus parataxique exclamatif

La parataxe exclamative se manifeste lorsqu’un mouvement du monde situationnel déstabilise les conditions d’énonciation. Preuve du primat de la situation effective (domaine du bouclé au sens culiolien, Laurendeau 1988: 18, note 2) sur les situations reconstruites par le texte (domaine du droit, Laurendeau 1988: 18, note 2. C’est, très spécifiquement, ce que nous entendons ici par CONTEXTE), elle représente une véritable irruption du référentiel en rupture dans la diégèse [4]. Observons ce qui se passe quand un des chiens de l’informateur fait son apparition sur les lieux de l’interview sociolinguistique:

(3)  A:   …y a bien des manières de bien parler, je crois bien hein.

B:   Hum, hum.

A:   Mais eh… on le met pas tout en pratique.

B:   Non, d’accord. Mais eh…

A:   C’est mon autre chien là… Je l’ai renfermé parce qu’y est bien jappeur (xxx).

B:   Ah ben bon sang, vous en avez deux !

A:   Oui. Ah ça, c’est un… c’est un bon…

B:   Aïe… pas mal beau !

A:   Une oeuvre d’art ça, c’est une oeuvre d’art. […]

B:   Hum, hum. Ah ben y est pas mal beau. Et puis pour en revenir à notre question.

A:   Ouais.

B:   Qu’est-ce que…

Corpus de l’Estrie, VI-65-9/24

L’enquêteur réagit à ce mouvement inattendu dans le monde situationnel par une série de références directes de nature exclamative au co-énonciateur (vous en avez deux !) ou à l’objet déstabilisant la co-énonciation lui-même (en avez deux !, …pas mal beau !). Les marqueurs exclamatifs sont en place, c’est-à-dire en attaque d’énoncé (Ah ben bon sang, Aïe). Il est important de noter que la toute première parataxe, due à l’informateur lui même (C’est mon autre chien là…), est non exclamative, ce qui tend à confirmer les vues goffmaniennes reliant l’exclamation à l’inattendu [5]. L’informateur est évidemment moins surpris de l’apparition d’un chien dont il connait l’existence que l’enquêteur. Même si la première réplique de l’enquêteur à cette parataxe s’y ancre de façon hypotaxique (vous en avez deux!) il est clair qu’il est celui qui hérite de l’activité exclamative reliée à l’irruption d’un élément inattendu du monde.

Le second cas de figure de parataxe « naturellement » exclamative est celui où la co-énonciation bi-polaire fait l’objet de l’insertion d’un tiers énonciateur jugé malvenu:

(4)  A:   Comment… comment ça marche, au juste, ça ?

B:   Faut commencer par aller entailler les érables.

C:   Ouais. Après…

B:   Aïe! tais toi là ! C’est maman qui parle ! Laisse faire maman ! Tu le conteras tout à l’heure ! Bon, on [en…]… faut faire les entailles.

Corpus de l’Estrie, VI-97-21/24

On notera la nette dimension intimante [6] des exclamations de ce type. Noter aussi le Bon recto tono, marqueur du retour à la diégèse initiale.

Condition naturelle de l’exclamation, le processus de parataxe se caractérise par sa rareté numérique dans le Corpus de l’Estrie qui, de par son armature d’interview sociolinguistique solidement fondé sur un consensus de stabilité co-énonciative, évacue inévitablement un phénomène d’autre part fort fréquent en parler « vraiment » ordinaire.

2- Le processus hypotaxique exclamatif

Ceci dit, une exclamation pourra très bien s’insérer dans la continuité naturelle de la diégèse. Comme lorsque l’énonciatrice s’interromp elle même pour commenter son propre récit.

(5)  A:   J’aime pas beaucoup le temps des fêtes.

B:   Non. Pourquoi ?

A:   Parce que y a beaucoup de réunions qu’on est… y faut y aller, on est obligé d’y aller pis je trouve ça plate.

B:   Oui. Les réunions de famille…

A:   Aïe ! y vont dire celle là est… a voit la vie en noir hein.

