Paul Laurendeau, linguiste, sociolinguiste, philosophe du langage

LAURENDEAU 1994

LAURENDEAU, P. (1994), « Le concept de patois avant 1790, vel vernacula lingua« , MOUGEON, R. et BENIAK, É.dir., Les origines du français québécois, Presses de l’Université Laval, coll. Langue française au Québec, pp 131-166.
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…je n’aime pas trop le mot « patois ».

(Wüest 1985: 239)

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En se plaçant strictement du point de vue des travaux de philologie et de linguistique descriptive (abstraction faite, donc, des approches sociolinguistiques, démolinguistiques ou plus globalement socio-historiques), on peut dire que l’étude diachronique et synchronique de la coexistence des patois et du français en Nouvelle-France ou dans l’Hexagone est actuellement appréhendée sur deux fronts: le front linguistique (la collecte des matériaux bruts, des textes anciens aux enquêtes contemporaines, leur étude descriptive, leur typologie, l’analyse de leur évolution) et le front métalinguistique (le dépouillement et l’étude des monographies, dictionnaires et glossaires patois et l’exploitation des matériaux qu’ils ont saisi et pérennisé malgré les inévitables tris, biais et déformations dus aux différents compilateurs). Le présent exposé vise à contribuer à l’ouverture d’un troisième front pour l’appréhension de la partie historique du problème: le front épilinguistique (Laurendeau 1990), c’est-à-dire l’étude des indices et informations sur la langue et le langage que nous fournit le vaste réservoir des représentations et des idées ordinaires des locuteurs [2].

A toute époque, en parlant de la langue des autres ou de la leur, des commentateurs divers et disparates engrangent une information précieuse sur la réalité sociolinguistique de leur temps. Il faut parvenir à exploiter cette information à des fins scientifiques sans partager les éventuelles illusions ou imprécisions avec lesquelles elle forme inévitablement un alliage compact. Signalons d’entrée de jeu que l’étude de l’épilinguistique est fondamentalement une exploration du mouvant. Ainsi, par exemple, le sens ordinaire (c’est à dire non métalinguistique) du glottonyme patois de nos jours est un saisissant exemple du flou permanent des représentations épilinguistiques:

L’élève à Strasbourg appelle son alsacien patois aussi bien que les personnes agées dans le Massif Central leur occitan ou les vieillards en Picardie leur dialecte. Patois est par ce fait même un lexème intraduisible. Il englobe tous les idiomes des différentes régions, subordonnés du seul point de vue sociolinguistique à la koïnè [3], c’est-à-dire l’alsacien ou l’occitan aussi bien que le picard. La désignation par patois n’implique donc pour l’idiome désigné aucune classification linguistique.

(Wolf 1972: 173)

On observe, dès cet exemple, certaines des particularités saillantes de l’activité épilinguistique: elle est partiale, locale, subjectivée. Mais on la découvrira souvent aussi étonnament fine et lucide. Ici les locuteurs font sentir leur conscience de l’existence d’un we-code qu’ils s’approprient et localisent assez précisément dans le spectre sociolinguistique des idiomes qu’ils manipulent en l’étiquetant patois.

Pour étudier les représentations épilinguistiques et les mettre à profit dans une contribution à la compréhension d’un problème de linguistique diachronique dont les données cruciales ne nous sont plus directement accessibles, on devra opérer avec beaucoup de prudence et appliquer un corps de procédures herméneutiques bien plus complexes que celles qui furent jadis appliquées par Ferdinand Brunot dans l’exemple suivant, qui va nous amener directement au coeur de notre propos.

1.0. « Le défendeur parlait dans son patois… »

Comprenons bien que la réflexion porte donc ici exclusivement sur l’épilinguistique sans que l’épilinguistique ne soit donné comme exclusivement explicateur, mais bien comme modestement complémentaire aux travaux menés (ou à mener) sur les fronts linguistique et métalinguistique (dans le cadre déjà restreint de la philologie et de la linguistique descriptive) ainsi que dans le cadre des approches sociolinguistiques et démolinguistiques. Cette complémentarité apparaît de façon particulièrement accusée lorsque l’on se penche, par exemple, sur le corpus des commentaires épilinguistiques affirmant la « pureté » du français canadien aux 17e et 18e siècles [4]. Ici, les faits sont réputés archi connus. Ces quelques commentaires sur la « pureté » (un concept qu’il faudrait passer au peigne fin !) du français canadien, dus à des voyageurs aux intérêts politiques et à la qualité d’observateurs fort divers, sont confrontés par nous, linguistes, aux informations venant des études linguistiques et métalinguistiques et aussitôt réfutés. Même si personne ne l’a écrit d’une manière aussi candide, c’est bien ainsi que la chose est appréhendée dans notre sensibilité épilinguistique de spécialistes. Je ne contesterai pas ici cette réfutation parce que je la crois vraie, sous réserve de nuances (cf 2.0., APHORISME 6), mais surtout parce qu’il est capital de toujours garder en vue dans un travail comme celui-ci le primat des informations linguistiques et métalinguistiques sur les informations épilinguistiques (tout autant que le primat des informations démographiques et socio-historiques sur les informations linguistiques et métalinguistiques).

Dans cette conjoncture de subordination de l’épilinguistique à la réalité objective et effective de la langue (si celle-ci est bien décrite, c’est un autre aspect déterminant du problème), le recours à l’activité épilinguistique de commentateurs n’apparaîtra comme utile que lorsque les deux autres sources d’informations s’avéreront déficientes ou peu concluantes. Or justement, c’est exactement ce type de situation, dans le cas du problème qui nous occupe, qui a fait que la croyance en un « choc des patois » en Nouvelle France repose, du point de vue épilinguistique au moins, quasi-exclusivement sur un développement célèbre de l’Histoire de la langue française qui, bon an mal an, continue d’exercer sa fascination et d’orienter les observations des chercheurs en linguistique québécoise:

Un fait m’a beaucoup frappé ; il est isolé, mais je le relève ici pour engager les chercheurs à en noter de semblables, s’il s’en rencontre. D’après les Archives de la Prévôté de Québec, au cours d’un procès dans la Seigneurie Lauzon, un témoin, racontant une conversation entre le demandeur et le défendeur, s’arrêta tout à coup. Il n’avait pu comprendre la suite de la conversation au sujet de laquelle il déposait: le défendeur parlait dans son patois.

Ainsi à cette époque, qui va de 1666 à 1669:

1e Il est attesté non pas qu’un colon emploie des mots patois, mais qu’il parle en cette langue ;

2e Avant de recourir à ce parler, il discutait en français. Il était donc un peu bilingue ; il savait le français, mais c’était une langue qui ne lui était pas absolument propre, il n’y était pas assez à l’aise, quand sa passion entrait en jeu. Nous sommes en présence d’une phase normale de la francisation. Mon propre grand-père en était là ; il parlait communément français, mais revenait au patois, dès qu’il était en colère. Précieuse indication, qui nous montre le français à moitié dans sa phase conquérante ; il ne l’a pas achevée ;

3e Une dernière observation s’impose avant de quitter ce texte si court et si fécond à la fois. Dès que le colon reprend son patois, l’auditeur de la dispute cesse de le comprendre. Ceci met en lumière la gêne de ceux qui ne savaient que patoiser et la cause profonde qui les a amenés à apprendre le français. Il était nécessaire aux communications.

Selon toute probabilité, non seulement les premiers colons, mais leurs descendants gardèrent assez longtemps leurs habitudes linguistiques natives ; leurs patois subsistèrent et vécurent, je veux dire se développèrent. Les mots patois poussèrent des rejetons, diverses formes s’étendirent par analogie.

(Brunot 1966a: 1056-1057)

Brunot a l’honnêteté de reconnaître le caractère isolé de son observation. Mais là n’est pas la question. Qu’il n’existe qu’une attestation de ce genre ou qu’il en existe trente ou cent, le problème reste entier et nous nous permettrons nous aussi de faire trois observations:

1e Brunot emploie, dans sa première observation, le concept de patois selon le système de représentations épilinguistiques qui lui est contemporain. Le témoin en fait autant vers 1666. Ces deux systèmes ne sont pas les mêmes. Indubitablement, pour Brunot, patois est un glottonyme, c’est-à-dire le nom (commun ou propre) que l’on donne à un idiome particulier formant système (comme français, occitan). Nous tenterons de prouver que, pour le témoin, patois est plutôt un logonyme, c’est à dire une appellation désignant plus généralement une procédure d’expression discursive dotée de certaines particularités spécifiques mais ne représentant pas nécessairement une langue ou un idiome autre (comme baragouin, galimatias). Nous prétendons donc que l’historien Brunot commet un anachronisme (voir 2.0., APHORISME 8) parce qu’il analyse une pensée sans en historiciser les concepts [5].

2e Brunot révèle, dans sa seconde observation, le caractère intimement subjectivé et local de son analyse (voir 2.0., APHORISME 1) en étayant ses spéculations à propos du bilinguisme du défendeur à l’aide d’informations anecdotiques concernant le bilinguisme de son propre grand-père. Or, une certaine analogie entre les deux situations n’autorise certainement pas à proclamer leur identité. Le linguiste se fait piéger ici à sa propre activité épilinguistique et se projette indûment dans son objet d’étude.

3e Brunot se réfère, dans sa troisième observation, aux nécessités de la communication de façon vague et générale. Alors qu’on a affaire ici à un type très particulier et très localisé sociologiquement d’échange langagier et institutionnel (voir 2.0., APHORISME 9). Un témoin ne comprend plus une phrase qu’avait prononcée un de ses pairs, maintenant défendeur au cours d’un procès. On manque de détails sur la totalité de l’affaire (il serait vraiment intéressant de pouvoir lire le texte original) mais on sait bien que, dans ce type de situation, même un parfait monolingue peut soudain avoir intérêt à ne pas trop avoir compris ce qu’a pu dire un autre parfait monolingue. L’incompréhension (réelle ou contrefaite) peut très bien n’avoir rien à faire avec une différence d’idiome quand un débat porte des enjeux juridiques. Voici un exemple, selon nous parfaitement analogue, d' »incompréhension » de ce type, dans un débat philosophique cette fois. Face à la phrase suivante des Pensées de Pascal: « La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniement plus infinie des esprits à la charité ; car elle est surnaturelle », Voltaire (1964: 171) s’exclame: « Il est à croire que M. Pascal n’aurait pas employé ce galimatias dans son ouvrage, s’il avait eu le temps de le faire ». L’auteur des Lettres philosophiques utilise ici un logonyme pour discréditer les propos du penseur qu’il critique. Son commentaire n’est pas linguistique.

Nous reviendrons plus loin (cf. 5.0.) sur les conclusion que Brunot tire de l’événement de la Seigneurie Lauzon. Ce qu’il faut signaler ici c’est que l’herméneutique que Brunot fait du discours épilinguistique qu’il utilise pour étayer ses vues est trop simple. Nous allons nous attarder à deux séries d’analyse de discours épilinguistique réfutant de façon plus circonstanciée cette argumentation de Brunot. Par ces analyses, nous chercherons à prouver que:

1-   le concept de patois avant 1790 sert à exprimer subjectivement le discrédit d’un they-code plus qu’il ne circonscrit un idiome comme réalité objective.

2-   la manipulation du concept de patois avant 1790 et chez certains correspondants de l’abbé Grégoire suggère nettement une intelligibilité mutuelle des patois d’oïl [6] assez tôt au 18e siècle. Nous affirmons que ce phénomène apparaissait déjà avant et pendant les grandes émigrations en Amérique.

