Paul Laurendeau, linguiste, sociolinguiste, philosophe du langage

LAURENDEAU 1990I

LAURENDEAU, P. (1990i), « Percept, Praxie et langage », SIBLOT, P.; MADRAY-LESIGNE, F. dir., Langage et Praxis, Publications de la Recherche, Université de Montpellier, pp 99-109.
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Ils n’ont pensé à faire des analyses qu’après avoir observé qu’ils en avoient fait: ils n’ont pensé à parler le langage d’action pour se faire entendre, qu’après avoir observé qu’on les avoit entendus. De même ils n’auront pensé à parler avec des sons articulés, qu’après avoir observé qu’ils avoient parlé avec de pareils sons ; et les langues ont commencé avant qu’on eût le projet d’en faire. (Étienne Bonnot de Condillac 1799: 119)
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RÉSUMÉ: Lorsque l’on analyse la relation entre linguistique et science cognitive, on dégage que le concept de « pensée », hérité de la philosophie traditionnelle, habite la linguistique structurale en dépit du fait qu’il s’agit d’un concept hétérogène et non opératoire. On propose ici de fonder sur la distinction percept/concept une remise en question des vues traditionnelles sur la relation pensée et langage. La thèse centrale du présent exposé est le caractère déterminant de la praxis comme fondement des activités cognitives et langagières.

ABSTRACT: When the relationship between linguistics and cognitive science is analysed, we find that the concept of « thought », as defined by traditional philosophy, dwells within structural linguistics in spite of the fact that the concept is a heteregeneous and not operative one. With the percept/concept distinction as its starting point, this paper aims at establishing a rethinking of traditional views on the relationship between thought and language. The central thesis here is the determinant nature of the praxis as basis for cognitive and language activities.
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Dans le présent exposé sur la relation entre cognition et activité langagière, nous réduisons notre réflexion à la question du langage-organon, c’est-à-dire de l’activité langagière dans sa dimension d’activité de REPRÉSENTATION. Cette séparation méthodologique -cruelle- ne vise qu’à une facilité de présentation du problème: les dimensions INTERACTION et FORME du langage feront de toute façon inexorablement sentir leur présence.

Le face-à-face pendulaire entre les partisans de la « pensée » sans langage et de l’absence de « pensée » sans langage fait ici l’objet d’une tentative de sursomption (Aufhebung)2 à partir des propositions introduites par Culioli (1985) sur le problème. Sur la question du rapport entre cognition et langage, il faut sérieusement mettre en question l’importance du concept et de l’abstraction au profit du percept et de la schématisation. Nous cherchons ici à démontrer que le couple percept-praxie représente la (seule) manifestation de la pensée non langagière, depuis la concrétude (carder, pétrir) jusqu’à l’altération quantitative et qualitative que représente la conceptualisation. Cette dernière activité implique/engendre les formalismes langagiers, avant le bond qualitatif de leur passage à un concret formel.

Dans ce contexte, le langage est moins l’outil d’abstraction, que prétend décrire la problématique onomasiologique classique, que la manifestation d’un rapport crucial au non empirique (qu’il ne faut pas confondre avec le non actuel) entrainant cette construction de substituts détachés qui est la base de l’activité symbolique naturelle.

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« PENSÉE ET LANGAGE », LES APORIES DE LA LINGUISTIQUE STRUCTURALE

Nous partirons de la position des linguistes en matière de cognition. Il est classique, en linguistique structurale, d’opposer deux thèses sur la question du rapport entre pensée et langage. Une première thèse, se réclamant, explicitement ou non, du « mentalisme » se formule comme suit:

« Si l’on se donne d’abord la pensée, qu’on la considère comme saisie de rapports, abstraction ou invention, il est manifeste qu’il existe une pensée sans langage. Si l’on restreint même « pensée » à « pensée conceptuelle », le langage n’apparait ni comme nécessaire, ni comme suffisant. pas nécessaire parce qu’un algorithme peut être inventé qui rendra de meilleurs services: ainsi les logiciens ont été amenés à remplacer les signes opératoires ambigüs du langage ordinaire: c’est le signe en général qui est nécessaire, non le langage. Pas suffisant parce qu’on sait bien qu’il y a une différence entre connaître le maniement linguistiquement correct et être capable de s’en servir pour exprimer une pensée. » (François 1968: 13)