Corpus de l’Estrie, I-112-24/29

Ici, aucun mouvement du monde situationnel n’engendre l’exclamation. Elle est bel et bien ancré sur le pré-asserté contextuel. Force est cependant de constater que la réplique exclamative de l’énonciatrice garde quelquechose qui relève de la rupture. Celle-ci est transposée au niveau du méta-commentaire. Il y a quelquechose qui procède du « petit soliloque » (selon Goffman 1987: 119 qui considère que toute exclamation relève en dernière instance du soliloque) dans cette anataxe. Voici de fait, une drôle d’hypotaxe gardant quelquechose de parataxique. Fait important: si l’exclamation n’émerge pas du monde situationnel, le fait est qu’elle y retourne. En effet, l’énonciatrice construit un prolepse indépendant de la première diégèse sur ce que sera la perception par une instance tierce (y vont dire) de la présente situation d’énonciation stockée sur ruban. Elle s’inscrit elle-même dans ce prolepse (celle-là), ce qui nous ramène bel et bien à elle même dans la situation d’énonciation présentement en cours.

Ce phénomène de renvoi aux conditions situationnelles de l’énonciation (aux paramètres énonciatifs, devrait-on dire, Laurendeau 1988: 7-9) va se maintenir dans toutes les hypotaxes exclamatives, même lorsque la dimension parataxique se sera presque totalement évanouie. On parle de cette patisserie au sirop d’érable que les québécois d’un certaine génération nomment « grand-père »:

(6)  A:   T’as jamais mangé ça des grands-pères ?

B:   Non.

A:   Eh monsieur ! tu perds de quoi parce que c’est… c’est bon en saint cibole. C’est de la farine, de la poudre à pâte, pis eh… ça ressemble à une pâte à gâteau. C’est fluffy là, tu sais, pis… pis ça… le le… le…

B:   Pis ça prends-tu le goût du sirop, cuit dans le sirop ?

A:   Ah ben, je comprend ! Ça vient juteux, ça monsieur, aïe! c’est… c’est vraiment bon, hein. Les oeufs dans le sirop, c’est bon à mort aussi, hein.

Corpus de l’Estrie, VI-304-14/25

La diégèse, descriptive ici, est parfaitement stable. Aucune parataxe ne la lézarde. Pourtant le mouvement exclamatif de l’énonciateur prendra la forme d’un fléchage vocatif de son vis-à-vis Eh monsieur !, ça monsieur, aïe !) ou de lui-même (Ah ben, je comprend !. Tout se passe comme si l’exclamation arrivait à se débarasser de la parataxe plus facilement que de la référence directe aux paramètres énonciatifs campés dans le monde situationnel.

Alors, une exclamation complètement hypotaxique, c’est à dire ancrée uniquement dsn le pré-asserté, est-elle possible ? On s’en approche certainement maximalement avec la série d’exclamations suivantes, dans un récit sur les mauvais tour que l’on se jouait autrefois dans les parties de sucre:

(7)  A:   Est-ce qu’y a des… des tours là qui se jouent pendant ce temps là ?

B:   Ah, les tours, ah oui !… Y a un vilain tour une fois hum… Y en, y en a des chétifs parmi la gang, tu sais. Ché pas si vous connaissez ça du bois de plomb ?

A:   Ah non.

B:   C’est un… c’est à peu près gros comme ça, pis ça vient à peu près haut de même.

A:   Oui ?

B:   Un beau fin fin, mon cher, Chose, ché pas si son grand-père ou son père qui y avait dit ça, mais y met ça dans le… dans le sirop d’érable. Pis c’te branche-là a bouilli hein… Ma petite fille, toé, tu veux-tu savoir toé que les culottes ça se baissait alentour des arbres hein. Ça donne le choléra ça.

A:   Ah mon doux !

