Paul Laurendeau, linguiste, sociolinguiste, philosophe du langage

LAURENDEAU 1999

LAURENDEAU, P. (1999), « Thématisation et stabilisation notionnelle en co-énonciation parlée », GUIMIER, C. dir., La thématisation dans les langues – Actes du Colloque de Caen, 9-11 octobre 1997, Peter Lang, Sciences pour la communication, pp 421-438.
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« ...et toute une partie de l’activité de recherche du linguiste doit consister à désenchevêtrer sans réduire. »

Culioli 1976: 54

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Dans la thématisation en CO-ÉNONCIATION PARLÉE [1], un rapport complexe tend à s’établir entre la TRACE DE REPÉRAGE SITUATIONNEL (Culioli 1990: 137-139, note 4, Laurendeau 1995a: 337), le REPERE CONSTITUTIF (Culioli 1982: 16, 1990: 138, Laurendeau 1995a: 338), le TERME DE DÉPART (Culioli 1982: 14-16) d’une part, la notion thématique PRÉLEVÉE, EXTRAITE (Culioli, Fuchs et Pecheux 1970; Culioli 1975, Laurendeau 1986b: 70-71), ANCRÉE (Laurendeau 1986) et STABILISÉE d’autre part. Ces opérations pourront se compénétrer ou se trouver distingués. Un grand nombre de combinaisons sont possibles et ce problème touche la totalité de la relation prédicative. On peut déjà dire que dans le type de co-énonciation qui sera analysée ici, le repère constitutif va plutôt se rapprocher du JE-ICI-MAINTENANT et se distinguer assez radicalement du terme de départ. Mais, d’autre part, une notion prélevée et extraite, assez intempestivement, d’un questionnaire sociolinguistique fonctionnant comme VALIDEUR cherche à être ancrée et à se donner comme repère constitutif. Vu les contraintes très serrées à la collaboration entrainées par les conditions de l’enquête sociolinguistique, on opère sur un type de co-énonciation (CO- comme dans co-production ou co-opération) où tend à se manifester de façon constante LE FRAYAGE (« i.e. du texte préalable qui fraie le chemin », Culioli 1985: 65, voir aussi Culioli 1968: 41-42).

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LE FRAYAGE

Dans le type de situation analysée, le co-énonciateur PREND EN CHARGE (Laurendeau 1989a) les propos de la personne qui l’interroge. Le frayage se manifeste donc régulièrement et fonctionne très souvent comme un type d’aphérèse de l’énoncé pré-asserté.

(1)  A:   Pis disons pour la pollution?

B:   Pour la pollution? Moi je dis que … (XXX) Oui mais… c’est ça.

(Estrie – III – 193 – 28)

(2)  A:   Quelle est la chose que vous considérez comme la  plus importante pour bien vivre?

B:   La plus importante pour bien vivre? Ben vivre … vivre en accord pis en santé, disons …

(Estrie – IV – 263 – 20)

(3)  A:   Dans le temps des fêtes, que c’est que vous faites en hiver dans le temps des fêtes ?

B:   En hiver dans le temps des fêtes. Ah ben on se rencontre la famille comme de raison. Ensuite des amis …

(Estrie – V – 189 – 28)

(4)  A:   Connais-tu quelqu’un qui a déjà eu une maladie grave ou une opération?

B:   Une maladie grave ou une opération … Ben y a ma mère qui a été opérée pour le foie

(Estrie – III – 23 – 25)

(5)  A:   Disons maintenant dans l’espace d’une semaine normale, quel genre de travaux vous faut-il faire?

B:   Faut-il faire?

A:   Oui, pour vous là

B:   Travailler. Disons que j’ai …

(Estrie – VI – 110 – 7)

(6)  A:   Maintenant vous rêvez sans doute de gagner le gros lot de la super loto.

B:   Ouais.

A:   Pour en faire quoi?

B:   En faire quoi? Premièrement je payerais l’hypothèque qu’on … qu’on a su la terre.

(Estrie – V – 228 – 26)

(7)  A:   Qu’est-ce que c’est pour vous bien parler?

B:   Pardon?

A:   Qu’est-ce que c’est pour vous de bien parler?

B:   De bien parler. Ben moé je dis du monde qui …  qui savent bien s’expliquer…

(Estrie – I – 63 – 16)

(8)  A:   Est-ce qu’y a des choses qui sont propres au jour de nel … de Noël, que vous faites?

B:   Propre au jour… ben y a les cadeaux…

A:   Oui, ça (XXX)

B:   Pis le réveillon … ben …

(Estrie – III – 13 – 1)