La seconde thèse, se réclamant du « matérialisme », s’énonce en ces termes:

« En même temps, cette matérialité [linguistique – P.L.] énoncée, écrite ou gesticulée produit et exprime (c’est à dire communique) ce qu’on appelle une pensée. C’est dire que le langage est à la fois la seule façon d’être de la pensée, sa réalité et son accomplissement. On a trop souvent posé la question de savoir s’il existe un langage sans pensée ou une pensée sans langage. Outre le fait que même le discours muet (la « pensée » muette) emprunte dans son labyrinthe le réseau du langage et ne peut se passer de lui, il semble de nos jours impossible, sans quitter le terrain du matérialisme, d’affirmer l’existence d’une pensée extralinguistique. » (Kristeva 1981: 12)

Si cette seconde thèse est majoritairement reçu en linguistique et en philosophie du langage actuellement, elle n’en est pas moins travaillée des contradictions dues à la récurrence de la première thèse. On va clairement voir s’opposer -de façon pendulaire- à l’intérieur du structuralisme, parfois dans le discours d’un théoricien unique, une attitude subordonnant la langue à la pensée:

« La pensée est libre, entièrement libre, infinie en son devenir, activement libre, mais les moyens qu’elle a d’opérer sa propre saisie sont des moyens systématisés, organisés, en nombre restreint, dont la langue en sa structure offre une image fidèle. » (Guillaume 1987: 14)

une attitude subordonnant la pensée à la langue:

« … la pensée et le langage forment un tout unique, indissoluble et organique, il n’y a pas d’une part la pensée, de l’autre le langage, il n’y a qu’une pansée-langage. Il n’y a pas d’une part le concept, de l’autre le signe verbal, il n’y a que le concept-signe verbal. »(Schaff 1960: 181)

et un éventails assez diversifié d’attitudes posant face à face « pensée » et « langue » comme deux frères ennemis inséparable dans une sorte de complémentarité à facettes variables:

« Entre une pensée qui ne peut se matérialiser que dans la langue et une langue qui n’a d’autres fonctions que de « signifier », on voudrait établir une relation spécifique, car il est évident que les termes en présence ne sont pas symétriques. Parler de contenant et de contenu, c’est simplifier. L’image ne doit pas abuser. A strictement parler, la pensée n’est pas une matière à laquelle la langue prêterait forme, puisque à aucun moment ce « contenant » ne peut être imaginé vide de son « contenu », ni le « contenu » comme indépendant de son « contenant ». » (Benveniste 1967: 64)

Le fait crucial qui apparait dans la prise de position du structuralisme sur cette question est l’absence quasi-complète de position théorique des linguistes sur le problème spécifique de la cognition. Dans la majorité des développements sur cette question dus à des linguistes, la définition de « pensée » reste cantonné dans le champ de la philosophie spontanée la plus élémentaire. Ce flou de la réflexion de la linguistique structurale sur la cognition se transpose alors dans le flou qu’elle impute à l’objet cognitif. Ce dernier est vu comme une sorte de magmat informe que la langue cristallisera:

« Psychologiquement, abstraction faite de son expression par les mots, notre pensée n’est qu’une masse amorphe et indistincte. Philosophes et linguistes se sont toujours accordés à reconnaître que, sans le secours des signes, nous serions incapables de distinguer deux idées d’une façon claire et constante. Prise en elle même, la pensée est comme une nébuleuse où rien n’est nécessairement délimité. Il n’y a pas d’idées préétablies et rien n’est distinct avant l’apparition de la langue. » (Saussure 1972: 155)

On pourrait de nouveau citer Benveniste (1967: 64 ; « nous ne saisissons la pensée que déjà appropriée aux cadres de la langue. Hors de cela, il n’y a que volition obscure, impulsion se déchargeant en gestes, mimiques. ») et Chomsky (1970: 138 ; « En réalité, les processus par lesquels l’esprit humain a atteint son stade actuel de complexité et sa forme particulière d’organisation innée sont un mystère total. »). Ces ignorances n’étonnent pas quand on est sensible à la puissance des effets d’inversion idéologique que suscite la division du travail intellectuel.