Ce faisant nous irons dans la direction d’une démonstration voulant qu' »un choc des patois, dont parle Barbaud, n’a jamais eu lieu » (Niederehe 1985: 197. Voir aussi Asselin et McLaughlin dans ce volume). Mais l’exemple de Brunot nous montre que l’on ne se lance pas dans l’aventure de l’analyse du discours épilinguistique sans se donner une solide théorie des observables.

2.0. Vers une théorie des observables dans l’étude du discours épilinguistique

Les linguistes ont très peu travaillé sur le discours épilinguistique. Leurs analyses se ramènent généralement à l’étude sémantique et étymologique de certains logonymes et glottonymes qui sont en fait traités comme des unités lexicales ordinaires (cf notamment, pour le cas qui nous occupe, Orr 1955, Elwert 1959, Malkiel et Uitti 1968). C’est beaucoup plus du côté des philologues que l’on trouve un véritable travail herméneutique sur l’épilinguistique comme ensemble d’indices permettant de clarifier une situation historique ancienne (Cf. Dubuisson 1982, 1983 et Van Uytfanghe 1989, pour ne citer que quelques exemples représentatifs). Le travail de ces philologues est une leçon d’humilité et de prudence et fait vite comprendre la complexité du problème de l’interprétation des discours produits dans une phase historique donnée. Il est possible de dégager de ces travaux philologiques un certain nombre de caractéristiques relativement constantes du discours épilinguistique et de la méthode permettant de l’appréhender adéquatement.

Les éléments de notre théorie des observables dégagée de cette façon prennent la forme de dix aphorismes (cinq concernant le discours épilinguistique comme phénomène et cinq concernant la méthode permettant de l’appréhender) qui nous ont servi de guide dans l’étude du concept de patois.

Les cinq aphorismes concernant le discours épilinguistique proprement dit se formulent comme suit:

– APHORISME 1: Les discours et récits sont la manifestation de perceptions subjectives et informent sur ces perceptions subjectives autant ou plus que sur les faits objectifs qu’ils rapportent [7].

Assez évidente lorsqu’il s’agit des contes et des légendes sur la genèse des langues ou la découverte de l’écriture, cette constatation est moins facilement appliquée au travail du linguiste lui même. Marcel Juneau (1972: 269-274) constitue un tableau des faits de prononciation du québécois ancien et tire un certain nombre de conclusions sur leur origine galloromane. Gaston Tuaillon commente ainsi cette analyse apparemment objective de Juneau:

La première conclusion tirée du tableau semble un peu forcée: « Les parlers populaires de l’Ile-de-France et les parlers poitevins-charentais sont ceux qui, de tous les parlers de France, ont le plus marqué la prononciation québécoise ». On éprouve le désir d’adoucir cette conclusion en posant la question un peu perfide: ne serait-ce pas à cause des mazarinades, des Agréables conférences et de la Gente Poitevinrie ? Ces textes auxquels se réfère à juste titre et constamment l’auteur semblent avantager les deux provinces arrivées en tête du classement. Il faut dire que les problèmes abordés ne comportent pas toujours une solution simple: localiser une particularité de prononciation dans l’immense magma des parlers d’oïl n’est pas une opération qui peut toujours se faire, pour les XVIIe et XVIIIe siècles, avec une rigueur qui permette des conclusions franches.

(Tuaillon 1973: 226)

L’épilinguistique se révèle soudain au coeur de la démarche du linguiste Juneau. Son analyse est subjectivée par les textes anciens qu’il a dépouillé en priorité. Cela ne veut pas dire que Juneau fait du subjectivisme, comprenons nous bien. Il s’agit plutôt de dire que l’on fait soudain, à travers l’observation de Tuaillon, une découverte sur ce que fut la démarche d’un sujet-chercheur travaillant exclusivement avec la documentation qui lui est disponible en un lieu et un moment historique donné. Un artéfact d’observation altère la démarche d’observation et une série de sources s’avère moins saillante en soi que mise en relief par le chercheur. Cette altération de la démarche – absolument inévitable – doit au moins être conscientisée chez le scientifique (d’où la remarque de Tuaillon). On doit aussi, comme le fait ici Tuaillon, en suivre les circonlocutions de façon à capter efficacement les acquis et les limites du discours (scientifique ou ordinaire) analysé.

– APHORISME 2: Une appellation péjorative, qu’elle soit un ethnonyme, un logonyme ou un glottonyme, apparait généralement dans le discours d’un groupe autre que le groupe qu’elle contribue à désigner. Une palette complexe d’acceptations et de résistances se développe alors chez le groupe objet de l’appellation péjorative quand il prend conscience de l’existence de celle-ci [8].

Avant 1790, la quasi-totalité des désignations par le logonyme patois renvoient au discours de l’autre: « son patois », « leur patois », etc. Voici deux des trois seuls cas où patois renvoie à un we-code que nous attestons avant 1750 (pour le troisième, cf. 3.0., citation de Furetière 1727):

…mais faute d’avoir autrefois fait provision de ces fleurs de réthorique, je me contente de vous dire, en mon patois de Picardie, que je vous ai très grande obligation, et de votre belle lettre et de vostre [sic] pacquet.

(Banque de données du TLF/page 278/Q739/PATIN.G/LETTRES T.1 1630-1649/1649 1643)

Quant à l’affaire de Mr De Marseille, je confesse ingénuement que j’y ai perdu l’escrime comme nous disons en nostre patois.

(Banque de données du TLF/page 108/Q859/PEIRESC.N DE/LETTRES T.1 1617-1628/1627 LETTRES AUX FRERES DUPUY 1626)

On peut aisément y voir des tournures polies visant à faire accepter une procédure discursive inattendue ou difficile, sans s’autoriser à conclure que le logonyme est nécessairement assumé et pris en charge par celui qui se l’appose. Les correspondants de Grégoire ne parlent jamais non plus de « leur » patois. Il est difficile de ne pas voir là une résistance à s’apposer le logonyme, résistance dont la disparition devra probablement être vue comme un indice du passage au statut plus objectivé de glottonyme (cf. la citation de Wolf en tout début d’exposé). Il est clair qu’une telle résistance est un facteur majeur qui orientera tout le discours épilinguistique pendant la période où elle s’exercera et, qui plus est, souvent dans le sens de l’omission, ce qui augmente les difficultés.

– APHORISME 3: Dans un discours, la construction d’une filiation historique (événementielle ou étymologique) fournit souvent des informations fausses ou fantaisistes sur l’histoire, mais hautement révélatrices et instructives sur le présent du discours construisant cette filliation [9].

Pour illustrer ce fait, intéressons nous à l’étymologie du mot patois, non pas la « vraie », si tant est que celle-ci ait été dégagée [10], mais celle proposée tout au long du 19e siècle par des lexicographes comme Littré, Dupiney de Vorepierre, etc (elle fut réfutée en 1886 par G. Grober, cf Malkiel et Uitti  1968: 135, note 3). La voici, formulée ici par Pierre Larousse:

Patrois, pratois, patois dérivent de patrius, sous-entendu sermo, langage paternel ; l’expression latine désignait le langage du père, comme patria le pays du père. Nous disons en français la langue maternelle.

(Larousse 1865)

Exactement à l’époque où patois devient le glottonyme que nous connaissons aujourd’hui, désignant un idiome local, son sens de « langue du (coin de) pays » triomphe jusque dans l’étymologie qu’on lui attribue. Indice fantaisiste sur le passé et information révélatrice sur le présent (de 1865). Mais surtout, au coeur de l’étymologie, de l’histoire réécrite avec les meilleurs intentions, se niche l’anachronisme [11] qui prend la forme de la projection dans une antiquité lointaine d’un sens tardif mais désormais suffisamment répandu pour que son vrai passé s’obscurcisse.

– APHORISME 4: Dans la désignation ordinaire, il s’établit un constant amalgame entre l’objet entier, une partie intérieure de l’objet ou une réalité extérieure à laquelle l’objet est associé, et le nom de l’objet. Tenter de dépétrer artificiellement cet amalgame peut biaiser l’analyse [12].

Observons cette série de définitions et d’exemples s.v. patois tirés d’une édition du Dictionnaire de l’Académie ultérieures à 1790:

On appelle ainsi Le langage du peuple et des paysans, particulier à chaque province. Parler patois. Je n’entends point son patois. Il parle un franc patois. Il me dit en son patois que…

On donne aussi quelquefois par extension le nom de Patois, à certaines façons de parler qui échappent aux gens de province, souvent même, quelque soin qu’ils prennent pour s’en défaire. Cela est du patois. Il a encore du patois.

(Académie 1798)

On y atteste trois phénomènes distincts:

l’objet entier: le langage du peuple et des paysans, particulier à chaque province. Nous sommes proches du référent moderne de patois comme glottonyme (cp idiome) ;

une partie de l’objet:  ces certaines façons de parler qui échappent aux gens de province, souvent même, quelque soin qu’ils prennent pour s’en défaire (cp idiotisme). On garde aussi ici quelquechose de l’ancienne valeur logonymique qui était celle du 17e siècle (cf 3.0.) ;

le nom de l’objet: le parler bourguignon (picard, etc.) s’appelle un patois (cp appellation). Il s’agit ici aussi du glottonyme.

Concentrons maintenant notre attention sur l’expression  Il a encore du patois attestée par cette source. Signifie-t-elle que le locuteur parle encore patois de temps en temps (objet entier: un idiome comme système – comme on l’entend au sens moderne), ou qu’apparaissent dans son discours des procédures particulières reconnaissables comme patoisantes (objet entier non plus linguistique mais discursif: des procédures jargonnantes, du galimatias, etc – comme on l’entendait au sens ancien), ou qu’il émaille son discours de bribes de patois, mots, expressions en situation d’interlecte (parties de l’objet-idiome). Il s’agit sans doute plus de la seconde ou de la troisième signification que de la première ou, en tout cas, au moins d’un peu des trois. Une attitude relativiste est inévitable dans l’interprétation de tout le texte. Cela signifie que toutes les expressions qui côtoient Il a encore du patois dans cette définition s’avèrent suspectes de ne renvoyer qu’à une partie de l’objet patois tel que nous l’entendons au sens moderne. Ceci parce que le concept de patois apparaît ici en voie de constitution comme concept épilinguistique glottonymique mais reste encore teinté de la vieille valeur logonymique. Vouloir rectifier ce « flou » sous prétexte de rigueur détruirait le mouvement d’évolution que l’on cherche justement à capter. Cet aphorisme et le précédent nous amènent directement à l’aphorisme suivant.

– APHORISME 5: Le discours ordinaire décrivant une réalité masque souvent – sciemment ou non – le processus d’engendrement de cette réalité [13].

Reprenons la même définition de patois mais dans les deux éditions ultérieures du Dictionnaire de l’Académie:

Le langage du peuple et des paysans, particulier à chaque province.Chaque province a son patois, Le patois bourguignon, picard, champenois, gascon, provençal etc. Parler patois. Je n’entends point son patois. Il parle en franc patois. Il me dit en son patois que…

Il se dit quelquefois, par extension, de Certaines façons de parler qui échappent aux gens de province. Cela est du patois. Il parle encore patois.