Entendons nous, en première approximation, « pour définir le thème comme ce dont l’énoncé dit quelquechose » (Hagège 1978: 3), et exploitons sans complexe « les notions de THEME (ce dont on parle) et de RHEME (ce qu’on en dit) » (Milner 1989: 372, à opposer à la définition beaucoup plus étroitement syntacticienne proposée « faute de mieux » pour THEME dans Milner 1978: 240, note 1). On observe alors que les manifestations de frayage textuel (1) à (8) tendent déjà à confirmer que, par la force des faits syntaxiques et énonciatifs, « tout énoncé a un thème » (Rivière 1979: 301, note 11, voir aussi Halliday 1985: 38-44). On opère ici dans une organisation interactive hautement favorable à une sorte de mécanisme récurrent de redite thématisante. De fait, une tension s’instaure solidement entre ce qui est fourni par une instance de validation tierce et extérieure à la co-énonciation (le questionnaire sociolinguistique, fonctionnant ici comme une sorte de DOXA) et ce qui s’ANCRE comme PRÉCONSTRUIT (Laurendeau 1985b) parce que venant inévitablement du situationnel. La forte tendance au frayage est ici postulée, ce qui semble confirmer l’idée selon laquelle « la langue parlée emploie souvent des structures toutes faites » (Nolke 1997: 289). Mais frayage n’est pas stabilisation notionnelle, il s’en faut de beaucoup. Et comme il s’agit justement ici du rapport à établir entre thématisation et stabilisation notionnelle, on doit d’abord investiguer les cas de figure où, par effet en retour de la rupture naturelle existant entre texte et situation, on construit le repère constitutif A PARTIR DE COORDONNÉES ÉNONCIATIVES DÉJA (INÉVITABLEMENT) STABILISÉES.

LE SUJET ÉNONCIATEUR COMME REPERE CONSTITUTIF

Une mise au point s’impose tout d’abord. « En faisant référence au concept de situation, on indiquera que seule la situation explicitée dans le contexte intéresse le linguiste. Celui-ci n’est pas chargé de décrire la situation, mais de voir COMMENT LA SITUATION PASSE DANS LE MESSAGE ». La situation intéresse en tant qu’elle est partiellement décrite dans le contexte ou en ce qu’elle conditionne le message, au niveau de la production comme de l’interprétation » (Hazael-Massieux 1977: 157, voir aussi Laurendeau 1988: 7-9 et 19 sur le statut des PARAMETRES ÉNONCIATIFS). Dans cette perspective, on observe que le sujet énonciateur, organisé par ses marques linguistiques comme un domaine notionnel amplifié de sa frontière (NOUS AUTRES) ou non (MOI), sera très souvent impliqué dans une construction syntaxique thématisante avec statut de TRACE DE REPÉRAGE SITUATIONNEL (Culioli 1990: 137-139, note 4) en concurrence avec le thème (MA MERE) pour la position de prime notion. On connaît ces types d’énoncés, que Queneau (1965a, 1965b) ritualisait déjà au milieu du siècle comme typiques du français vernaculaire (voir à leur sujet: Culioli 1990: 79):

(9)  B:   … regardez comme nous autres, ma mère, moé, je m’en souviens a lavait … a lavait à la machine eh…

(Estrie – V – 96 – 12)

Corrolairement, vu les objectifs globaux de l’entretien sociolinguistique, le sujet énonciateur (c’est-à-dire ici le second énonciateur) est lui même en soi de plein pied un THEME, c’est-à dire un DOMAINE NOTIONNEL LOGOGENE [2], et un repère constitutif privilégié. Le co-énonciateur n’a donc souvent aucune hésitation à se thématiser lui-même, dans une construction qui fonctionne comme le marquage d’un repérage situationnel (MOI ou NOUS AUTRES).

(10) A:   Par exemple, les … l’hiver, qu’est-ce que c’était?

B:   Moi j’aimais … j’ai toujours été catineuse. J’avais des poupées pis j’aimais bien ça.

(Estrie – V – 114 – 11)

(11) A:   … que c’est vous faites durant ces rencontres là?

B:   Nous autres, c’est … on joue aux cartes.

(Estrie – VI – 75 – 31)

(12) A:   Eh … Maintenant j’aimerais savoir, dans l’espace d’une semaine normale là, quel genre de choses y faut que vous fassiez?

B:   Moé, bon yeu! … je fais ben des choses dans une semaine … normale. Premièrement là, y…

(Estrie – VI – 298 – 32)

Cette thématisation du co-énonciateur est de toutes façon constamment mise en selle ici par le premier énonciateur lui-même, qui ne laisse transparaitre aucune ambiguïté sur la statut thématique assigné à son interlocuteur. « Il s’ensuit que le thème de l’énonciation est déterminé non seulement par les formes linguistiques qui entrent dans sa composition […] mais également par les éléments non verbaux de la situation. » (Bakhtine 1977: 142-143):

(13) A:   Disons dans l’espace d’une semaine normale, quel genre de travaux vous faut-il faire, vous?

B:   Moi?

A:   Hum, Hum.

B:   Ah y a toutes sortes d’ouvrages à faire.

(Estrie – VI – 11 – 31)

Cette thématisation « situationnelle » à visée logogène du sujet énonciateur étant, de même que le mécanisme du frayage, assumée comme une potentialité constante de l’entretien, il devient tout à fait possible au premier énonciateur de thématiser une autre notion. « Il peut arriver que le thème soit double » (Bonnot 1992: 27). L’élément effectivement thématique devient alors LE REPÉRAGE entre le sujet énonciateur et cette seconde notion (idée de: TEMPS DES FETES/POUR VOUS).

(14) A:   Le temps des fêtes, est-ce que vous pourriez me parler de ça. Le temps des fêtes? Qu’est-ce que c’est pour vous?