B:   Hum. te dis… aïe là, mon cher, on riait nous autres ! On se demandait quoi c’est qu’y avaient toutes mangé (xxx). Ah aïe le fun !… Le gars était écrasé à terre, pis y riait (xxx)… Ah c’est ben trop vrai ça ! Ça c’est c’est vrai ça ! Taba…! Ah oui, ah oui, ah oui, ah oui ! Du plant de plomb, tu sais, c’est un petit bois qui poussait…

Corpus de l’Estrie, VI-41/42-15/2

Le premier cas de figure d’exclamation est associé à la stabilisation de la notion qui servira de déclencheur au récit. L’exclamation révèle alors la toute hypotaxique prise en charge (Laurendeau 1989a) des nouvelles données narratives (Ah, les tours, ah oui !). Le second cas de figure est cette exclamation de pure surprise excluant toute procédure interruptive, où il est difficile de ne pas déceler une certaine stratégie phatique semi-consciente (Ah mon doux !). Ce récit révèle même un cas de figure, hypotaxique toujours, d’exclamation à troncation (du type de celles analysées par Culioli 1974) où l’expression du haut degré est nettement sensible (Ah aïe le fun !…). Finalement, on observe un point d’orgue narratif introduit par une sorte de montée argumentative (construisant ici moins une représentation qu’un véritable rapport de force. Ebel et Fiala 1981: 54). Cette montée argumentative est fondée principalement dans l’expressivité exclamative (Ah c’est ben trop vrai ça ! Ça c’est c’est vrai ça ! Taba..!  Ah oui, ah oui, ah oui, ah oui !). Même l’exclamation impliquant un fléchage vocatif du type de ceux dégagés plus haut (aïe là, mon cher, on riait nous autres !) reste solidement ancrée au pré-asserté, notamment via un solide anaphorique à l’initiale.

La réalité de l’exclamation hypotaxique peut même aller juaqu’à une tendance à la transformation de certaines traces exclamatives en véritable connecteurs (sur le sens donné ici à ce terme: Laurendeau 1987: 68 ):

(8)  A:   …est-ce que vous imaginez des conquêtes plus grandes pour l’an deux mille [dans le domaine de la recherche spaciale – P.L.] ?

B:   Ah certainement, certainement. Aïe ! Juste depuis la guerre en 1945, y avaient de la peine… y avaient de la misère avec leurs petits avions pis toute l’affaire (xxx) les fusées pis toute ça.

Corpus de l’Estrie, IV-75-18/23

On notera que, dans cet exemple, tout se passe chez le co-énonciateur comme si la question en est-ce que véhiculait l' »expression d’une incertitude » (Anscombre et Ducrot 1983: 127-132) condamnant l’hypotaxe à charrier ici une sorte de résidu polémique conservant quelquechose de l’ordre de la rupture.

Donc, globalement, il est possible d’affirmer que l’hypotaxe exclamative se caractérise par un ensemble de propriétés réunies dans ce dernier exemple:

(9)  A:   … on jouait à la main, on s’amusait, tu sais. De ce temps là, aïe ! v’là quarante ans passés, toé ma petite fille ! C’est pas… c’est pas comme aujourd’hui. Ç’a changé hum…

B:   Pis l’hiver, à quoi vous jouiez l’hiver ?

Corpus de l’Estrie, VI-29-19/22

Une sorte de pause ou de rupture par rapport au flot de la diégèse (aie !) n’annonce pas pour autant la sortie hors de celle-ci. La ligne narrative se maintient (v’là quarante ans passés). Cependant quand l’exclamation se manifeste, un retour aux paramètres de la situation d’énonciation (toé ma petite fille!) est quasi-inévitable.

On observera que le grand nombre d’hypotaxes exclamatives dans le Corpus de l’Estrie par rapport aux parataxes exclamatives s’explique encore une fois par les déterminations interactionnelles particulières à ce corpus. De par la quasi inévitable dissymétrie des tours de parole (Goffman 1973b: 143), les informateurs en situation d’interview qui se doivent d’accumuler les descriptions et les récits ont plus de chance de s’exclamer en construisant une ou plusieurs diégèse(s) qu’en étant interrompus par des chiens, des enfants où tout autre importuns qu’ils ont bien vu à évacuer préalablement pour ne pas contrarier l’enquêteur.