Ce qui apparait clairement suite à ce survol rapide de la question du rapport entre « pensée » et langage dans la tradition de la linguistique structurale est le fait suivant: les positions dominantes du structuralisme n’ont jamais pris conscience du fait que le concept de « pensée », hérité de la philosophie traditionnelle, est un concept hétérogène, ce qui le rend totalement inutilisable aussitôt qu’on cherche à l’incorporer à une réflexion à visée opératoires comme tendait à l’être le projet structuraliste.

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LE STATUT DU PERCEPT ET L’ACTIVITÉ DE SCHÉMATISATION

Lorsque Marcuse (1968: 124) écrivait que le langage autoritaire réduisait la possibilité de contradiction « en substituant les images aux concepts », il joignait à son travail critique une prise en compte minimale des phénomènes cognitifs fondamentaux en évitant le concepts hétérogène de « pensée » au profit de ceux de percept (image mentale) et de concept, et en devinant l’existence entre eux d’un ensemble de mouvements complexes et « contradictoires » (susceptibles, selon sa thèse, de se trouver engourdis par la répression dans les sociétés industrielles avancées). Sans être plus préoccupé de « psychologie » que les linguistes structuralistes, il ne se privait pas pour autant de distinctions fondamentales sous prétexte qu’elles ne concernaient pas directement l’objet de sa réflexion.

Du couple opératoire percept/concept, seul le second a eu un certain statut en linguistique et en sémiologie. On le retrouve notamment dans la description de la référence que fournissent les sémiologies atomistes de type triangulaire (signifiantsignifiéréférent ; cf Heger 1969). Dans ces descriptions, le signe est vu comme renvoyant directement à un concept « abstrait » et indirectement à un référent, « il possède en lui même [je souligne -P.L.] la capacité du ‘stare pro aliquo' » (Heger 1969: 46). De ces faits, on dégage deux constats au sujet du statut de la cognition dans la description structurale du signe:

1- le percept n’a pas plus de valeur opératoire effective en sémiologie qu’en linguistique structurale. Il est toujours noyé sous une catégorie hétérogène héritée (« pensée »), ou ramené immédiatement à un résultat cognitif achevé (« concept »), ou encore n’a droit qu’à un statut honteux (« signifié »).

2- l’activité cognitive est réduite à une passivité. L’activité cognitive est en fait une réorganisation qualitativement distincte de processus et d’activités spécifiques due au fait que ceux-ci se reflètent cognitivement (cf Infra). Elle a statut d’analogon3 de la praxis et des processus objectifs. Elle apparait, dans la description classique du signe linguistique, réduite à une passivité qui se révèle dans le caractère non-énonciatif et strictment référentiel de la réflexion sémiologique, et implicitement dans l’évacuation du caractère interactif et social du « stare pro aliquo » au profit d’une « inhérence » de la valeur sémantique, c’est à dire d’une réification du signe.

On goûtera, dans un tel contexte, la fraicheur des positions de certains franc-tireurs comme le linguiste Hewson:

« Pour parler du monde expérientiel il faut d’abord enregistrer l’expérience mentalement, au moyen de la perception: sans la perception l’être humain ne saurait pas que le monde extérieur existait [sic]. Tout ce que nous disons de notre expérience immédiate du monde est nécessairement dit de nos perceptions ;  quand nous parlons de ce que nous voyons, l’acte de langage est, d’une certaine manière, incident à nos perceptions. Si on veut parler d’un livre qui est sur la table par exemple, ce livre devient nécessairement un percept, un élément mental, avant de devenir un élément linguistique: sans cela, ce livre reste un objet inaperçu qu’on ne saurait traiter comme objet de l’expérience immédiate. les seuls objets qu’on peut traiter comme éléments de l’expérience immédiate sont ceux qu’on a enregistrés mentalement au moyen de la perception. » (Hewson 1988: 75)