B:   Nous autres, le temps des fêtes, c’est toujours une grande fête …

(Estrie – VI – 188 – 1)

Le co-énonciateur tend alors à résoudre le conflit syntaxique de la multiplication des termes de départ en exploitant le moule TRACE DE REPÉRAGE SITUATIONNEL (premier thème: le « moi » logogène) – REPERE CONSTITUTIF (second thème réasserté). Ce dernier tombe en second pour de multiples raisons, parmis lesquelles ont peu suggérer le fait qu’il garde un certain statut rhématique que le sujet énonciateur, présent en situation et constamment réasserté, n’a plus. Affleure ici la problématique complexe de la RÉASSERTION d’une notion. La tension thème/rhème qui se met en place est particulièrement mise en relief si, déjà « encombrée » par la trace du repérage situationnel et le nouveau thème (tous deux accrédités par l’instance de validation), la position de terme de départ voit aussi apparaître un troisième thème (MON MARI), comme tête d’une seconde thématisation « liminaire » au traitement du premier thème en cours.

(15) A:   Puis est-ce que vos enfants demandent encore la bénédiction paternelle?

B:   Eh… moi, mon mari était pas habitué à ça eux autres de demander la bénédiction, mais moi j’ai toujours dit aux enfants … Nous autres dans … dans… d’ailleurs on l’avait toujours demandée pis me semblait que c’était une tradition à suivre. Pis là y le demandent.

(Estrie – I – 127 – 6)

On comprend ici l’énonciatrice d’hésiter un instant (EH…). A la fois déictique (VOS ENFANT) et non déictique (BÉNÉDICTION PATERNELLE), le thème qui lui est imposé est repris par elle en deixis personnelle (MOI MON) et hors deixis (MARI). Ce dernier élément est la fois rhématique comme « mari » dans le moule MOI MON MARI, et réasserté comme « paternel », d’où sa position thématique dans MON MARI ÉTAIT PAS… (sur le passage fulgurant de thème à rhème dans les corpus textuels: Slakta 1975). C’est seulement après avoir réglé le délicat problème de la THÉMATISATION d’une donnée devant apparaitre tôt aux fins du développement du récit (MON MARI PAS HABITUÉ), que l’on réasserte la notion BÉNÉDICTION, qui est alors littéralement RHÉMATISÉE [3], c’est dire gérée comme ce « nouveau, vu qu’on l’oubliait presque ». Les thèmes peuvent donc tout à fait se cumuler étant donné que les potentialités syntaxiques permettent à l’énonciateur de faire face très sereinement à cette complexité pré-assertée ou assertée. Au nombre de ces thèmes, le sujet énonciateur est toujours susceptible de resurgir, charriant avec lui la constellation de ses implicatures (MOI = UNE RELIGIEUSE -> ATTENTION PORTÉE AU DOMAINE ÉGLISE).

(16) A:   Disons les principaux domaines où vous pensez où qu’y va avoir du changement?

B:   Bien dans le domaine, moi comme religieuse, évidemment c’est le domaine Église qui commence par me… me frapper, hein.

(Estrie – VI – 221 – 25)

LE TEMPS COMME REPERE CONSTITUTIF

Le sujet énonciateur est hautement thématisable dans le type d’interaction analysé ici. Avec lui, c’est toute la deixis qui se verra potentiellement assigner le statut de thème. Le passage du MOI au MAINTENANT est fréquent (MOI LA, AUJOURD’HUI).

(17) A:   Qu’est-ce que vous prévoyez pour le monde en l’an deux mille?

B:   Moé là, aujourd’hui, j’aimerais pas à commencer à réélever les enfants eh… avoir des jeunes là, parce que la vie qui se fait aujourd’hui là … Qu’est-ce que j’aurais peur pour les enfants c’est la droque.

(Estrie – I – 124 – 24)

A partir du MAINTENANT, on pourra aisément construire un repère temporel repéré déctiquement, non plus temps de l’énonciation mais toujours temps de l’énonciateur, donc toujours considéré associé au sujet locuteur que l’on cherche à faire parler.

(18) A:   Maintenant qu’est-ce que vous comptez faire disons vers cinq heures … c’est ça cet après-midi là?

B:   Vers cinq heures cet après-midi? Falloir je prépare mon souper.

(Estrie – I – 45 – 10)

On pourra finalement opter pour un moment de l’année (TEMPS DES FETES) ou un bornage-type (SEMAINE NORMALE) cycliquement récurrents et toujours reliés à l’énonciateur, cette fois-ci par des raccords culturels ou référentiels.

(19) A:   Qu’est-ce que vous faites durant le temps des fêtes vous autres?

B:   Le temps des fêtes. A Noël c’est …

(Estrie – IV – 248 – 29)

(20) A:   Maintenant dans l’espace d’une semaine normale là, quel genre de choses est-ce qu’y faut que vous fassiez vous?

B:   Dans l’espace d’une semaine normale?

A:   Hum, hum.

B:   Bien j’ai mon ouvrage à … à la shop, à l’usine où est-ce que je travaille. En dehors de ça je fais pas tellement de quoi.