3- L’hypotaxe à stratégie exclamative

Ici l’exclamation n’est plus au naturel. Elle est jouée (sur le tendanciel jeu, voir Laurendeau 1990: 130b) et mise au service d’une intentionalitée bien plus subtile que la rude âpretée d’un cri de l’âme:

(10) A:   Y s’en vont su une grand-route pis y arrêtent… pis ben des fois ils arrêtent pas, pis la la poubelle… dehors. Ça c’est pas… c’est pas du savoir vivre ça. Si y arrivait une police dans ce temps là…: « Aïe ! ta cochonnerie là, ramasse le (xxx)… si tu le ramasses pas ben… (xxx) amende. Même chose pour la chasse.

Corpus de l’Estrie, VI-237-15/20

L’insertion d’une citation exclamative en « style direct » donne du relief à la représentation ici décrite. Quant à Gustave Flaubert, il n’a pas le monopole de l’utilisation de ce complexe procédé qu’on appelle « style indirect libre »:

(11) A:   Là ben, mon père était assis dans église, là avec nous autres. Quand y est rentré, y était nerveux un peu (xxx). Ah, pis après ça, ben moi, j’avais assez hâte de partir en voyage de noces. Mon dieu, j’ai dit à mon mari, viens t’en. Les autres devaient dire, al a envie de se coucher. Aïe, c’était pas normal ! Ben moé, j’avais hâte de rentrer dans l’auto pis m’installer là, tu sais, pis relaxer, hein.

Corpus de l’Estrie, III-97-15/21

Dans le premier cas de figure représenté par (10) et (11), l’exclamation reproduite est celle des personnages de la diégèse et non plus celle des énonciateurs en situation. Le second cas de figure, pour sa part, consistera à engager l’exclamation jouée dans une simulation d’échange entre les deux énonciateurs:

(12) A:   Puis dans l’espace d’une semaine normale quel genre de travaux vous faut-il faire ?

B:   Des… les travaux coutumiers d’une ménagère. Les lavages, le lundi ; le repassage, le mardi. Vendredi, on… on lave nos plancher, le vendredi. On a… samedi bien là là, aïe ! on travaille pas beaucoup le samedi ! …parce que c’est le temps …le samedi, on sort.

Corpus de l’Estrie, VI-187-3/9

On voit bien qu’on a ici quelque chose qui est de l’ordre de « Tu vas me demander mes tâches du samedi, maintenant. Aïe, un instant! ». Mais s’agit-il vraiment d’une stratégie sciemment finalisée de mimésis exclamative en réponse à ce que le co-énonciateur aurait pu dire ? En matière d’exclamation, la stratégie garde souvent ce caractère insaisissable qui maintient cette impulsion expressive si étroitement chevillée à la spontanéité d’un processus.

4- La parataxe à stratégie non-exclamative

Un phénomène qui fourmille dans le Corpus de l’Estrie est la parataxe à stratégie non exclamative. Très calmement, et en déployant en ensemble sophistiqué de stratégies (décrites dans Laurendeau 1986a, l’exclamation en est toujours absente), l’enquêteur coupe la parole de son vis-à-vis et passe, souvent sans transition, à une question différente. Or, même amenée le plus subtilement du monde, la parataxe reste liée à l’exclamation. Dans le processus « naturel » de parataxe, le monde situationnel faisait irruption, menant la parataxe et l’exclamation à se joindre dans l’expression du rapport à l’inattendu. Ici c’est la parataxe recto tono qui fait irruption, menant l’exclamation à flécher le monde situationnel dans ce qui se révélera être l’expression d’une surprise aussi grande. Encore deux cas de figure. La parataxe non exclamative est prise en charge (exclamativement) par le co-énonciateur:

(13) A:   Maintenant si on passait au temps des sucres, au printemps, est-ce que vous êtes allé dans des parties de sucre ?

B:   Es… Aïe! parle-moé donc des sucres toé !

A:   Vous aimez ça ?

B:   De la bonne trempette là ! avec des oeufs là !

A:   Ah… moi je connais pas ça. Chus jamais allée…

B:   Tu connais pas ça, toi ?