(Académie 1835, 1878)

On sait maintenant qu’il faut, dans ce cas-ci, se garder de trancher artificiellement nous même entre valeur logonymique et valeur glottonymique (elles coexistent pour un temps au 18e siècle – on goûtera ici le « par extension » faintaisiste du strict point de vue étymologique mais solide indice de l’installation de la seconde valeur à la « première » place en synchronie). Surtout quand les lexicographes tranchent pour nous, qui, à partir de 1835, éliminent à jamais l’exemple Il a encore du patois de 1798 (sa dernière reprise « fantomatique » semble être celle de Raymond 1835) au profit de Il parle encore patois, ce qui réoriente toute la coloration des autres exemples en consacrant la valeur glottonymique moderne. Une retouche lexicographique minime en apparence masque donc complètement tout le processus d’évolution complexe entre les deux grandes séries de valeurs du métaterme. Aveuglément et de façon non délibérée, le produit fini lexicographique consacre d’un seul coup le nouveau, sans égard pour l’ancien dont ce nouveau a lentement émergé.

Ces quelques caractéristiques du discours épilinguistique (il s’agit moins d’être exhaustif que de bien cerner ce qui servira notre propos) représentent autant d’invitations à la prudence dans l’analyse. Les cinq aphorismes concernant la méthode permettant d’appréhender adéquatement le discours épilinguistique se formulent comme suit:

– APHORISME 6: Le discours épilinguistique explicite ne doit pas nécessairement être décodé au premier degré. Il révèle souvent une tendance diamétralement contraire à celle qu’il explicite, tout en la masquant par illusion ou calcul [14].

Revenons à ces commentateurs de la pureté du français au Canada. Le simple fait qu’ils ressentent le besoin de parler de la langue en bien est hautement révélateur du fait que l’on a dû en parler d’autre part en mal. Il faut voir dans ces commentaires positifs une invitation à rechercher les commentaires négatifs auxquels ils répondent. Brunot nous en fournit un échantillon:

Bougainville a fait de son côté allusion au langage du pays, où l’accent est aussi bon qu’à Paris, mais où la « diction est remplie de phrases vicieuses empruntées de la langue des sauvages ou des termes de marine, appliqués dans le style ordinaire » [1757 – P.L.]. Le voyageur, on le sait, est peu favorable aux Canadiens. Il a bien exagéré en parlant des éléments linguistiques empruntés aux langues sauvages. Mais rabattrait-on sur ce point particulier quelquechose de ses affirmations, la contradiction demeure entre ces constatations et celles que nous venons de rapporter [cf. note 4 – P.L.].

(Brunot 1966b: 1074)

Il se révèle donc une dimension compensatrice dans les commentaires positifs sur la pureté du francais au Canada qui les transforme en de véritables révélateurs de l’existence hautement probable d’une situation contraire à celle qu’ils décrivent  attendu le fait, reconnu des philologues, que l’on tend à ne guère parler de ce qui fait consensus. Ceci ne fait pas de ces commentateurs des menteurs ou des fourbes, mais certainement les acteurs d’un débat ne pouvant pas être exempt de fondements objectifs. Il faudra constamment chercher derrière les propos d’un discours, leur contraire.

– APHORISME 7: Les jugements épilinguistiques explicites sont rares et généralement issus d’une minorité élitaire souvent non représentative. Il faudra, pour compenser les biais introduits par le statut social des commentateurs, leur préférer l’étude de la valeur ordinaire des logonyme ou des glottonyme [15].

Au 18e siècle, si le terme patois est déjà un glottonyme, il renvoit soit déjà à une langue soit plutôt à un dialecte, mais en tout cas à un système linguistique distinct. D’autre part, au 18e siècle toujours, si le terme patois n’est pas encore un glottonyme, il est nécessairement un logonyme renvoyant à des procédures discursives, à des façons de parler. Postulant cela sans détenir le détail historique de l’analyse (cf 3.0.), lisons ce commentaire de Beauzée dans l’article langue de l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert:

Si la nation est une par rapport au gouvernement, il ne peut y avoir dans sa manière de parler qu’un usage légitime: tout autre qui s’en écarte dans sa prononciation, dans les terminaisons, dans la syntaxe ou en quelque façon que ce puisse être, ne fait ni une langue à part, ni une [sic] dialecte de la langue nationale ; c’est un patois abandonné à la populace des provinces et chaque province a le sien.

(cité par Tabouret-Keller 1986: 149)

Si on s’efforce d’éviter de lire ce texte avec notre regard moderne, on est gagné par l’impression que Beauzée refuse la valeur de glottonyme au terme patois en posant une sorte de trichotomie langue/dialecte/parler déviant (« qui s’écarte »). Utilise-t-il donc encore le concept de patois dans l’ancien sens logonymique ? Rien n’est moins sûr non plus puisqu’il tombe très clairement sous le sens que Beauzée ne décrit pas ce que le spectre sociolinguistique est mais disserte sur ce qu’il devrait être. Nous sommes dans une évaluation de légitimité normative selon les critères de valeur de la bourgeoisie des Lumières en ascension. « Légitimité donc de la langue, légitimité aussi des dialectes mais exclusion des patois. » (Tabouret-Keller 1986: 149). Ce jugement épilinguistique explicite est nul en information sur ce que pouvait être la distinction objective entre langue, dialecte et patois au 18e siècle. Le statut du terme patois y est particulièrement obscur malgré la clarté toute apparente du propos: c’est l’être excécré, sans plus. Seul le sens ordinaire du métaterme, donné, dans l’Encyclopédie, à l’article patois lui-même (cf 4.0.), clarifira les choses sur son statut de glottonyme.

– APHORISME 8: La tendance à projeter artificiellement des découpages conceptuels modernes sur les organisations conceptuelles du passé peut masquer des faits objectifs.

On peut signaler l’exemple de l’événement de la Seigneurie de Lauzon développé en 1.0. (Brunot). Beaucoup de nos certitudes épilinguistiques sont ébranlées par ce fait, comme l’a déjà montré l’historien Zumthor sur une opposition à laquelle nous croyons tous:

Au reste, l’opposition latin-langue vulgaire me semble trompeuse quand on l’applique par principe au contenu de documents carolingiens ; elle n’est utilisable qu’au terme de l’examen. Cette opposition est, dans un certain sens, une notion moderne, du moins elle ne semble s’être historiquement dégagée que de façon extrêmement lente, à la suite de la « Renaissance carolingienne » et comme une conséquence indirecte de celle-ci. A la limite, on pourrait concevoir les termes de lingua romana, lingua rustica, dans les textes des VIIIe-IXe siècles, comme traduisant, dans la conscience linguistique d’alors, une simple opposition de styles: c’est seulement a posteriori que nous pouvons, prudemment, la traduire par une opposition linguistique, en évitant d’être dupe de ce qu’a d’artificiel ce procédé.

(Zumthor 1959: 217) [16].

– APHORISME 9: La supposition d’un certain fait historique ponctuel non vérifié repose nécessairement sur une succession d’implications établies à partir des conséquences socio-économiques découlant de faits historiques vérifiés afférents à ce fait non vérifié [17].

On sait d’une part qu’aux 17e et 18e siècles, les dictionnaires ne circulent que sur un marché se réduisant à des cercles fort restreints, ce qui entraine une concurrence farouche surtout à partir du boom de la lexicographie monolingue du 17e siècle. D’autre part, on sait que les dictionnaires se copient entre eux parfois sur de longues périodes, ce qui éloigne leur produit de la réalité linguistique, déjà restreinte d’autre part à l’idiome de la clientèle cible, c’est-à-dire à un acrolecte de classe élitaire. Chacun de ces facteurs pris isolément pourrait de prime abord inciter à se méfier des sources lexicographiques pour l’étude de la valeur épilinguistique des logonymes et des glottonymes à une époque donnée. Mais la pression combinée de ces deux facteurs fait que le contenu des dictionnaires devra inévitablement se rapprocher tendenciellement de la réalité linguistique effective. Sur un étroit marché cherchant à s’élargir, des ouvrages se copiant déjà massivement entre eux en viennent à ne plus disposer que du corpus de la langue réelle pour s’améliorer ou s’augmenter. Ainsi chaque définition lexicographique renouvellée pour un terme considéré, si celui-ci a la chance de faire partie de l’acrolecte que le dictionnaire accueille dans sa nomenclature, s’avérera suffisamment (r)ajustée au réel pour qu’on puisse s’y fier. Ce sont les très nombreuses unités absentes de l’acrolecte accueilli par le dictionnaire qui restent dans les limbes. Les sources lexicographiques sont donc lacunaires par ce qu’elles omettent plus que par ce qu’elles décrivent.

– APHORISME 10: L’étude de la valeur ordinaire d’un logonyme ou    d’un glottonyme est le point de départ méthodologique nécessaire d’une compréhension plus vaste de l’horizon général des représentations épilinguistiques [18].

Le développement formant la suite de cet exposé devrait fournir la démonstration de ce dernier aphorisme. Signalons que l’idée de « valeur ordinaire » ne vise pas à laisser croire que les unités lexicales figurant dans la nomenclature d’un dictionnaire sont exemptes de toutes déterminations sociolinguistique. Une unité est toujours « ordinaire » dans un spectre sociolinguistique donné. « Ordinaire » signifie toujours ordinaire pour (une classe sociale donnée, soit celle que représente le lexicographe ou son équipe). Ceci étant clairement assumé, il découle de nos remarques précédentes (voir APHORISME 9) que les supports lexicographiques du passé sont nos moyens maxima d’accès au discours ordinaire disparu (cf. note [15]), surtout si on recoupe une somme suffisante de sources entre elles et avec des attestations linguistiques directes (elles aussi inévitablement marquées au coin de leurs déterminations socio-historiques).

3.0. Le concept de PATOIS au 17e siècle et au début du 18e siècle

Le concept de patois est défini comme suit par les principaux dictionnaires français entre 1611 et 1750 (sur la fiabilité des dictionnaires comme sources d’informations ordinaires, voir APHORISME 9 et 10):

Gibridge [charabia inintelligible, baragouin]

clownish language [langage clownesque]

rustical speech (or behaviour) [parler (ou comportement) paysans]

(Cotgrave 1611)

grossier langage du vulgaire, an termes & ramage du païs mal poli: Plebeium idioma. Incultum plebis idioma. Agrestis dictio. Rusticana dictio. Agrestis ritus sermo. Rusticani moris oratio.

(Monet 1636)

langage de païsan, ou du vulgaire

parler son Patois .i. son langage maternel & grossier.

(Oudin 1640)

a gibbridge [charabia inintelligible, baragouin]

or Country Speech [parler paysan]

Il a harangué le Roi en son patois

he hath haranged the King in his own country Speech

(Miège 1677)

Sorte de langage grossier d’un lieu particulier & qui est différent de celui dont parlent les honnêtes gens.

Les provinciaux qui aiment la langue viennent à Paris pour se défaire de leur patois. Il parle encore le patois de son village. Parler patois.

(Richelet 1680)

Langage corrompu & grossier tel que celuy du menu peuple, des paysans & des enfans qui ne sçavent pas encore bien prononcer.

On le dit aussi des étrangers dont on n’entend point la langue. J’ai disné avec des Allemans, mais ils ont toujours parlé en leur patois, je n’y ay pû rien comprendre.