(Estrie – IV – 205 – 5)

Clairement, le temps comme repère constitutif apparait dans le même mouvement comme une entité logogène, un thème qu’on ancre. On pourrait ici tout à fait parler de DOMAINE CHRONO-NOTIONNEL. De ce point de vue, il y a quelque pertinence à reconnaitre aux vues qui affirment que les rôles thématiques ne relèvent pas d’une sémantique actancielle étroites mais de valeurs « conceptuelles » (van Voorst 1988: 251). Il serait tout aussi possible de dégager, selon la même dynamique, des DOMAINES SPACIO-NOTIONNELS à partir du ICI déictique. Il aurait suffit d’un questionnaire traitant des coutumes régionales de l’Estrie par opposition à la région montréalaise, de la vie nordique par opposition aux États-Unis, etc. Les constructions ayant un tel domaine chrono-notionnel comme terme de départ, et qui sont déjà de plein pied la construction de la thématisation, sont compatibles avec des tournures syntaxiques où le repérage constitutif est temporel comme en (19 – où le temps des fêtes pourrait être « en ce moment ») et en (20 – où le thème « temporel » apparait construit comme un repère constitutif spatial). Le fait saillant ici est le mouvement de l’énonciateur qui ancre un domaine chrono-notionnel que le co-énonciateur va reprendre en en faisant son repère constitutif. Le détachement entre trace de deixis et marque de thématisation pourra alors aisément se perpétuer. Le thème « temporel » se complètera d’un repérage temporel rhématisé par l’énonciateur (21 – QU’ON CONNAIT ACTUELLEMENT) ou prédiqué par le co-énonciateur (22 – QUAND J’ÉTAIS JEUNE).

(21) A:   Comme… au niveau des conquêtes de l’espace qu’on connaît actuellement, est-ce que vous voyez des … débouchés de ce côté-là?

B:   L’an deux mille … ah probablement qu’y … y vont probablement aller plus loin

(Estrie – II – 129 – 2)

(22) A:   Est-ce que … l’hiver, vous aviez des jeux préférés eh

B:   L’hiver eh… j’aimais faire des bonhommes de neige quand j’étais jeune…

(Estrie – V – 31 – 31)

Le domaine chrono-notionnel ancré se soumet ici à l’effet en retour des conditions situationnelles. On ramène le « temps » comme époque à sa relation au temps comme deixis, ce qui contribue à stabiliser ce « bon vieux temps » comme notion thématisée, susceptible de démarrer un texte « à temps », c’est-à-dire au moment de l’énonciation.

STABILISATION NOTIONNELLE

La procédure globale (qui est un complexe PROCESSUS/STRATÉGIE au sens de Laurendeau 1989b: 149-151, Laurendeau 1995b: 173-174) se dessine ici. L’activité co-énonciative saisie ici est (entre autres!) thématisante. On fait donc flèche de tout bois. La présence en syntaxe de notions INÉVITABLEMENT STABLES co-énonciativement rapatriées comme termes de départ en vertu de phénomènes langagiers profonds (comme la forte tendance au frayage en interaction non-polémique, le positionnement de traces de repérages situationnels en position de repère constitutif) contribuera autant que faire se peut à fournir des primes notions formant thème. Mais inévitablement, certaines notions seront introduite hors deixis, sur lesquelles le co-énonciateur construira des opérations moins mécaniques que le simple frayage. Ce type de notion, thématique parce que validée, demeure encore fortement inconnu des deux énonciateurs. Une telle notion, qui constitue rien de moins qu' »un thème totalement inattendu dans la situation d’énonciation » (Bonnot 1987: 138), il faudra la circonscrire, s’entendre sur sa portée inférentielle, ceinturer ses implicatures, en un mot la STABILISER. La stabilisation notionnelle est très fréquente mais n’est pas une contrainte absolue. Certaines notions ont un caractère notoire patent en vertu de relations primitives qui en font des CONNUS au sens de Bonnot 1992: 28 (en 23 il s’agit d’un joueur de hockey très célèbre du temps), ou en vertu de leur solide statut de pré-asserté qui en font des DONNÉS au sens de Bonnot 1992: 28 (en 24 « on revient sur un terme qui n’est pas induit par la situation immédiate mais dont on rappelle qu’il a été présent dans une situation antérieure, Bonnot 1987: 117). De telles notions arrivent dans la co-énonciation déjà stabilisées, autant que le JE, autant que le MAINTENANT mais pour des raisons contextuelles ou référentielles plutôt que situationnelles.

(23) A:   Aimiez-vous John Ferguson, vous?

B:   John Ferguson (XXX). Mais … sous un autre rapport est pas aimé parce qu’y… y est ben … y est trop batailleur.

(Estrie – VI – 331 – 3)

(24) A:   L’émission de télévision que vous écoutez le plus souvent, vous m’avez dit que c’était Symphorien, je pense c’est ça, votre émission préférée?

B:   Symphorien, c’est … Oui, c’est un … c’est un programme qui est plus relaxe hein, comme on peut dire.

(Estrie – VI – 356 – 30)

Le caractère abrupt de la thématisation ne démonte personne ici. La notion est prélevée et extraite par l’énonciateur, prise en charge par le co-énonciateur, et l’activité de prédication se met en place. Mais dans un très grand nombre de cas, la stabilisation notionnelle se complexifiera nécessairement de l’OPÉRATION DE PARCOURS (Culioli 1985: 70-72; 1990: 110, 137, Laurendeau 1986b: 70-71):

(25) A:   Bon, te souviens-tu qu’un malheur soit arrivé à l’un de tes amis ou eh … quelque chose du genre, tu sais, quelque chose qui t’a frappée?

B:   Un épreuve … ça peut être une épreuve là, un malheur?

A:   Hum, hum.