Corpus de l’Estrie, VI-39-24/32

On observera que la forme intimante (Aïe! parle-moé donc des sucres toé !) solidement ancrée au monde situationnel est, en tant qu’ordre, inévitablement construite en rupture avec la diégèse initiale en dépit du caractère tonitruant de l’accord de l’énonciateur avec le nouveau thème imposé. Dans le second cas de figure, le co-énonciateur résiste à la parataxe par une pétarade exclamative où la quasi totalité des paramètres énonciatifs se retrouvent.

(14) A:   Pensez-vous que dans deux ou trois générations d’ici là, on va encore parler fr… eh… en français au Québec ?

B:   Ah là, vous là là !… Ça c’est aïe !… c’est dur à dire hein ! Vous êtes pas capable de le dire vous-même, vous, hein !

A:   Non (xxx) ça qu’on vous le demande. D’après vous…

B:   C’est très dur ! c’est très dur !

Corpus de l’Estrie, VI-28-2/9

« Les surprises des dialogues ordinaires » (Éluerd 1985: 191) fournissent des faits stables autorisant un ensemble de conclusions intéressantes pour une théorie générale de l’énonciation. Fondamentalement processus, l’exclamation, si elle n’est pas ce cri totalement subjectif, dont on ne doit pas se dissimuler le caractère abstrait et fictif [7], est liée à la parataxe et, à travers elle, au situationnel. En pastichant Condillac, on pourrait dire qu’ils ont pensé à s’exclamer juste après que l’irruption du situationnel ait laissé une trace parataxique dans leur discours, et qui plus est, qu’il n’ont pensé à mimer le processus exclamatif qu’après s’être exclamé.

NOTES:

[1]: Parataxe et hypotaxe: Dans notre description des processus énonciatifs de parataxe et d’hypotaxe (Laurendeau 1986: 333-354) nous avons élargi considérablement la définition de ces deux concepts, venue de la tradition grammairienne. Notons, en réminescence de cette définition traditionnelle, que l’hypotaxe tend à se mouler syntaxiquement dans l’énoncé portant la diégèse alors que la parataxe jaillit n’importe-où, au mépris de toute syntaxe, comme le montre notre exemple voltairien. Les parataxes décrites ici sont donc des « … énonciations abruptes qui paraissent violer cette interdépendance [sociale entre les co-énonciateurs – P.L.], car elles pénètrent le flux comportemental en des endrois singuliers et non naturels, produisant des effets de communication mais pas de dialogue. » (Goffman 1987: 85)

[2]: Le Corpus de l’Estrie: Enquêtes orales effectuées en 1971-1972 dans la région de Sherbrooke (province de Québec, Canada) sous la direction de Normand Beauchemin et Pierre Martel. Pour une descriptions des principales caractéristiques du corpus: Boisvert et Laurendeau 1988: 247-249.

[3]: Processus et stratégie: Ces deux phénomènes sont à rapprocher de ce que Goffman (1973a: 12) appelle expression explicite et expression indirecte: « La première comprend les symboles verbaux ou leurs substituts, qu’une personne utilise conformément à l’usage de la langue et uniquement pour transmettre l’information qu’elle même et ses interlocuteurs sont censés attacher à ces symboles. Il s’agit de la communication au sens traditionnel et étroit du terme. La seconde comprend un large éventail d’actions que les interlocuteurs peuvent considérer comme des signes symptomatiques lorsqu’il est probable que l’acteur a agi pour des raisons différentes de celles dont il a fait explicitement mention. Comme on le verra, cette distinction n’est valable qu’en début d’analyse. En effet, un acteur peut toujours transmettre intentionnellement de fausses informations au moyen de ces deux types de communication ; le premier impliquant la tromperie, le second la simulation. »