(Furetière 1690)

Langage rustique, grossier comme est celuy d’un païsan, ou du bas peuple. Je n’entends point son patois, il parle un franc patois, il me dit en son patois que…

(Académie 1694, 1718, 1740)

Langage corrompu & grossier tel que celui du menu peuple, des païsans et des enfans qui ne sçavent pas encore bien prononcer. Incultus plebis sermo, vel vernacula lingua.

(Trévoux 1704, 1721, 1732, 1752, 1771)

Langage rustique, grossier, tel que celui du menu peuple, ou des païsans. Je n’entens point son patois. Il parle en franc patois. Il parle encore le patois de son village. Le patois de Bergame passe pour si ridicule que tous les Arlequins d’Italie affectent de le parler  Miss.

En bel esprit qui creuse & subtilise,

Je veux me faire un patois à ma guise  Du Cer. [Cerisy Habert]

On le dit aussi des étrangers dont on n’entend point la langue. J’ai diné avec des Allemans, mais ils ont toûjours parlé en leur patois, je n’y ai pû rien comprendre.

(Furetière 1727)

[sermo rusticanus] Sorte de langage grossier d’un lieu particulier & qui est différent de celui que parlent les honnêtes gens. (Les provinciaux qui aiment la langue viennent à Paris pour se défaire de leur patois). Voïez Jargon.

(Richelet 1732)

[Langage corrompu et grossier]

Rusticanus sermo, rusticani sermonis. Vitiosus & agrestis sermo. Plebeium & agreste loquendi genus.

(Danet 1735)

Ces valeurs se maintiennent sporadiquement après 1750:

Langage rustique, grossier comme est celuy d’un païsan, ou du bas peuple. Je n’entends point son patois, il parle un franc patois, il me dit en son patois que…

On donne aussi quelquefois par extension le nom de patois, à certaines façons de parler qui échappent aux gens de Province, souvent même, quelque soin qu’ils prennent pour s’en défaire.

(Académie 1762)

Langage rustique, comme celui d’un paysan, ou du bas peuple; jargon

Country speeche [parler paysan]

gibberish [charabia inintelligible, baragouin]

cant [jargon, argot]

brogue [accent du terroir]

(Chambaud 1805)

Les dictionnaires actuels qui se spécialisent dans la langue du 17e siècle ont bien senti la nuance et la maintiennent:

Langage inintelligible, charabia: On entendit à son exemple [du lion] Rugir en leur patois messieurs les courtisans (La Font., F. VIII, 14). Il parle un franc patois (Acad, 94).

Auj. « parler local homogène, distinct de la langue centrale d’un pays, mais de même origine que celle-ci ».

(Dubois et Lagane 1965)

On corrobore ici un fait déjà pressenti par Péronnet (1984: 85-86): le concept de patois servait à cette époque à exprimer subjectivement le discrédit d’un they-code plus qu’il ne circonscrivait un idiome comme réalité objective. Reprenons les principales valeurs de ce type particulier de logonyme.

Grossièreté: Les qualificatifs de grossièreté sont à relativiser, en ce sens qu’ils pourraient bien entremêler le jugement épilinguistique immédiat du lexicographe à la présentation du sens du mot (ils seraient « encyclopédiques » plutôt que lexicographiques en quelque sorte ; voir APHORISME 7). On l’observe notamment chez Monet (1636) et Richelet (1680). Malgré tout, ce fait, combiné à l’absence d’auto-désignation par le logonyme (voir APHORISME 2, le cas cité par Furetière 1727 est un intéressant contre-exemple satirique où patois semble désigner un idiolecte partiellement artificiel qui serait inaudible aux autres), autorise certainement à y voir objectivement une nette valeur dépréciative ou péjorative.

Altérité: le patois c’est le langage de l’autre, et l’autre ici c’est d’abord ce que le lexicographe n’est pas: menu peuple, paysan, enfant, étranger, gens malhonnêtes, voir notamment Furetière (1690). Le biais subjectivé apparaît ici. Tout en maintenant éventuellement le même sens à patois, un représentant d’un autre groupe social aurait peut-être fourni une autre moisson d’exemples de l' »autre » (voir APHORISME 1). Il y a ici un relativisme objectif dans la désignation, ni plus ni moins. Mais le point important ici c’est que le logonyme désigne en vrac toute l’altérité, sans que des découpages nuançant cette altérité ne soient jugés nécessaires [19].

Inintelligibilité: il est indifférent de savoir si elle est totale (comme dans le cas d’étrangers qui parlent entre eux, où l’on voit émerger une valeur d’allo-glottonyme) ou partielle (comme dans le cas du peuple, du « vulgaire » ou des enfants). Il y a ici amalgame entre inintelligibilité totale et inintelligibilité partielle (voir APHORISME 4). Quelque part, tout ce qui est autre est peu ou pas intelligible [20]. C’est l’idée, maintenue volontairement non équarrie, d’un charabia ou d’un baragouin.

Le souvenir d’un hypocoristique ironique plus large subsiste encore (langage clownesque, cri d’animal, comportement grossier -cf. Orr 1955). Mais le sens massivement attesté est bien celui d’un strict logonyme, c’est-à-dire d’une appellation renvoyant à un ensemble vaste et volontairement indéfini de procédures discursives dont on se démarque et que l’on fustige. Parmis ces procédures, il est certain que l' »autre idiome » est un cas de figure possible, mais on réfère alors à celui-ci en tant qu’altérité et inintelligibilité dépréciés plutôt qu’en tant que système linguistique particulier. Aux 17e et 18e siècles, patois entre à peine dans un mouvement d’évolution vers le glottonyme [21], comme le prouve notamment la récurrence accusée du centrage sur le peuple et les paysans. Ces derniers vont finalement l’emporter sur les animaux, les enfants, les étrangers et le « vulgaire » comme locuteurs du patois, quand le métaterme deviendra glottonyme.

4.0. Le concept de PATOIS au milieu du 18e siècle et chez les correspondants de l’abbé Grégoire

Le concept de patois est défini comme suit par les principaux dictionnaires français entre 1751 et 1835 (sur la fiabilité des dictionnaires comme sources d’informations ordinaires, voir APHORISME 9 et 10):

Langage corrompu tel qu’il se parle presque dans toutes les provinces: chacune a son patois ; ainsi nous avons le patois bourguignon, le patois normand, le patois champenois, le patois gascon, le patois provençal etc. On ne parle la langue que dans la capitale. Je ne doute point qu’il en soit ainsi de toutes les langues vivantes & qu’il n’en fut ainsi de toutes les langues mortes. Qu’est-ce que les différents dialectes de la langue grecque, sinon les patois des différentes contrées de la Grèce.

(Diderot et d’Alembert 1751)

Le 1ier degré de corruption dans les langues, dit l’Ab. Girard, vient du défaut d’éducation, ou d’un manque d’attention au bon usage. Le second, du mélange de l’anciène avec la nouvelle façon de parler, qui a formé divers langages particuliers, qu’on nomme patois, dont la connoissance peut servir à pénétrer dans l’origine des langues et des Peuples. Tels sont le bas-breton, l’auvergnat, le provencal etc – Le bas-breton n’est pas un patois: c’est l’anciène langue celtique. Le patois conserve toujours quelque analogie avec la langue commune, le bas-breton n’en a aucune avec la langue française.

(Féraud 1787)

On appelle ainsi Le langage du peuple et des paysans, particulier à chaque province. Parler patois. Je n’entend point son patois. Il parle un franc patois. Il me dit en son patois que…

On donne aussi quelquefois par extension le nom de Patois, à certaines façons de parler qui échappent aux gens de province, souvent même, quelque soin qu’ils prennent pour s’en défaire. Cela est du patois. Il a encore du patois.

(Académie 1798)

Le langage du peuple et des paysans, particulier à chaque province.Chaque province a son patois, Le patois bourguignon, picard, champenois, gascon, provençal etc. Parler patois. Je n’entends point son patois. Il parle en franc patois. Il me dit en son patois que…

Il se dit quelquefois, par extension, de Certaines façons de parler qui échappent aux gens de province. Cela est du patois. Il parle encore patois.

(Académie 1835, 1878)

Langage corrompu, tel que le peuple le parle dans les provinces. Chaque province a son patois, Le patois bourguignon. Le patois normand. Le patois champenois. Le patois gascon. Le patois provençal etc. Je n’entend point son patois.

(Laveaux 1820)

Langage corrompu, dialecte particulier que le peuple parle dans les provinces. Chaque province a son patois, Le patois bourguignon. Le patois normand. Le patois champenois. Le patois gascon. Le patois provençal etc. Je n’entend point son patois.

(Laveaux 1828)

Sorte de langage particulier à un pays ; langage rustique du peuple, des paysans de certaines provinces (parler — ; vilain — ; joli — ; — doux, aigre).

(Boiste 1834)

Langage du peuple et des paysans particulier à chaque province. Parler patois.

– Certaine façon de parler qui échappe à des personnes de province, quelque soin qu’ils aient de la cacher. Il a encore du patois.

(Raymond 1835)

Les nouvelles valeurs sont corroborées par l’apparition de dérivés:

Patoiser v.n. parler patois ; imiter le patois v.a. ( — un rôle, un couplet), -sé, e, p (rôle, couplet -sé, chanson -ée).

(Boiste 1834)

Patoiser: v. n. et a. (art dram.) Parler patois ; imiter le patois || Rendre patois. Patoiser un rôle.

(Académie-Complément 1842)

Ces valeurs glottonymiques du terme patois vont se maintenir après 1835, puis vont se sophistiquer en une seconde valeur glottonymique, sous l’influence montante des disciplines savantes, notamment de la linguistique historique:

Langage du peuple, des paysans, particulier à une province.

(Wailly 1853)

Sorte de langage grossier du peuple, et surtout des paysans, particulier à quelques provinces.

(Landais 1853)

Langage du peuple et des paysans, particulier à chaque province: chaque province a son patois, patois namurois, montois, liégeois.

(Carpentier 1860)

Parler dialectal, ordinairement privé de culture littéraire et réservé à la conversation familière.

Le  — bourguignon, picard etc. Les patois du midi de la France. P. plaisant. L’Ane… Se plaint en son —  La F. Fab. III, 1.

(Hatzfeld et Darmesteter 1871)

On pourrait finalement citer Littré (1863), Larousse (1865), Berthelot et alii (1885), etc. Les grands trainards que sont la série des dictionnaires de l’Académie finissent par se rajuster, début 20ième siècle:

Variété d’un dialecte, idiome propre à une localité rurale ou à un groupe de localités rurales. Le patois des environs d’Arras. Les patois picards. Parler patois. Je n’entends pas son patois.

Par analogie, il désigne, dans un sens péjoratif une Langue pauvre et grossière, empreinte de rusticité et de vulgarité. Ce maudit patois ne saurait rendre de semblables délicatesses de pensée.

(Académie 1932)

Une première valeur glottonymique s’installe donc graduellement dans la position dominante à partir des travaux des encyclopédistes. L’association systématique aux noms des provinces est un moment crucial de cette évolution. Les jugements épilinguistiques explicites prétendant que les patois sont partout ou seulemnt dans quelque provinces sont à prendre avec prudence (voir APHORISME 7). Par contre l’idée, omniprésente avant 1835, de « corruption » de la langue est très importante pour ce qu’elle révèle (plus que pour l’analyse historique, aujourd’hui jugée fantaisiste, qu’elle prétend assoir, voir APHORISME 3). On la retrouve aussi chez les correspondants de Grégoire:

Le patois de Salins, de la ci-devant Franche Comté et de la ci-devant Bourgogne, est un vieux français corrompu. Chacun des villages ou j’ai été et dont j’ai entendu parler modifie tellement cette source commune de son langage, qu’il diffère au point d’être presque méconnaissable.