Sous la pression des sciences cognitives, la perception d’une réalité matérielle objective apparait dans le discours explicite de la linguistique, qui pouvait d’ailleurs de plus en plus difficilement s’en passer dans le traitement d’un certain nombre de problèmes cruciaux: analyse sémantique du nom propre, descriptions des exclamations (le grand chapeau! renvoyant directement au référent), problèmes de la cataphore et de l’anaphore, étude de l’ancrage, de la parataxe (cf Laurendeau 1986a) et plus généralement du statut du situationnel dans l’activité de langage ainsi que de toutes les questions hâtivement étiquettées « pragmatiques ».

On proposera d’associer le percept à l’activité de schématisation décrite par Grize4. On peut en effet avancer que l’appréhension du percept est fondamentalement schématisante. Il s’agit ici de la perception dans sa dimension « réceptrice », qui est celle de la saisie d’un reflet limité du réel et dont la schématisation co-énonciative grizéenne est un analogon. Il s’en dégage plus d’une conséquence: la sémiologie de type triangulaire éclate. Le signe ne renvoit plus à un signifié stable mais à une dialectique complexe percept/concept dont le moment perceptuel apparaît comme plus pauvre (schématisant) que le point de départ matériel et que le point d’arrivée conceptuel construit par l’activité cognitive. Finalement la co-énonciation, ce moteur de la schématisation grizéenne, est inséparable de la référence. Ceci place dès lors la praxis au coeur de toute la problématique du rapport cognition/langage.

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CONCEPT ET PRAXIE: L’ACTIVITÉ FORMALISANTE

C’est ici que l’activité cognitive, comme analogon de la praxis et des processus matériels objectif, entre en jeu. Il est affirmé que la cognition est activité, donc en dernière instance praxis, cognitive. C’est l’unité, le lien « contradictoire » (Marcuse) entre image mentale et concept qui est en cause ici. Plus précisément, il s’agit maintenant de tenter de saisir la nature du passage du percept au concept. Ce sera le processus de conceptualisation. Celui-ci est défini comme la construction d’un rapport cognitif au non empirique. Sur ce point, le problème de la référence linguistique peut encore servir de guide:

« Mais le référent mental n’est pas nécessairement un percept; il peut être un souvenir, un élément de la mémoire, ou même de l’imagination. Je peux parler d’un livre que j’ai vu hier, d’un autre dont j’ai entendu parler ou même d’un livre possible, imaginaire, que je propose d’écrire. Mais dans tous ces cas je parle d’un élément qui n’est pas d’abord linguistique… » (Hewson 1988: 75)

Ce sont les mouvement objectif du monde et la praxis sociale, ce que Culioli nomme le physico-culturel, qui fondent l’activité cognitive. Avoir lu un livre hier, entendre parler d’un autre livre par un co-énonciateur, se préparer à en écrire un troisième. Voilà autant de pratiques matérielles, vécues empiriquement de façon fugitive mais répétées, puis reproduites cognitivement de façon à la fois stable et schématique. La conceptualisation apparaît donc bien comme rien de plus et rien de moins qu’une sursomption de la praxis. Même si on réduit notre observation à quelques opérations artificiellement isolées de la socio-historicité, on dégage que la complexification de la relation au percept par l’activité cognitive est inséparable de la constitution d’un rapport complexe au non empirique. Ceci nous amène directement à l’histoire et à l’historicité de la cognition. Et, si l’on résume, ceci nous amène aux praxies.

Les praxies sont définies comme des « conduites stabilisées, qui ont une certaine régularité, comme les enchaînements de gestes en vue d’une transformation » (Culioli 1985: 20). Elles sont les manifestations de l’activité cognitive non langagière et se révèlent indissolublement inséparable du percept. Elles sont littéralement la relation au percept. Pétrir, lisser, carder, frotter, déchirer, prendre, gratter, taper, lancer, jeter, etc sont autant d’événements profondément imprimés en nous par l’histoire et par la manipulation récurrente d’objets matériels stabilisés cognitivement sous la forme des percepts (voir Borel 1978: 185-186).