(Estrie – III – 71 – 7)

(26) A:   Oui. Est-ce que vous avez déjà eu une maladie grave?

B:   Maladie grave. J’ai été opérée déjà pour les intestins. Je sais pas si …

(Estrie – I – 152 – 15)

(27) A:   Maintenant on va parler de votre mariage. Comment ça s’est passé cette journée là?

B:   Mariage. Comment que les amours ont commencé pis toute, non? La journée du mariage. Ça s’est passé comme…

(Estrie – II – 216 – 7)

(28) A:   Avez vous déjà passé proche de mourir?

B:   Oui.

A:   Comment est-ce que c’est arrivé?

B:   Ah pour … vous voulez dire par accident ou maladie?

A:   Par maladie ou …

B:   Maladie. Oui j’avais eh … vers l’âge de …

(Estrie – I – 122 – 17)

Étroitement relié à l’interrogation (notamment l’interrogation énumérative, autant que la simple énumération), le parcours s’avère ici un élément constitutif de l’activité thématisante (et un élément-clef du TENDANCIEL HYPOTAXIQUE, au sens de Laurendeau 1990a: 129). Le travail est co-énonciatif et consiste fondamentalement à VALIDER DES INFÉRENCES CONSTRUITES DEPUIS LE THEME INITIAL. On notera la fréquence de ces remarquables manifestations formelles de la notion à nu, sans déterminant, sans qualifiant (MARIAGE. MALADIE), posée comme une sorte de titre assigné au texte prédiquant (indéniablement à rapprocher sémantiquement et énonciativement de phénomènes du type LA QUESTION RAVITAILLEMENT, LE PROBLEME RECONSTRUCTION, L’HYPOTHESE CANCER dont les particularités syntaxiques furent signalés jadis par Cohen 1950a, 1950b). Ce phénomène méconnu, beaucoup plus courant à l’oral qu’on ne l’imagine (« Il va de soi que la manière la plus simple de rappeller un substantif déjà employé, c’est de le répéter. » Ruelle 1966: 312), se manifeste soit avant le parcours (27), soit après (28). Il se perpétuera très fréquemment même une fois le thème validé. L’opération de parcours se poursuivra elle aussi d’ailleurs, et ce, même lorsque les éléments rhématiques commencent à apparaître dans la prédication.

(29) A:   Est-ce que vous faisiez du patin?

B:   Patin ah… On n’avait pas pour commencer de patins. Pis …

(Estrie -I – 90 – 6)

(30) A:   Te souviens-tu aussi qu’un malheur soit arrivée à l’un de tes amis?

B:   Un malheur. A mes amis la réellement, non pas …

(Estrie – III – 203 – 13)

(31) A:   Est-ce que vous feriez des voyages?

B:   Voyages. Probablement qu’on voyagerait. Je dis pas de partir en Europe mais avec la roulotte on voyagerait probablement plus loin qu’on va là.

(Estrie – I – 56 – 2)

(32) A:   Hum hum d’accord. Eh … est-ce que tu vois quand même des désavantages eh … l’hiver?

B:   Eh… désavantages comme tels, c’est … c’est ennuyeux, c’est long, c’est froid, mais c’est bon

(Estrie – III – 51 – 3)

(33) A:   Est-ce que vous souvenez de vos jeux d’enfant?

B:   Oui.

A:   Pourriez vous nous en parler?

B:   Jeux! Y a le baseball, le hockey. Et puis eh… la boxe, la lutte.

(Estrie – II – 2 – 1)

Le concept culiolien de DOMAINE NOTIONNEL se révèle ici hautement exploitable aux fins de la description de ce parcours des possibles logogènes qui participe crucialement de la stabilisation de la notion dans la thématisation. On se projettera soit tout à fait à l’extérieur du domaine notionnel, avec un effet logolytique patent: (29), (30). Ou alors on prédiquera à la frontière du domaine et se manifestera alors des sophistications modales étroitement reliées à la délimitation du domaine: (31). Ou finalement on ciblera l’exact centre du domaine notionnel (ce qui pourra impliquer un renvoi au type dont COMME TELS est la trace manifeste) et alors les rhèmes seront campés, et éventuellement énumérés (en un PARCOURS RUGUEUX: Culioli 1985: 101) avec une netteté ne laissant plus aucun doute sur la stabilité désormais acquise du thème initial: (32), (33).

Très fréquent lors de la délicate opération de stablisation notionnelle, le parcours d’une notion hors frayage et hors ancrage situationnel, n’est cependant pas absolument indispensable, même si la notion introduite est totalement nouvelle. On observe des cas de prédication directement raccordées à un thème « inattendu » où ce dernier EST SIMPLEMENT GLOSÉ, syntagmatiquement (34) ou lexicalement (35). La glose apparait comme la trace, fugitive mais inéluctable, du prélèvement, de l’extraction, de la validation, de l’ancrage, et de la prise en charge instantanée par le co-énonciateur du nouveau thème (il y a mise en place du TENDANCIEL PARAPHRASTIQUE, au sens de Laurendeau 1990a: 129).

(34) A:   Pis quelle sorte de plaisir on peut avoir dans une cabane à sucre?

B:   Le plaisir que je peux avoir. Je mangeais de la tire (XXX). A part ça y a pas tellement …

(C.E. – V – 181 – 11)

(35) A:   Comment ça fonctionne une cabane à sucre?