(Grégoire 1880: 213)

A travers ce concept de « corruption », c’est le lien génétique entre tous les idiomes d’oïl – dont le français – qu’il faut décoder. Diderot et D’Alembert (1751) et Féraud (1787) sont particulièrement explicites sur ce point. En termes modernes, on dira que cette première valeur glottonymique stabilisée au 18e siècle renvoie à des dialectes (au sens américain) plutôt qu’à des langues. Ceci s’ajoute au fait que la question de l’inintelligibilité disparait en même temps que celle de la grossièreté inacceptable dans la batterie des définitions postérieure à 1750. C’est qu’elles allaient de pair ici, cela ne semble pas faire de doute, et la fin du rejet semble se coupler au début reconnu de la « compréhension » (dans tous les sens du terme). Un corrolaire important de ce fait est que, par delà des pusillanimités encore accusées, patois peut désormais servir d’égo-glottonyme, c’est à dire renvoyer à un we-code:

Mais ce terme « souleur », qui signifie dans notre patois langrois ce serrement d’âme qu’on éprouve subitement par quelque terreur panique, est-il ou n’est-il pas françois.

(Banque de données du TLF/page 17/N526/DIDEROT.D/LETTRES A SOPHIE VOLLAND T.1/ 1762 1762 T.2)

Il est en fait saisissant de confirmer que le début du déclin effectif des patois est concomitant à l’affinement de leur existence dans les consciences. Ce double mouvement va s’accentuer au 19e siècle jusqu’à une quasi-sacralisation, comme on le sait.

Malgré les biais de l’enquête de Grégoire [22], on arrive à constater que l’opposition (espèce de) patois/(mauvais) français existe pour ses correspondants, même dans les régions d’oïl:

La langue française n’est principalement en usage que dans nos villes et entre les personnes aisées. Les gens de la campagne l’entendent, mais ne s’en servent point entre eux. Ils parlent une espèce de patois qui est unique dans chaque paroisse.

(Grégoire 1880: 220)

Ce patois varie peu de village à village, mais il varie beaucoup de ce duché aux Pays-bas, où l’idiome français a moins gagné et les langues du Nord beaucoup. Les campagnards s’énoncent également en patois et en mauvais français, mais c’est en cette dernière langue que se prononcent les discours publics et que s’écrivent les actes obligatoires et judiciaires ; cet usage est très ancien.

(Grégoire 1880: 234)

De nouveau, si tout autorise à voir ici la coexistence de quelque chose comme deux systèmes linguistiques, rien par contre ne permet de conclure qu’ils sont sans intelligibilité mutuelle. D’autant plus que le métaterme patois n’est très souvent qu’un allo-glottonyme derrière lequel se cachera encore souvent l’idée que le patois c’est autre, c’est ailleurs que chez nous. Dès lors, une fois ouverte par Grégoire la boîte de Pandore, ce n’est pas l’espérance mais souvent l’ignorance qui reste au fond. Placé par l’autorité républicaine dans la situation de dire quelque chose à propos des patois, le commentateur épilinguistique lorsqu’il ne se sent pas patoisant ne sait pas s’il y a intelligibilité entre les idiomes ou non, ce qui invalide complètement la certitude qu’il n’y en aurait pas:

1. – L’usage de la langue française est-il universel dans votre contrée ? Y parle-t-on un ou plusieurs patois?

– Oui, l’usage de la langue française est universel dans notre contrée, mais en général on le parle mal ; on n’y parle aucun patois. Le peuple des villes et les gens de la campagne parlent un français altéré, corrompu, qui ne diffère guère de village [à village], de bourg à bourg ; cependant on y remarque souvent quelques nuances.

2. – Ce patois a-t-il une origine ancienne et connue ?

– J’ignore absolument l’origine de cet espèce de patois ; par conséquent je ne peux vous en faire connaître l’ancienneté.

3. – A-t-il beaucoup de termes radicaux, beaucoup de composés ?

– Puisqu’à proprement parler ce n’est pas un véritable patois, on ne peut savoir s’il a beaucoup de termes radicaux et beaucoup de composés. Je crois cependant qu’ils dérivent presque tous du français.

(Grégoire 1880: 273)

Je serais bien flatté, Monsieur, s’il régnait quelque patois dans ma paroisse, de vous en développer le caractère et les nuances, et je le pourrais. Mais, en général, il n’y a point de patois dans la province de Berry, dont j’ai eu lieu de parcourir les différents cantons. La Marche, le Limosin [sic], l’Auvergne qui nous avoisinent ont des patois différents. Les cantons du Berry, qui tous parlent français, ne diffèrent entre eux que par la briéveté ou l’allongement de la prononciation, par l’elévation ou l’abaissement des finales. Les paysans ne font que des fautes de grammaire comme ceux des environs de Paris.

(Grégoire 1880: 269)

Avec la linguistique historique du 19e siècle, patois deviendra un glottonyme désignant une langue minoritaire souvent non intelligible pour les locuteurs de la langue majoritaire. Voici un exemple évident de cet emploi:

[En Afrique, au temps de la domination romaine] le punique n’était employé que comme patois, et la plupart de ceux qui le parlaient entendaient le latin.

(Paris 1872: 12)

Ce sens persiste dans de nombreux usages métalinguistiques contemporains. Hadjadj, qui a procédé à « des enquêtes menées sur le terrain aux confins du domaine linguistique nord-occitan, en Auvergne, et du domaine franco-provençal, en Forez ». (Hadjadj 1981: 72) définit ainsi le métaterme patois:

Nous avons appelé `patois’, un idiome nettement distinct de la variété locale de la langue nationale, par sa phonologie, sa morphologie, sa syntaxe et son lexique, exclusivement oral, utilisé par des bilingues au sein de petites communautés vivant à la campagne, et considéré par ceux qui l’emploient comme un idiome doué de moins de prestige que la langue nationale.

(Hadjadj 1981: 73-74)

Or, il n’est vraiment pas assuré que les commentateurs épilinguistiques du 18e siècle, des encyclopédistes aux correspondants de Grégoire, en étaient déjà là. En effet, il y a glottonyme et glottonyme, et le fait que l’on reconnaisse qu’un idiome forme un système distinct du nôtre n’implique pas automatiquement une théorie sous-jacente sur son intelligibilité ou son inintelligibilité pour nous. Ce « manque » est d’ailleurs très probablement à l’origine de l’émergence du sens moderne du métaterme dialecte:

Si le mot de dialecte étoit en usage parmi nous [écrit Du Marsais à l’article dialecte de l’Encyclopédie – P.L.], nous pourrions dire que nous avons la dialecte picarde, la champenoise ; mais le gascon, le basque, le languedocien, le provencal ne sont pas des dialectes: ce sont autant de langages particuliers dont le français n’est pas la langue commune, comme il l’est en Normandie, en Picardie et en Champagne.

(cité par Tabouret-Keller 1986: 148-149)

Un quiproquo plus insidieux s’instaure donc ici, qui n’a d’ailleurs pas échappé à certains des correspondants de Grégoire (voir De Certeau et alii 1975: 59). La proximité sémantique entre la première valeur glottonymique de patois (celle des encyclopédistes) et la seconde (celle de Paris, Hadjadj et nous tous) masque en effet les différences profondes qui persistent. Projeter le découpage moderne sur l’axe de l’intelligibilité mutuelle à une époque où le problème n’est pas encore posé de cette manière, où le concept qui soulève cette question (« dialecte ») émerge à peine des études grecques, relève du pur anachronisme (voir APHORISME 8).

En résumé et pour conclure on peut proposer les trois petites traductions suivante pour une expression qui semble avoir traversé les âges en se modifiant profondément sans que cela n’y paraisse trop: il s’exprime en son patois.

– 17e siècle: « il parle à sa manière »

Combien est-il plus beau d’ouir un paysant, un marchand parlant en son patois, et disant de belles propositions et véritez, toutes seiches et cruës, sans art ny façon, et donnant des advis bons et utiles, produicts d’un sain, fort et solide jugement.

(Banque de données du TLF/page 44/Q523/CHARRON.P/DE LA SAGESSE, TROIS LIVRES/1601 LIVRE 1 CHAPITRE 6)

– 18e siècle: « il s’exprime dans son parler »

La générosité de ce paysan, plus naïve encore dans son air et dans son patois, me porta à accepter ses offres.

(Banque de données du TLF/page 24/Q557/VARENNE,J/MEMOIRES DU CHEV. DE RAVANNE/1740)

– 19e et 20e siècles: « il s’exprime dans sa langue ».

La femme d’un de mes cousins (d’ailleurs « française » et patoisante de fraîche date) s’excusait, en ma présence, de parler patois au domestique: celui-ci, et tout le village avec lui, eût été scandalisé d’être commandé en français, et ma cousine eût été accusée de « fransquillonner ».

(Bruneau 1955: 166)

5.0. « Nous croyons, au contraire, que tous les `patoisants’ des régions de langue d’oïl se comprenaient »

Revenons maintenant au débat sur le « choc des patois » en Nouvelle-France. Barbeau (1984), repris sans aucune critique par Leclerc 1986, défend donc à ce sujet la thèse traditionnelle de la non compréhension mutuelle des patois d’oïl entre eux et avec le français et de la disparition en Amérique des premier au profit du second lors de l’implantation des colons venus de différentes régions de France.

Asselin et McLaughlin (1981) avaient cependant proposé une critique à la fois hardie et pertinente de cette thèse traditionnelle. La position du « choc des patois » se base en effet sur un certain nombre de conjectures à partir du discours de commentateurs des 17e et 18e siècles pour tenter de délimiter qui pouvaient être les « parlant patois » de ce temps. La thèse d’Asselin et McLaughlin a démontré qu’à cette époque, le concept de « patois » n’avait pas la valeur métalinguistique particulière qu’il revêt depuis le 19e siècle, c’est-a-dire la seconde valeur glottonymique dégagée en 4.0., qui est celle qu’assument spontanément, comme le fit jadis Brunot, les lecteurs actuels des anciens commentateurs. Une sorte de quiproquo épilinguistique s’est donc instauré à travers les siècles autour de ce concept, et ceci a des conséquences non négligeables sur la compréhension des phénomènes sociolinguistiques afférents à l’implantation du français en Amérique.

En effet, comme patois signifiait aux 17e et 18e siècles quelquechose se rapprochant plus de ce que nous appellerions aujourd’hui « parler vernaculaire », c’est toute la thèse du choc d’idiomes étanches et sans compréhension mutuelle qui se trouve remise en question dans l’analyse du discours épilinguistique. Nous chercherons maintenant à démontrer que la manipulation du concept de patois avant 1790 et chez certains correspondants de l’abbé Grégoire suggère nettement une intelligibilité mutuelle des patois d’oïl assez tôt au 18e siècle. Nous prétendons que ce phénomène s’est manifesté avant et pendant les grandes émigrations en Amérique.

Des commentaires des correspondants de Grégoire, qui portent tous sur des idiomes de langue d’oïl, on dégage une première série qui véhicule l’idée, encore massivement reçue aujourd’hui, que c’est la pression du français qui a rapproché « par le haut » [23] les parlers vernaculaires (sur la valeur des analyses épilinguistiques exprimées explicitement, voir APHORISME 7):

Je crois qu’on se rapproche du français ; cependant le patois se perpétuera, si vous n’y mettez ordre, et j’approuve infiniment votre idée de vouloir que la Révolution se fasse sur cet objet comme sur les autres.