Un fait absolument capital ici est celui de la transformation. Il n’y pas de praxie imprimée cognitivement sans praxis objective. Et il n’y a pas de praxis sans la production (aussi au sens économique du terme) d’un substrat matériel qualitativement distinct et de la praxis et de son matériau: le produit. Ce produit est la fin dont la praxis et sa stabilisation cognitive sous forme de praxie sont le moyen. L’activité cognitive ne reflète donc pas seulement les entités empiriques que sont les objets artificiellement stabilisés. Elle reflète aussi des entités non empiriques: mouvements fugitifs des éléments du monde et activités pratiques, durées, substitutions, transformations, rapports.

Dans ce contexte, on posera ensuite: 1- que la conceptualisation est un analogon de praxis et que son résultat, le concept, est un analogon de praxie ; 2- qu’il n’y a pas conceptualisation sans la production d’un substrat qualitativement distinct, analogon formalisé d’un produit matériel: le langage (cf Laurendeau 1986a: 92-98) ; 3- que, par une inversion dialectique dans l’analogon, ce produit formalisé tend à être le moyen dont la conceptualisation devient le résultat. On exploitera maintenant quelques exemples.

Soit un ensemble de praxis comme déchirer, couper, fendre, séparer, distinguer. On en dégage une praxie séparatrice. Cette praxie a opéré historiquement au plan de l’activité cognitive lorsque l’on a séparé la numération des objets empiriques numérés et que l’on s’est mis à compter sans compter quelque chose. 70 c’est le nombre 70 arraché cognitivement des 70 cailloux, bâtonnets, etc réunis jadis. La construction d’un symbole formel (que ce soit « 70 » ou « LXX ») est un effet/moyen inséparable de cette activité.  De la même façon, un concept comme la mort construit un rapport au non empirique en ce sens qu’elle autorise à se représenter un état corporel en l’arrachant de quelque cadavre empirique que ce soit. Ici encore, un substrat formel -forme linguistique ou représentation symbolique- est concomitant/consécutif et indispensable.

De la même façon une praxie amplificatrice répétitive analogue à une sorte d’écoulement ou d’énumération très longue qu’on résume, qu’on synthétise, qu’on « lisse » (Culioli 1985: 101-102) fonde la construction de l’ensemble infini des nombres naturels (|N) ou un emploi générique quantitatif (« les étoiles »). La combinaison d’un praxie amplificatrice répétitive et d’une praxie substitutive et comparative – comme une série d’objets que l’on compare très rapidement et que l’on regroupe- fonde la construction du concept de variable algébrique (symboles: x, y) ou d’un générique d’espèce (« le chien » ami de l’homme). Une praxie combinatrice opérant sur des concrets formels acquis historiquement autorise l’application de la racine carré (d’abord conçue pour opérer sur des entier positifs renvoyant initialement aux mesures d’un carré empirique) à un nombre négatif, ce qui n’a plus aucune assise empirique. De la même façon il faut bien connaître l’homme, le cheval et les opérations praxiques de couper et de coller (praxie combinatrice) pour engendrer l’être fictif qu’est un centaure, qui révèle bien plus une intimité complexe au monde matériel et pratique d’une certaine période historique qu’une abstraction idéelle.

De ces exemples deux constantes se dégagent: le rapport au non empirique comme rapport plus complexe à la totalité du monde physico-culturel et l’inséparable compagnie des activité de conceptualisation et de formalisation langagière.

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DIALECTISATION DU PERCEPT ET DU CONCEPT: LE STATUT DU LANGAGE

Pour fixer le statut du langage comme concret formel sursumant, inséparable de cette conceptualisation collective qu’est l’interaction sociale, on a donc dégagé deux niveaux (nous nous limitons ici au langage-organon):

Perception: Niveau du percept. Activité schématisante et anticipatrice. Support perceptuel/lié. Rapport pratique au monde naturel par application et stabilisation des praxies dans l’activité de production (présence corrolaire du langage).