[4]: L’irruption du monde situationnel dans le discours: Il ne faut surtout pas en conclure que l’événement immédiat se voit dès lors assigné le statut de signe, sous prétexte qu’il entre en interface avec la pratique langagière. Les événements suscitant les parataxes décrites ici sont sémiologiquement inertes. En effet « un événement ne devient signe que s’il modifie les dispositions d’action de celui qu’il influence, que s’il est reçu comme tel, émis comme tel, et qu’enfin si l’influence exercée dérive non pas de ses propriétés immédiates mais de la place qu’il occupe dans l’ensemble des autres signes qui auraient pu être émis ou reçus. » (Apostel 1967: 303). Tout ce que le monde situationnel fournit ici ce sont des manifestations d’existence. Corrolairement, on aura l’occasion d’observer que l’irruption du monde situationnel enclenche chez les énonciateurs un recentrage sur la situation énonciative effective qui fera jaillir sur leurs lèvres des marques déictiques tel je (C’est mon autre chien là… Je l’ai renfermé parce qu’y est bien jappeur (xxx).). Dire je, ce n’est pas seulement se désigner, c’est aussi se révéler comme être situationnel. »Je a donc une valeur référentielle (un sens: « désigner celui qui parle »), mais en même temps il est indice d’une existence (« il y a quelqu’un qui parle ») ; c’est « l’origine autour de laquelle s’organisent les relations de l’énonciation ». (Borel 1978: 68).

[5]: L’exclamation comme rapport à l’inattendu: « Nous y voyons une « expression », le débordement naturel d’un sentiment auparavant contenu, le bris des barrières ordinaires par une personne soudain prise à l’improviste. » (Goffman 1987: 107)

[6]: Les marques d’intimation et le monde situationnel: Benveniste (1970: 84) a déjà signalé le caractère intimement situationnel des « termes ou formes que nous appelons d’intimation: ordres, appels conçus dans des catégories comme l’impératif, le vocatif, impliquant un rapport vivant et immédiat de l’énonciateur à l’autre dans une référence nécessaire au temps de l’énonciation. »

[7]:      L’exclamation comme expression de la subjectivité: Il serait indéfendable de prétendre que l’exclamation est une idiosyncrasie non langagière, une sorte de cri singulier d’un sujet sans contrainte. « Si chaque locuteur, pour exprimer le sentiment qu’il a de sa subjectivité irréductible, disposait d’un « indicatif » distinct (au sens où chaque station radiophonique émettrice possède son « indicatif » propre) il y aurait pratiquement autant de langues que d’individus et la communication deviendrait strictement impossible. » (Benveniste 1956: 254). Nous rejoignons encore Goffman (1987: 108-109) dans sa description de la stabilité sociale et comportementale de l’exclamation: « Une exclamation constitue sans conteste un acte ritualisé, plus ou moins au sens éthologique de ce terme. Incapable de modeler le monde comme nous le souhaitons, nous transférons nos manipulations au canal verbal et manifestons notre attitude à l’égard des événements, manifestation qui prend la forme condensée, tronquée, d’une expression articulée, discrète et non lexicalisée. Ou bien, réussissant soudain à redresser un ensemble complexe et menaçant de circonstances, nous faisons passer dans ce bruit non lexical une représentation audible de notre soulagement et de notre fierté. » (Goffman 1987: 108-109)

CORPUS:

Corpus de L’Estrie, publié sous les titres suivants:

BEAUCHEMIN, Normand ; MARTEL, Pierre (éds), Echantillons de textes libres no 1, document de travail no 8, 1973, 236 p.

BEAUCHEMIN, Normand ; MARTEL, Pierre (éds), Echantillons de textes libres no 2, document de travail no 9, 1975, 268 p.

BEAUCHEMIN, Normand ; MARTEL, Pierre (éds), Echantillons de textes libres no 3, document de travail no 10, 1977, 209 p.

BEAUCHEMIN, Normand ; MARTEL, Pierre (éds), Echantillons de textes libres no 4, document de travail no 12, 1978, 291 p.

BEAUCHEMIN, Normand ; MARTEL, Pierre ; THEORET, Michel (éds), Echantillons de textes libres no 5, document de travail no 16, 1980, 245 p.

BEAUCHEMIN, Normand ; MARTEL, Pierre ; THEORET, Michel (éds), Echantillons de textes libres no 6, document de travail no 17, 1981, 364 p.
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