(Grégoire 1880: 204)

Le langage, comme les moeurs de ce canton, se ressent de la proximité de la capitale ; s’il manque d’urbanité, il est exempt de grossièreté. C’est un vieux français, tel qu’on le trouve dans la bouche du peuple de Paris, et que tout homme sachant le français peut entendre.

(Grégoire 1880: 218)

Ce patois a ses termes propres pour certaines plantes, certains bois, certaines maladies, et pour les instruments qui sont propres à la culture qui lui est particulière. Mais, pour les arts, les métiers, le commerce, ses termes sont presque les mêmes que ceux de l’idiome national. Dans le droit coutumier, il y a aussi des termes propres ; il est impossible de donner la nomenclature propre et exclusive de ce patois.

(Grégoire 1880: 225)

Le patois du duché de Bouillon a beaucoup dégénéré de l’ancien wallon. Depuis une centaine d’années, il a adopté un grand nombre de mots et d’expressions françaises [sur ce type d’analyse historique, voir APHORISME 3 – P.L.], principalement dans la conjugaison des verbes: cela vient de ce que cette souveraineté, étant limithrophe du royaume de France et sous sa protection spéciale, y a des relations continuelles.

(Grégoire 1880: 232)

On trouve dans le patois wallon une grande partie des radicaux français, outre un grand nombre de termes et de locutions très énergiques qui manquent à ce dernier idiome.

(Grégoire 1880: 233)

L’usage de la langue française est général dans notre pays ; ils entendent tous le français, et disent, au lieu de Nous voulons, Je voulons, etc.

(Grégoire 1880: 227)

Il est clair que, dans ces propos « on fait découler le statut pour le locuteur du statut officiel, institutionnel, des codes en usage » (Drettas 1981: 92). Mais, ces exemples, particulièrement le dernier, révèlent de toute façon une grande proximité entre les parlers vernaculaires d’oïl dont le français. Le discours épilinguistique n’étant pas à prendre au premier degré (APHORISME 6) et une proposition pouvant masquer son contraire, on peut envisager que ce sont peut être les parlers d’oïl qui ont assuré la pérennité et la diffusion du français « par le bas ». D’autant plus que, dans la présentation de cette intelligibilité mutuelle patois/français, les corespondants de Grégoire sont loin de toujours penser le français comme un acrolecte civilisateur. Ils le voient souvent comme un simple parler voisin:

Tous les montagnards entendent le français, et la plus grande partie sait s’énoncer dans cette langue. Ils s’entendent entre eux, preuve de l’analogie des patois ou de la communication des habitants.

(Grégoire 1880: 203)

La plupart des mots ont une affinité marquée avec le français, et la terminaison seule est changée ; ex.: la téta pour dire la tête. Ils substituent volontiers l’a à l’e muet pour les finales. L’e muet serait-il un raffinement des peuples amollis ?

(Grégoire 1880: 201)

Les termes radicaux du patois de Franche-Comté sont les mêmes que ceux du français. Il n’est point riche comme le languedocien et le provençal ; il a peu de mots composés, mais il renferme quelques mots d’une énergie très pittoresque.

(Grégoire 1880: 214)

Il y a affinité, pour ne pas dire identité, avec le français; la différence consiste principalement dans la transposition des lettres qui composent le mot, dans la substitution d’une voyelle à une autre, comme dans les mots suivants: Mocan, au lieu de Mâcon ; tarre au lieu de terre; dans le retranchement ou addition d’une voyelle, comme il suit: le foua, au lieu de feu ; le pan, au lieu de pain ; le cheneve au lieu de chanvre etc.

(Grégoire 1880: 221)

A cela s’ajoutent les cas où l’intelligibilité entre les variétés vernaculaires est objet d’analyse en dehors d’une simple mention du français:

On citera que le patois de Dijon diffère de celui de Beaune, qui à son tour diffère de celui de Châlon, de la Bresse et du Morvan. Mais c’est toujours le même patois, et l’on peut dire qu’il n’y a radicalement qu’un seul patois.

(Grégoire 1880: 224)

Les travaux de Niederehe (1985) reculent cette proximité des parler d’oïl et du français jusqu’au 17ième siècle en invoquant la pression grammairienne comme ciment (cf. note [23]). D’accord avec la première partie de la proposition, on invoquera Balibar et Laporte pour critiquer la seconde:

Une chose est d’intervenir directement sur les pratiques linguistiques (par exemple en rendant obligatoire l’usage du français), autre chose est que certains « facteurs matériels » (par exemple le développement des moyens de communication) interviennent – sans que ce soit leur objectif premier – sur les échanges linguistiques.

(Balibar et Laporte 1974: 48)

En prenant le discours épilinguistique comme guide, on s’est rendu compte que, sur la question de l’intelligibilité, la piste patois se perd en deça de 1750 et surtout au 17e siècle où l’attitude de rejet des commentateurs introduit un biais qui nous renseigne plus sur ces commentateurs que sur ce qu’ils commentent. On apprend, en fait, qu’ils donnent comme incompréhensible ce qu’ils jugent innacceptable sans qu’on sache trop ce qu’aurait été leur degré de compréhension effectif s’ils avaient accepté la différence. Les correspondants de Grégoire, quant à eux, perpétuent le jugement d’inacceptabilité, mais les idiomes qu’ils décrivent ne semblent pas trop « s’entrechoquer » pour ce qui en est de l’intercompréhension. Il en est d’ailleurs autant de tous les autres commentateurs cités directement ici. A les lire, le « patois » semble se comprendre sans difficulté et nulle part il n’est fait explicitement mention de quoi que ce soit ressemblant à du bilinguisme. Hasardons maintenant une hypothèse. Les parlers d’oïl forment très tôt une manière de « mayonnaise » [24] susceptible de « prendre » à tout moment, sans qu’il faille invoquer la langue de Paris – qui fut longtemps loin de détenir l’homogénéité sociolinguistique qu’on lui impute [25] – pour expliquer le liant. Tôt, les « patoisants » se comprennent entre eux parce qu’ils savent retracer ce qu’ils ont de commun en dehors de toute culpabilité linguistique (cf. note [6]). Si cette affirmation a quelque chose de vrai, les témoignages épilinguistiques devraient fournir des indices de cette intelligibilité mutuelle. C’est justement le cas pour au moins une de nos attestations. Ainsi, nous ne pensons pas que, dans le récit suivant, on ait appliqué « la convention littéraire de l’intercompréhension des personnages par delà les différences linguistiques » (Dubuisson 1982: 215):

Il est vrai qu’elle avoit eu la malice de faire mettre l’un auprès de l’autre un palfrenier poitevin, qui ne sçavoit que son patois, et une servante de cuisine qui ne sçavoit que le bas normand, qu’elle disoit qu’elle vouloit faire marier ensemble, et qui se faisoient des contes l’un à l’autre, contre qui la gravité de Caton n’auroit pas tenu, et je vous avouë que le tems [sic] que j’y passai ne m’ennuya pas.

(Banque de données du TLF/page 544/Q332/CHASLE.R/LES ILLUSTRES FRANÇOISES/1713 M.DUPUIS ET MME DE LONDÉ)

Nous ne pensons pas faire une prospective trop naïve en prétendant que, quittant le simple repérage sémasiologique (patois, dialecte ou idiome) au profit d’une recherche épilinguistique plus vaste portant directement sur le contenu des commentaires ordinaires, il serait possible de trouver un bon nombre de témoignages de ce genre à l’époque contemporaine aux grandes émigrations en Amérique, et ce, en dépit du fait que, sur la question de l’intelligibilité mutuelle, le phénomène de découplage entre la sensibilité épilinguistique des locuteurs (ils considèrent les idiomes comme différents) et les faits linguistiques objectifs (il y a intelligibilité mutuelle entre les idiomes) est méconnu voire occulté dans le champ francophone (pour des exemples du phénomène dans d’autres cultures, voir Siegel 1985: 363-365). On peut aussi affirmer qu’il suffirait en fait de fort peu de témoignages épilinguistiques de ce type pour qu’il devienne possible de proposer, au plan hypothétique, de requestionner les données linguistiques et métalinguistique au profit d’une explication de « la formation de cette koinè des parlers d’oïl qu’est le français parlé au Québec » (Tuaillon 1973: 226) [26] par une « koinè » (cf. note [3]) analogue sur une plus vaste échelle entre les principaux parlers d’oïl dans l’Hexagone même. La conclusion de Brunot (1966a) citée en 1.0. n’est d’ailleurs, à la relecture, pas si éloignée de cette proposition: « Les mots patois poussèrent des rejetons, diverses formes s’étendirent par analogie ». Le développement d’Asselin et McLaughlin (1981) nous a déjà amené à nous poser tout prosaïquement la question: pourquoi ce phénomène ne se serait-il pas manifesté dès la mère patrie, au sein même de « l’immense magmat des parlers d’oïl » (Tuaillon, cité sous APHORISME 1) ?

L’hypothèse de travail se formule donc comme suit: le « choc des patois » d’oïl, ou plutôt leur « alliage », n’a pas eu lieu en Nouvelle-France, mais en France même, produisant un idiome commun qui s’est embarqué pour l’Amérique avant que le purisme et la pression grammairienne des tenants du français parisien n’aient commencé à l’influencer. L’influence normative a ensuite instauré des divergences à l’intérieur de ce qui convergeait déjà en dehors d’elle. Voilà une idée de départ, fort plausible et assez amplement corroborée par les commentaires des témoins du temps, à la lumière de laquelle on pourrait au moins requestionner les données brutes. Qu’est-ce qui nous en empêcherait, si ce n’est une déférence indue à l’égard de notre propre académisme épilinguistique ?

NOTES

[1]  Je remercie Messieurs Raymond Mougeon et Édouard Beniak pour leur lecture critique, ainsi que Monsieur Pierre Rézeau du TLF de Nancy, qui a aimablement mis à ma disposition la documentation de la banque de données du TLF.

[2]  L’idée de l’ouverture d’un front épilinguistique de la recherche sur la question de la coexistence patois-français, devant la pauvreté des informations probantes venant des données brutes, a déjà été formulée: « Deux voies d’accès différentes s’ouvrent donc au linguiste qui veut étudier de près les variations diastratiques du français du temps de la colonisation du Nouveau-Monde. La première est celle qui essaye de retrouver les traces de la variation diastratique d’autrefois dans les variations diatopiques observables de nos jours […].

La deuxième conduit à ramasser des informations comparables à celles fournies par Molière [qui fait produire l’alternance r/s à ses domestiques de comédie, contribuant ainsi à son attestation parisienne – P.L.] ; c’est-à-dire qu’elle vise à ne pas reconstruire uniquement les données langagières d’une époque déterminée, mais en même temps la conscience linguistique des gens qui ont vécu l’expérience directe de ces données. » (Niederehe 1985: 191, qui procède ensuite à une analyse circonstanciée de la question « Qu’ont pensé les Français d’autrefois des variations de leur langue? »)

[3]  On notera ici que Wolf (1972) utilise spontanément le concept épilinguistique de koinè dans son sens ordinaire, qui est aussi le plus ancien, et qui se décrit comme suit: « Linguistically, the original koine [c’est-à-dire la lingua franca de l’ancienne Grèce – P.L.] comprised features of several regional varieties, although it was based primarily on one of them » (Siegel 1985: 358, tout l’article est une remarquable analyse critique du concept de koinè). Il est important de noter que « koinè » est souvent employé sans que l’idée d’un idiome dominant soit aussi ferme qu’elle l’est dans les représentations épilinguistiques courantes des francophones. Voir 5.0.