Représentation: Niveau du concept. Activité cognitive sursumante portant sur du déjà schématisé. Support formel/détaché. Rapport social au monde historique par interaction. (présence corrolaire des images mentales)

L’autonomisation de l’activité cognitive par rapport au perçu empirique (mais non par rapport à la totalité du réel) implique l’intervention de l’activité formalisante (langage). Le résultat est un reflet plus serré du réel dans lequel le langage-organon n’intervient pas indépendamment de la praxis et de l’interaction sociale. Pour se donner un point de comparaison permettant de saisir la genèse de l’activité formalisante, on pensera à la nécéssité de l’apparition de la monnaie aussitôt que les objets d’usage entrent dans un mouvement social sous forme de marchandise. Le formalisme langagier est nécessaire à un certain niveau de complexité cognitive au même titre qu’une certaine praxis débouche inévitablement sur la production d’un objet technique historicisé. L’étape suivante est la relative autonomisation du langage comme concret formel manipulable. Et toute une rééducation théorique doit dès lors être envisagée. « Il faut s’habituer à considérer le formalisme comme la pensée concrète des formes et non simplement comme la pensée abstraite des contenus, et à développer cette dialectique » (Jean-Claude Asset cité dans Sève 1984).

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SIX THÈSES SUR LA DIALECTIQUE PENSÉE/LANGAGE

Les positions avancées ici se résument sommairement en six thèses:

1- La représentation mentale d’entités matérielles perceptibles existe indépendamment du langage. On peut voir une carafe et un verre sur une table, fermer les yeux et, silencieusement, se représenter la carafe se versant dans le verre par anticipation praxique.

2- La conceptualisation prend la forme d’une sursomption du perçu au cours de laquelle l’activité cognitive (à la fois microcosme, souvenir/prospective et parodie de la praxis matérielle: analogon) réduit, combine ou amplifie le percept, ce qui débouche sur un résultat qui s’en détache et le nie (rapport au non empirique). La mort comme concept est détachée du cadavre auquel elle est nécessairement liée dans le monde empirique (comparer à le mort). Elle se trouve ainsi amplifiée d’une dimension de généralité que la perception localisée du même cadavre ne révélait pas.

3- Toute représentation mentale est schématisante. S’il est plus riche que le percept, grâce à l’activité cognitive qui le complexifie et en fait un analogon stabilisé de praxie, le concept reste moins riche que la totalité de la réalité matérielle. Le cheval (signe renvoyant à une image perçue) ne représente que « le cheval », le centaure (signe renvoyant à une image construite conceptuellement) représente, en un raccourci fugitif, saisissant et partial, toute une vision de la crise de médiation entre le cheval et l’homme.

4- Le couple percept/concept est dialectique et en tant que tel, le passage du premier terme (le percept) au second (le concept) en implique un troisième (le langage). Au coeur de la perception se trouve déjà cette activité schématisante relativement autonome et analogue à la conceptualisation autant qu’à la praxis objective. La conceptualisation est elle même une sorte d’autonomisation de l’activité cognitive par rapport au perçu. Mais elle suppose en fait une dépendance plus profonde par rapport à la totalité du mouvement du réel, et en plus, cette autonomisation par rapport au monde matériel entraine un coût matériel. Elle a finalement comme moyen/effet l’intervention de l’activité formalisante.  Pas de conceptualisation sans « langage ». Au coeur de la cognition émerge le langage, substitut formel radicalement distinct du perçu (images mentales), inséparable du conceptualisé et fonctionnant et se manipulant comme une matière.

5.   Le fait que le percept et la praxie se stabilisent cognitivement s’explique par le fait que la praxis transforme l’objet matériellement. De la même façon, le fait que le conceptualisation et l’activité langagière s’engendrent mutuellement dans la sursomption du percept s’explique par le fait que la praxis engendre nécessairement un produit fini historicisé distinct du matériau de départ. Le premier phénomène étant dans les deux cas un analogon du second.

6- Il est impossible d’étudier le langage-organon indépendamment du langage-interaction et du langage-forme. Conceptualiser c’est interagir, c’est formaliser, c’est parler.