B:   Une érablière, la première chose que …

(C.E. – II – 211 – 3)

La stabilisation notionnelle est donc étroitement reliée à la thématisation lorsque celle-ci est MAXIMALEMENT CONSTRUITE et MINIMALEMENT DONNÉE (OU IMPOSÉE) par le poids quelque peu « fatal » du situationnel (données déictiques) et de la mécanique contextuelle de surface (frayages). Il est frappant de constater que le travail sur exemples-maquettes masque totalement ce problème, et conséquemment occulte la DIALECTIQUE de la thématisation: le fait que détermination « nécessaire » (c’est-à-dire « inévitable », « contrainte ») d’une notion, elle est en même temps parcours des « possibles » inférentiels sur lesquels s’ouvre la prédication déclenchée par cette même notion.

THÉMATISATION: UNE POLYOPÉRATION CONSTRUITE CO-ÉNONCIATIVEMENT

L’investigation des données orales représente un marché douloureux mais salutaire en linguistique descriptive. La tractation se trame de la façon suivante: j’abandonne tout espoir (ou illusion) de généralisation rapide (ou hâtive) sur une question donnée et accepte d’assumer la LOCALITÉ de l’exercice descriptif, et en échange j’accède à la richesse et la complexité à la fois tangible et insoupçonnée des données effectives. Le résultat « paraît démontrer de façon suffisamment éloquente la nécessité d’abandonner la méthode des questions fictives pour ne plus considérer que des énoncés insérés dans des contextes explicites appartenant aux types d’énonciation les plus variés possible, l’analyse des opérations référentielles ne pouvant se faire qu’en tenant compte des particularités de la situation d’allocution » (Bonnot 1992: 26). Je crois avoir fait sentir que la thématisation se construit co-énonciativement, qu’elle est une POLYOPÉRATION [4] inséparable de phénomènes généraux comme le frayage et l’ancrage situationnel, que le thème n’est pas un datum brut mais un domaine dialectique qu’il faut à la fois stabiliser et contraindre dans la prédication. L’exemple suivant, ou deux thèmes liés inférentiellement sont introduits successivement (MAISON – GROSSE FERME) synthétise la totalité des phénomènes décrits dans le présent exposé… et en révèle d’autres, notamment l’inférence depuis la notion thématisée d’une NOTION DE PRÉDICAT (cf Laurendeau 1986b: 68-69. MAISON -> ACHETER UNE MAISON):

(36) A:   Une maison.

B:   Une maison, m’acheter une belle maison?

A:   Hum.

B:   Ah j’aimerais ça m’acheter encore plus grand, pour être plus grandement.

A:   Pis en ville ou en campagne?

B:   Ah ça dépend… ça dépend si je trouverais la maison de mon goût ou ben si les enfants y aimeraient ça en campagne. Ça dépend. Chus pas certaine où est-ce que c’est que me placerais là. Je regarderais. Je sais pas.

A:   Pis une grosse ferme?

B:   Grosse ferme? Ah une grosse ferme c’est beau c’est beau pour quelqu’un qui est assez jeune pour travailler dessus ici.

(Estrie – I – 220 – 5)

Le travail descriptif sur la thématisation ne fait que débuter. L’abandon des exemples-maquettes au profit de données effectives est une étape évidemment cruciale, mais la proximité avec les corpus n’est pas tout. Il faut encore, pour faire face à ce problème hautement complexe, disposer d’un organon théorique à la fois armaturé et souple, doté notamment d’un métalangage (cf Laurendeau 1990b) dont l' »adéquation » ne s’articule pas sur ce ton crypto-néo-positiviste que notre discipline cultive encore bien trop souvent en matière de syntaxe phrastique.

Quoi qu’il en soit, le THEME n’a pas fini d’être une réalité hautement logogène…

NOTES:

[1] Nous entendons par CO-ÉNONCIATION PARLÉE (Laurendeau 1995b: 172) toutes situations de productions d’énoncés impliquant interaction verbale (le terme de « conversation » est par trop restreint) entre un minimum de deux énonciateurs (je donne sans rougir ce nom a des locuteurs effectif, en conformité avec les contraintes empiriques auxquelles la linguistique descriptive doit se soumettre pour demeurer elle-même). Il appert que la co-énonciation parlée est toujours densément surdéterminée (établir des degrés d' »authenticité » dans ces strates de surdéterminations est un leurre navrant), ce qui entraine automatiquement que le travail descriptif effectué ici est sereinement marqué au coin de la LOCALITÉ (ce qui ne préjuge en rien de son caractère généralisable). Le cadre global d’interaction est, dans le cas précis de nos données, l’entretien dirigé d’une enquête sociolinguistique. Le CORPUS DE L’ESTRIE, d’où nous tirons la totalité de ces données, est constitué d’une série de cent (100) enquêtes orales effectuées en 1971-1972 dans la région de Sherbrooke (province de Québec, Canada) sous la direction de Normand Beauchemin et Pierre Martel. Les principales caractéristiques sociolinguistiques du présent corpus sont décrites dans Boisvert et Laurendeau 1988: 247-249, (voir aussi Laurendeau 1985a et Laurendeau 1988: 17, note 1 pour une description sociolinguistique du québécois vernaculaire, et Laurendeau 1987 à propos des contraintes méthodologiques posées par l’étude des vernaculaires en linguistique énonciative). Ce corpus est publié sous les titres suivants (en dépôt au Département de Recherches Linguistiques de l’Université Paris VII):

BEAUCHEMIN, N.; MARTEL, P. (dir), Échantillons de textes libres no 1, document de travail no 8, 1973, 236 p.