[4]  L’Histoire de la langue française rappelle ainsi les propos de ces commentateurs sur la « pureté » du français en Nouvelle-France: « Écoutons d’abord Bacqueville de la Potherie parlant de Québec: « On parle ici parfaitement bien, sans mauvais accent. Quoiqu’il y ait un mélange de presque toutes les provinces de France, on ne saurait distinguer le parler d’aucune dans les canadiennes » [1698 – P.L.]. Voici Charlevoix: « Nulle part ailleurs on ne parle plus purement notre langue ». « On ne remarque même ici aucun accent » (1720). « Elles [les Canadiennes] parlent un français épuré, n’ont pas le moindre accent », affirme à son tour Franquet en 1752. Montcalm étend même aux campagnes cette appréciation favorable: « J’ai observé, dit-il en 1756, que les paysans canadiens parlent très bien le français ». Il n’a visiblement pas rencontré de patoisants [cf sur cette idée notre développement dans le corps du texte – P.L.]. Kalm [arrivé au Canada en 1749 – P.L.] avait exprimé un sentiment analogue: « Les dames canadiennes, rapporte-t-il, celles de Montréal surtout, sont très portées à rire des fautes de langage des étrangers… les belles dames du Canada ne peuvent entendre aucun barbarisme ou expression inusitée sans rire ».

La québécoise, ajoute-t-il, très coquette, est « une vraie dame française par l’éducation et les manières ; elle a l’aventage de pouvoir causer souvent avec les personnes appartenant à la noblesse, qui viennent chaque annés, de France, à bord des vaisseaux du roi, passer plusieurs semaines à Québec » (Brunot 1966b: 1073).

La réfutation de la portée généralisable de ces observations épilinguistiques nécessiterait une étude globale de l’économie argumentative et des procédures d’enjolivement utilisées par des commentateurs jamais exempts de visées, politiques ou autres, lorsqu’ils décrivent les « merveilles » des colonies d’Amérique. Nous revenons sur cette question en 2.0, APHORISME 6.

[5]  C’est à Claire Asselin et Anne McLaughlin que revient le mérite d’avoir attiré l’attention sur la nécessité d’historiciser les concepts de « langue » et « patois » pour voir clair dans le problème: « Prêter les conceptions linguistiques modernes aux détenteurs du pouvoir des 17e-18e siècles constitue un anachronisme qui a pour effet de rejeter hors du domaine moderne de la langue toutes les pratiques linguistiques qui avaient été rejetées au 17e-18e siècle hors d’un domaine différent. C’est ce que font Brunot, Rivard et Dulong lorsqu’ils attribuent aux « patois » de l’Ancien Régime (c’est-a-dire les pratiques distinctes de celles du pouvoir) ou aux « patois » de Grégoire (c’est-à-dire les pratiques non conformes à la norme) des caractéristiques que ces « patois » n’avaient pas nécessairement (mais que des pratiques rejetées hors du domaine moderne de la langue auraient sans doute), en particulier l’absence d’intelligibilité mutuelle entre les « patois » et entre ces « patois » et la « langue ». Une fois postulée cette absence d’intelligibilité mutuelle, il devient nécessaire, s’il appert que des locuteurs de « patois » différents arrivent quand même à communiquer sans problème, de leur attribuer la connaissance d’une quelconque « lingua franca ». Il n’est pas étonnant que ceux qui se sont penchés sur la situation linguistique en Nouvelle-France aient cherché cette lingua franca du côté des pratiques qui constituaient la « langue » au 17e siècle (c’est-à-dire les pratiques du pouvoir) ; cette langue est en effet perçue comme l’ancêtre de l’actuelle « langue nationale » des Français (et des Québécois), sous prétexte que ces deux ensembles de pratiques portent le même nom. » (Asselin et McLaughlin 1981: 48).

Barbaud (1984: 34-42) tentera de discréditer cette position relativiste en disant qu’elle « se situe sur le plan idéologique » [Qu’est-ce à dire ? – P.L.], en lui attribuant « une certaine influence althussérienne » et surtout en qualifiant l’argument fondant la critique de l’activité épilinguistique de Brunot, Rivard et Dulong de « fallacieux » vu que le pouvoir monarchique était plus décentralisé que le pouvoir républicain (Barbaud 1984: 37-38 ; l’économie de l’argumentation est assez obscure).

[6]  C’est aussi à Claire Asselin et Anne McLaughlin que revient le mérite de la mise au jour de la possibilité d’une intelligibilité mutuelle des patois d’oïl: « Il n’est pas nécessaire, pour expliquer l’absence de problème de communication chez les immigrants en Nouvelle-France, de leur prêter la maîtrise de pratiques linguistiques étrangères aux leurs propres. Nous croyons au contraire que tous les « patoisants » des régions de langue d’oïl se comprenaient. Nous ne prétendons pas qu’il n’existait pas de différences formelles réelles entre ces « patois », ni même que ces différences n’aient pas été plus grandes que celles qui existent entre ce que nous appellerions aujourd’hui des « français régionaux ».

Ces différences formelles ne créaient cependant de problèmes de communication qu’à ceux qui voulaient bien s’en créer. En effet, la possibilité d’intelligibilité mutuelle entre dialectes apparentés ne dépend pas seulement du degré de parenté formelle entre ces dialectes. […]

Ainsi, les soulèvements populaires se répandant comme des traînées de poudre à travers des régions aux patois prétendument non mutuellement intelligibles supposent pourtant l’existence d’un moyen de communication entre les masses populaires de ces différentes régions. Ce moyen n’était pas la langue telle que définie par les détenteurs du pouvoir d’alors (c’est-à-dire l’ensemble de leurs propres pratiques à l’exclusion de toute autre), mais bien la langue du peuple lui-même, telle que celui-ci l’aurait définie s’il en avait eu l’occasion. De la même façon qu’on ne doit pas prêter nos conceptions linguistiques modernes aux détenteurs du pouvoir sous l’Ancien Régime, ce serait une erreur de prêter aux « patoisants » d’alors les mêmes conceptions linguistiques tyranniques que leurs dirigeants. Ces « patoisants » n’avaient aucun intérêt à ériger en barrière linguistique les différences formelles entre leurs pratiques linguistiques et celles de leurs voisins, ni même entre leurs pratiques et celle du pouvoir. » (Asselin et McLaughlin 1981: 49-50).

Sans se rendre compte qu’il continue de postuler les dichotomies qui sont justement questionnées par cette analyse, Barbaud (1984: 37) réplique simplement: « je suis fermement convaincu que les locuteurs normands, poitevins, picards, ou saintongeais n’avaient, sous l’Ancien Régime, aucune chance de développer une connaissance active du dialecte de l’Ile-de-France. »

[7]  L’observation du fait que les récits sont des manifestations de perceptions subjectives est due à un spécialiste ayant travaillé sur les récits des historiens romains relatant la découverte ou l’invention de l’écriture. « Ces récits nous disent non pas comment les choses se sont réellement passées, mais comment les Romains d’une certaine époque croyaient qu’elles s’étaient passées, ce qui est totalement différent ; ces informations ne sont pas pour autant négligeables. Elles nous permettent en effet d’atteindre, sinon la mentalité romaine comme telle, en tout cas la mentalité des créateurs ou des adaptateurs de la tradition. » (Poucet 1989: 296).

[8]  On a décrit La nature du point de départ d’une appellation péjorative et les résistances à celle-ci lors de l’étude du schéma dichotomique antique Hellène (seulement nous)/Barbare (tous les autres). « La permanence et la stabilité de ce schéma ne seront même pas affectées par l’entrée en scène des Romains. N’appartenant pas au monde hellénique, ils sont, par définition, des Barbares: c’est bien ainsi que les appellent les premiers Grecs qui en font mention, comme Ératosthène. Eux-mêmes, du reste, héritant, au cours de leur hellénisation, de la vision grecque du monde, commenceront par s’appliquer ce qualificatif: Plaute adapte ainsi « en langue barbare », c’est-à-dire en latin, des pièces grecques. Des critiques ne vont pas tarder à se faire jour, en particulier chez Caton, contre l’emploi à propos des Romains d’une appellation souvent péjorative. » (Dubuisson 1982: 8-9)

[9]  La question de l’opposition informations sur le passé/informations sur le présent ? a jailli notamment lorsqu’on s’est penché sur les notices romaines à propos de l’invention de l’écriture. « Du reste ces notices de la tradition romaine nous apparaissent pour l’essentiel comme un prolongement des réflexions qu’avaient menées les érudits grecs sur l’origine de l’alphabet. Il s’agit souvent de lettres grecques ; ce sont des grammairiens grecs qui sont cités comme garants ; et surtout, ce sont des héros grecs qui interviennent. Évandre est le personnage central dans ces récits. Or, ne l’oublions pas, il joue dans le Latium le rôle d’un héros civilisateur. L’écriture, mise à son crédit, ne serait qu’un apport culturel parmi d’autres. Reste l’origine grecque, ainsi affirmée par la tradition. Comment l’expliquer ? Conscience de l’origine grecque (réelle, historiquement attestée) de l’alphabet latin ? Ou désir de se rattacher culturellement au monde grec ? » (Poucet 1989: 293-294).

[10] La question de l’étymologie du mot patois a fait l’objet de débats virulents entre spécialistes vers la fin des années cinquante. Le débat a été résumé ainsi par les deux linguistes ayant produit la synthèse la plus fouillée sur la question: « En proposant sa dérivation du fr. patois de pat(t)e `pied et jambe des animaux’, John Orr fonda son hypothèse sur deux prémisses: a) que le mot se référait initialement au langage (ridiculisé) des sourds-muets, et b) que le développement sémantique ultérieur menait de `pantomime’ à travers `langage inintelligible’ (d’où `cris d’oiseaux et d’animaux’, dès le XIIIe siècle) et `jargon’, jusqu’au `parler paysan’. […]

Dans une critique polie mais pénétrante, O. Jodogne réagit presque immédiatement contre la note d’Orr. Il rejeta l’essence de la conjecture étymologique de son adversaire, lui proposant, à sa place, un enchevêtrement onomatopéique franco-germanique pat-/prat-. » (Malkiel et Uitti 1968: 131-132). La racine onomatopéique est aussi reçue par le FEW (8, 35a) alors que le TLF reprend la thèse d’Orr.

[11] Les philologues nous familliarisent mieux que quiconque avec le phénomène de l’anachronisme qu’ils rencontrent constamment. C’est l’indice par excellence qu’il ne faut jamais prendre le discours des historiens antiques comme bon argent. « Les anachronismes sont relativement nombreux. Ainsi, quand Denis d’Halicarnasse parle des traités conclus sous les premiers rois, il les voit généralement gravés dans des stèles et déposés dans des temples. C’est ce qu’on faisait souvent plus tard. Autre exemple. Lorsqu’Ancus Marcius, chez Tite-Live (…), charge le grand pontife de transcrire, sur un tableau blanc qu’on affichera en public, une série d’informations tirées des notes de Numa, on est en présence d’une anticipation de l’usage bien postérieur d’exposer la tabula pontificale sur les murs de la Regia. » (Poucet 1989: 295).