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NOTES

1.   Ce texte est une version remaniée d’une communication présentée lors du colloque SIGNIFICATION ET PERCEPTION, organisé dans le cadre de l’ACFAS (UQUAM, 1989) par l’Association canadienne de sémiotique. Je remercie Monsieur Pierre Ouellet qui a rendu possible la publication de ce texte. Un remerciement particulier va à René Pibroch dont les intuitions ont servi de point de départ à cet exposé.

2.   Sursomption: il s’agit ici du processus de dépassement dialectique (Aufhebung) qui consiste en un « maintenir-nier-dépasser » s’effectuant lors du passage d’une phase quelconque d’un processus à une phase ultérieure/supérieure. En exploitant un exemple concret tiré de l’évolution de la technique, on dira que la caméra sursume l’appareil photo en ce sens que, simultanément, elle le maintient (en tant que machine à enregistrer des images isolées ou isolables), le nie (en tant qu’appareil reproduisant le mouvement alors que l’appareil photo impose l’image fixe) et le dépasse en s’avérant être un objet technique à la fois parent et radicalement distinct, et aussi à la fois contemporain et historiquement ultérieur. Chaque utilisation du concept de sursomption dans le présent exposé invite à penser le phénomène décrit comme étant une transformation de ce type (sur le statut opératoire de la sursomption en linguistique énonciative, voir Laurendeau 1986a: 106-108 et chapitre 5.0.)

3.   Analogon: soit deux processus où des pôles s’opposent dialectiquement en passant l’un dans l’autre ou en s’engendrant mutuellement. Si l’un de ces processus est l’analogon du second cela signifie: 1- que le déploiement du premier processus présente des similitudes avec le déploiement du second, 2- qu’un nombre précis d’inversions dialectiques et de changements qualitatifs les distingue cependant radicalement, 3- que le deuxième processus revêt un caractère historiquement et logiquement second par rapport au premier, ce qui implique l’action complexe d’un rapport de concomitance/consécution dans le passage du premier au second. On notera que ces trois caractéristiques sont nécessaires à la constitution d’un analogon. Si l’une d’entre elles manque, on a affaire à une simple analogie éclectiquement repérée et sans valeur opératoire. On exploitera ici, encore une fois, un exemple concret tiré de l’évolution des techniques. Imaginons un ensemble d’opérations consistant à découper avec des ciseaux des fragments de papier supportant du texte puis à les réorganiser en les collant sur du papier blanc. Pensons ensuite à cet autre ensemble d’opérations assurées par un logiciel de traitement de texte qui consiste à changer l’ordre des paragraphes d’un texte saisi. On dira ici que le second ensemble d’opérations (changement des paragraphes en traitement de texte) est un analogon du premier (collage). Le matérialisme dialectique établit que l’ensemble formé de l’activité cognitive et des processus cognitifs est un analogon de l’ensemble formé de l’activité pratique et des processus matériels du monde objectif.

4.   Schématisation: Grize en amorce la définition ainsi:

« Considérons un orateur A qui, dans une situation donnée, argumente pour un auditeur (ou un auditoire) B. Cela signifie que A cherche à faire adopter à B certaines attitudes ou certains comportements relativement à un objet ou à un thème donné. Pour ce faire, A adresse un discours à B et ce discours se déroule dans une langue naturelle. Je dirai aussi que A propose à B une schématisation de la situation.

Il ne s’agit encore que d’une façon de parler, mais on peut cependant noter déjà que l’ambiguïté du terme « schématisation » est avantageuse. En un premier sens, en effet, on est renvoyé à l’idée d’une production, à celle du déploiement devant B d’une activité langagière, dont on peut immédiatement noter qu’elle est de nature essentiellement dialogique. En un second sens, on est renvoyé au résultat même de cette activité, à un schéma de la situation, schéma destiné à B et apprêté pour lui. Ainsi une schématisation est l’élaboration, par le moyen d’une langue, d’un micro-univers que A présente à B dans l’intention d’obtenir un certain effet sur lui. » (Grize 1982: 188)
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