BEAUCHEMIN, N.; MARTEL, P. (dir), Échantillons de textes libres no 2, document de travail no 9, 1975, 268 p.

BEAUCHEMIN, N.; MARTEL, P. (dir), Échantillons de textes libres no 3, document de travail no 10, 1977, 209 p.

BEAUCHEMIN, N.; MARTEL, P. (dir), Échantillons de textes libres no 4, document de travail no 12, 1978, 291 p.

BEAUCHEMIN, N.; MARTEL, P.; THÉORET, M. (dir), Échantillons de textes libres no 5, document de travail no 16, 1980, 245 p.

BEAUCHEMIN, N.; MARTEL, P.; THÉORET, M. (dir), Échantillons de textes libres no 6, document de travail no 17, 1981, 364 p.

[2] LE THEME COMME DOMAINE NOTIONNEL LOGOGENE: Les propriétés LOGOGENES du thème et de l’activité de thématisation ainsi que les propriété LOGOLYTIQUES du rhème et de l’activité de prédication sont encore mal perçues de par le travail exclusif sur exemples-maquettes en ces matières. Le thème n’est pas strictement une information « connue » ou « ancienne », c’est une information QUI FERA PARLER parce que l’on s’apprête à en parler soi-même, ou à questionner le co-énonciateur à son sujet. Corrolairement, et sans qu’il faille voir ici une symétrie mécanique, le rhème est la donnée qui, une fois fournie, amènera éventuellement questionneur et répondeur à NE PLUS PARLER. Les deux interactions suivantes exemplifient bien le phénomène:

A: Maintenant, un sujet un peu plus gai, vous rêvez sans doute de gagner le gros lot de la super loto?

B: Moi?

A: Ouais.

B: Non je la rêve pas, parce que je prends pas de billets.

(Estrie – IV – 182 – 29)

A: Est-ce que vous suivez davantage le baseball l’été?

B: Le baseball, ben je va le regarder eh… de temps en temps, mais pas régulièrement.

(Estrie – III – 144 – 8)

Les qualités « intrinsèques » de déclencheur logogène d’un certain nombre de notions-types sont des faits bien connus des enquêteurs en sociolinguistique et en dialectologie, qui leur privilégie la position thématique (UN SUJET GAI: LE GROS LOT DE LA LOTERIE ou UN SUJET « ESTIVAL »: LE BASEBALL), tout en contrant par toutes sortes de stratégies interrogatives les effets logolytiques de nombreux rhèmes (JE PRENDS PAS DE BILLETS ou JE LE REGARDE PAS RÉGULIEREMENT), si typiques du laconisme de certains informateurs. On observera qu’ici des thèmes crus logogènes en vertu des priorités du valideur se révèlent de fait parfaitement logolytiques. Le logogène et le logolytique sont ici affaires de croyance avant d’être affaires de fait.

[3] THÉMATISATION ET RHÉMATISATION: La THÉMATISATION (au sens de Rivière 1979: 301, note 11) est le fait de CONSTRUIRE un statut thématique, c’est à dire, pour simplifier (pour des critiques pénétrantes de ce genre de « simplification »: Bonnot 1992: 14, Léard 1992: 30-34), de placer en position « connue », « ancienne » ou « présupposée » une notion qu’on n’attendait pas nécessairement à cette place, en un mot de POSTULER DU POTENTIELLEMENT RHÉMATIQUE (on « introduit un thème nouveau qui sert de point de départ à un nouveau paragraphe », Bonnot 1986: 132). La RHÉMATISATION sera conversement le fait de CONSTRUIRE un statut rhématique, c’est à dire, toujours pour simplifier, de placer en position « non-connue », « nouvelle » ou « posée » une notion qu’on n’attendait pas non plus à cette place, c’est à dire de RÉASSERTER DU NÉCESSAIREMENT THÉMATIQUE (ou encore on « réintroduit un thème ancien », Bonnot 1986: 131). Le concept de rhématisation assigne un statut théorique stable à la réassertion, SI ET SEULEMENT SI CELLE-CI N’EST PAS ENCORE DEVENU UN « AUTOMATISME » (pour des analyses détaillée de cas: Corblin 1979 pour la réassertion post-posée, Laurendeau, Néron et Fournier 1982 pour la dislocation avec reprise par pronom anaphorique). « Dans la mesure ou cet « automatisme » est en train de s’installer en français moderne, les anciennes valeurs spécialisées de cette structure se perdent et on comprend l’embarras des linguistes qui cherchent à les interpréter. Les sujets parlants, eux, ne semblent pas avoir de problèmes » (Nolke 1997: 293). Observons de plus que, dans la logique de l’opposition thématisation/rhématisation telle que posée ici, il faut encore trouver une désignation pour l’opération qui « ne sert ni à introduire un nouveau thème, ni à revenir sur un thème ancien » (Bonnot 1986: 138-139 – sur la futilité de la notion de « thème » dans de tels cas: Searle 1972: 166). On ajoutera encore que la thématisation se construit parfois par une manipulation d’un schéma syntaxique rhématisant (on peut citer le moule prédicatif IL Y A… QUI… cf Léard 1992), et que la rhématisation se construit aussi parfois par une manipulation d’un schéma syntaxique thématisant (on peut citer le moule cataphorisant C’EST… QUI… cf Léard 1992). Le traitement de la notion de prédicat LAVER/LAVAGE DE PLANCHER dans l’interaction suivante exemplifie parfaitement les deux phénomènes de la thématisation et de la rhématisation:

A: En quoi ça consiste le petit travail à côté que vous devez faire ici là?

B: Lavage de plancher. Ben je balaye, je lave les planchers pis l’entretien de … des cours.

(Estrie – VI – 110 – 12)

La première occurence de la notion (sous sa forme nominalisée: LAVAGE DE PLANCHER) est thématisante en ce sens qu’elle assigne la position de thème à de l’intégralement rhématique. La seconde occurence (sous forme de prédication: JE LAVE LES PLANCHERS) est rhématisante: elle traite une donnée désormais connue comme nouvelle, assigne donc la position de rhème à du (désormais) thématique.

[4] LA THÉMATISATION COMME POLYOPÉRATION. On doit à Culioli la mise en place d’une prise en compte de cette dimension polyopérationnelle de la THÉMATISATION. Nous citons ici IN EXTENSO ce passage inédit du Séminaire de 1976 concernant la thématisation.

« En ce qui concerne THÉMATISATION et FOCALISATION (ou TOPICA[LI]ZATION en américain, il s’agit d’un ordre de phénomènes qu’on va délimiter ici de façon très large.

C’est une opération plus complexe qu’il n’y paraît. Lorsqu’on produit un énoncé:

« Jean, sa mobylette, y a les freins qui déconnent ».

on sait qu’on a affaire, dans la relation, d’un côté à une relation qui est orientée parce qu’on a un terme de départ au sens de ce qu’on appelle un sujet de surface (c0), de l’autre à ce qui, dans la constitution de l’énoncé, est le point de référence autour duquel se constitue l’énoncé (« referential point » ou « topic » ou « thème ») au sens ou on pose quelquechose et on va en dire quelquechose; mais là on a presque toujours des descriptions fort belles mais pas riches du point de vue métalinguistique. Dans un exemple comme:

« Les haricots, moi je les préfère cuits »

on dit qu’on parle des haricots.

« Moi, j’aime les films japonais »

on dit qu’on aime les films japonais.

« Les films japonais, moi je les aime »

on en dit plus, parce qu’à propos de la relation entre « moi » et « les films japonais » on introduit le prédicat, non plus en tant que simple opérateur de la relation prédicative qui constitue la phrase mais en plus, en disant ce qu’on en fait, des « films japonais ». On peut aussi bien dire:

« Moi, les films japonais… »

et dans ce cas, ce serait aussi clair mais péjoratif au lieu d’être mélioratif.

Quand on introduit ces thématisations, on va avoir tout un ensemble de valeurs supplémentaires. Il n’est pas possible de thématiser des termes s’il ne sont pas déterminés, sauf dans certains cas extrêmement précis.

Donc, il ne faut pas considérer la thématisation comme une opération qui viendrait se surajouter, elle est liée à la quantification, à l’orientation du prédicat, et toutes ces opérations sont liées entre elles.

Dans les problèmes de FOCALISATION, on en a fait plusieurs valeurs:

– une valeur qui pose en même temps l’existence d’autres valeurs mais n’en dit rien comme par exemple:

« Les haricots, en tout cas, je les aime frais »

ou

« ben, y a les haricots que… »

« oh, le printemps, j’aime bien… »

– une valeur qui pose un élément et on ne dit rien sur les autres:

« c’est le printemps que j’attends »

ou:

(1) « qui est-ce qui sait faire ça? »

(2) « moi, je sais le faire »

ou: « je sais le faire, moi »

qui correspond à la thématisation ce qui ne veut pas dire que les autres ne savent pas.

– une valeur et une seule, les autres n’existent pas:

« c’est moi qui sait faire ça ».

Dans cetains cas, il y a des différences assez ténues, en particulier lorsqu’on répond à une question en disant « c’est… qui… » qui ne signifie pas qu’on a une opération restrictive par laquelle on écarte les autres valeurs, mais ça qu’on n’en pose qu’une:

« c’est Jean qui a fait ça »

veut dire: « Jean a fait ça et c’est tout ».

La définition qui a pu être donnée de la focalisation, c’est-à-dire que c’est « introduire quelquechose de nouveau par rapport à ce qui est dit précédemment » ne tient pas et Lakoff a justement critiqué cela.

Dans « celui qui a fait cela, c’est mon frère », « c’est mon frère » représente le fait que « c’est mon frère et mon frère seul » qui a fait cela, et, c’est cela la relation nouvelle mais, en tant qu’opérateur et non pas en tant que tel, introduisant quelquechose de neuf.

Les problèmes de thématisation et focalisation sont des problèmes de relations portant sur des valeurs qui ne sont pas des valeurs de termes isolés mais de termes en tant qu’appartenant à une relation.

Il faut aussi prendre en compte les phénom[è]nes prosodiques qui interviennent dans ces opérations. »

(Culioli 1976: 67-69)
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