[12] C’est l’analyse du discours des grammairiens latins sur le nom des lettres qui a mené à ce problème complexe de la distinction entre objet, partie interne ou correlat externe de l’objet, nom de l’objet: « Cette tendance à confondre lettre, son, et nom de lettre, résultant du lien entre le son et sa notation graphique, est parfois renforcée par un désir de concision: on est tenté de parler du nom des liquides plutôt que du nom des lettres notant les liquides. La même imprécision de langage régnait chez les grammairiens latins, bien qu’ils aient parfois parlé uniquement du son ou de la forme de la lettre. » (Boüüaert 1975: 153).

[13] C’est encore un philologue qui a décelé le gommage des processus d’engendrement: « J’ai toujours été frappé par une chose en étudiant la tradition: elle a tendance à gommer tout processus de développement, de mise en forme progressive, bref d’évolution. Souvent les institutions (et, d’une façon plus générale d’ailleurs, les realia) sont introduites d’un seul coup ; elles sortent, comme Athéna, tout armées du cerveau de Jupiter, entendez d’un roi, ou d’un quelconque individu. Qu’on songe à la constitution servienne. Si l’on fait abstraction des centuries de cavaliers, ce que la tradition, chez Tite-Live et chez Denis d’Halicarnasse attribue à Servius Tullius, c’est en réalité le résultat tardif (IIIe siècle ?) d’une très longue évolution, laquelle a effectivement commencé à la « période étrusque » de Rome. Qu’on songe au patriciat introduit lui aussi en une fois, entièrement constitué, par Romulus. Même chose pour le calendrier précésarien, dû à Numa Pompilius. » (Poucet 1989: 299).

[14] La comparaison des versions grecque et latine de l’attitude xénophobe a mis en relief le fait que le discours explicite peut révéler son contraire: « La littérature latine n’est assurément pas plus qu’une autre exempte de xénophobie: mais ce sentiment y apparaît généralement sous des formes extrêmes qui témoignent de sa faible représentativité. Les excès polémiques de Juvénal n’auraient guère de raison d’être s’ils se faisaient l’écho d’une tendance majoritaire, bien établie et sûre d’elle. En revanche, l’absence même d’un débat d’une certaine vivacité témoigne de l’existence dans le monde grec d’un assez large consensus sur ce point [de l’infériorité des autres peuples – P.L.]. » (Dubuisson 1982: 31).

[15] Ce constat sur la rareté et le caractère non représentatif des jugements épilinguistiques explicites vient de l’étude du concept de bilinguisme dans le monde grec. « Les jugements explicites, d’ailleurs rares, qui figurent dans les textes risquent, comme souvent, de n’être représentatifs que d’une minorité d’intellectuels. Le peuple grec dans son ensemble n’a pas droit à la parole dans les textes que nous avons. Un moyen de la lui donner, d’accéder en quelque sorte à la mentalité grecque sur ce point est peut-être d’étudier le vocabulaire utilisé et compris par tous pour désigner ces phénomènes et d’apprécier les catégorisations qu’il établit et les valeurs positives ou péjoratives dont il affecte les situations en cause. Cette méthode n’a, du reste, rien d’original: elle est rendue nécessaire par le caractère spécifique de la documentation en histoire ancienne, constituée en majorité par des textes littéraires. » (Dubuisson 1982: 10).

[16] D’autres philologues ont attiré l’attention sur le fait que la projection artificielle des découpages conceptuels modernes pouvait entraîner une mécompréhension profonde de l’évolution de certains glottonymes, comme par exemple la longue synonymie entre « langue latine » et « langue romane ». « As a matter of fact, right through the Roman period down to the IXth century lingua romana means exactly the same as lingua latina. That a special connotation, but not the one indicated by Du Cange [c’est-à-dire « latin vulgaire » – P.L.], may have attached to it when it first originated is quite possible. Cicero writing to Caesar (Fam. VII, V) gives to Romanus a certain meaning of forcible living expression by opposition to mere academic language […].

In fact we have to wait until the IXth century to find the new meaning attached to the old expression. The first document is to be found in the five council of 813. For instance, the 17th canon of the Council of Tours so often quoted: « Et ut easdem omelias quisque aperte transferre studeat in rusticam Romanam linguam aut Thiotiscam quo facilius cuncti possint intellegere quae dicuntur ». Here the word rustica is still added to lingua romana which by itself would still mean lingua latina ; but it is felt as a different language and put on the same footing as the lingua thiotisca […].

By 842, the lingua romana without any qualification is admittedly the new language […]. » (Muller 1923: 9-14).

Des travaux plus récents confirment ces vues en signalant « …l’interprétation malaisée – et en tout cas non univoque – de termes comme vulgo et même rustice. En effet, tout en se définissant par opposition au latin vraiment `élégant’, vulgo ne s’identifie pas purement et simplement au `latin vulgaire’ ou au `protoroman’. Les mots qualifiés par cet adverbe n’ont même pas toujours survécu dans les langues romanes, bien que – il faut le reconnaître – cet argument ne soit pas forcément péremptoire. En fait, ils appartiennent à divers registres ou variétés de la langue, vulgo lui-même ayant souvent le sens de « communément ». Il faut par ailleurs remarquer que, d’une part, l’addition d’un adverbe comme corrupte peut, le cas échéant, infléchir péjorativement le sens de vulgo, mais que, d’autre part, la mise en relief de tel ou tel mot peut se faire également sans vulgo. Ces relatives du type quod dicitur, quod vocant, quod nuncupant se rencontrent aussi dans l’hagiographie mérovingienne. » (Uytfanghe 1989: 32-33).

[17] Voici un exemple de la procédure de supposition à partir d’un fait historique ponctuel: « Aside from instruction by the Huguenots in French, the evidence for assuming some mastery of French among the colonists of the seventeenth century rests upon the possession by them of French books. When books were scarce and costly, it is unlikely that a New England scholar or a Virginia gentleman would acquire a book in a language he could not read. » (Jones 1927: 426).

[18] Dubuisson explique la nécessité du passage de la désignation par un métaterme à la compréhension générale des représentations épilinguistiques, qu’il applique à son travail sur la notion de bilinguisme dans l’antiquité. « Les Anciens avaient-ils conscience d’être bilingues ? Comment vivaient-ils leur bilinguisme et quelle importance lui attribuaient-ils ? Se rendaient-ils compte des problèmes qu’il suscitait et des conséquences qu’il pouvait avoir sur leur langue, sur leur comportement et sur leur vie sociale.

L’élaboration d’une réponse satisfaisante à ces questions suppose une enquête très vaste. Il faudrait relever et classer toutes les indications fournies par les sources sur les différentes situations de bilinguisme, individuel ou collectif, et analyser les jugements portés, de façon formelle ou implicite, par les écrivains ; cela est loin d’être achevé.

En attendant, il y a place, à mon sens, pour une enquête de portée beaucoup plus limitée, mais en quelque sorte préliminaire. Si le phénomène du bilinguisme est perçu comme tel, il est nécessairement désigné d’une façon ou d’une autre. L’étude du bilinguisme commence le jour où l’on dit d’un individu qu’il est bilingue au lieu de se contenter de dire qu’il parle deux langues. La chose n’est pas si évidente ; le mot n’est employé en français que depuis la fin du XIXe siècle. » (Dubuisson 1982: 204).

[19] Le phénomène de l’absence de nuance dans la désignation de l’autre a déjà été observé dans le cas des allo-ethnonymes. « La première langue parlée des Grecs [dans la région turque du Pont] (ethnonyme: ro’mei, spécifié en la’zi « lazes ») est le dialecte, appelé lazi’ka. Pour la communication avec les autres groupes, certains apprennent le turc local, qui a dû servir de lingua franca pour les musulmans non turcophones. Ce dernier point est maintenant très difficile à préciser en raison du fait que le terme ‘turkon désigne tous les musulmans (même les grécophones). Ainsi la lingua franca masque la diversité linguistique réelle du groupe musulman pour les non-musulmans. [Ainsi il m’a été impossible de repérer la présence éventuelle d’un groupe lazophone dans la micro-zone considérée] ». (Drettas 1981: 80).

On observe aussi le même phénomène dans le cas des allo-glottonymes. « En swahili, kizungu ne signifie que « langue parlée par les Bazungu« , c’est-a-dire les Blancs, que ce soit l’anglais, le français ou le portugais ». (Pohl 1988: 41).

[20] Le rapport entre altérité et inintelligibilité apparait clairement, dans le cas, par exemple, de l’évolution du terme barbare de l’allo-logonyme absolu vers l’allo-ethnonyne absolu. « Le terme barbare, dans l’ancienne Grèce, désigne d’abord « tous ceux, hommes, animaux ou choses qui émettent des bruits indistincts, voire désagréables ». Il désignera ensuite, dans l’Odyssée notamment, ceux qui « parlent un jargon incompréhensible et déplaisant ». Le mot ne tarde pas à désigner, désormais sans jugement de valeur autre que contextuel ceux qui parlent une langue différente du grec puis, ethniquement parlant, les non-Grecs. » (Dubuisson 1982: 7).

[21] En première approximation, l’évolution sémantique d’un glottonyme semble bien être souvent la suivante:

Toponyme -(dérivation)-> ethnonyme -> glottonyme

(France -> Français -> français ; Picardie -> Picard -> picard).

On atteste marginalement le mouvement inverse:

Glottonyme ————> ethnonyme:

« L’adjectif theodiscus signifie proprement « national » (thiudiskô = gentiliter dans Ulfilas) ; il n’apparaît pendant longtemps qu’appliqué à la langue, et c’est peu à peu que les hommes qui parlaient la diutisca zunga se sont appellés eux-même les Diutisken, d’où le mot actuel Deutsch. » (Paris 1872: 3-4, note 4).

Ou encore:

Glottonyme —————————> toponyme

(Languedoc).

Un autre cas de figure, très fréquent dans le cas des idiomes vernaculaires, est le suivant:

Hypocoristique ironique -> logonyme -> glottonyme

(joual ; patois).

ou encore:

Hypocoristique ironique -> allo-glottonyme -> égo-glottonyme

(créole).

On atteste aussi marginalement le mouvement inverse:

Glottonyme –> allo-glottonyme –> allo-logonyme ou hypocoristique ironique.

Ce fut  le cas de latin comme le prouvent les citations suivantes:

« Parmi les exemples donnés par Godefroy je choisis notamment:

Elle savoit parler de XIV latins (Aïol)

= 14 langues étrangères.

L’expression est neutre aussi dans la locution en son latin, par ex.

Paien dient en lur latin (Partonop.)

Li roi d’Irlande ot non Fursin,

Molt bien parle en son latin… (Partonop.)

latin signifie sa langue maternelle particulière à lui et étrangère et incompréhensible au conteur et aux autres personnages du récit. » (Elwert 1959: 68).

Latin est aussi attesté au sens d' »argot » (Elwert 1959: 69, note 1), ce qui confirme son passage au statut de logonyme. L’étape suivante d’un cheminement diamétralement inverse de celui de patois est aussi corroborée:

« Le mot latin dans la signification de « langue étrangère » a eu le plus de fortune en français, et notamment en vieux français, où il est très usité même sans aucun sens péjoratif. C’est cette signification non péjorative et neutre qui explique une extension du mot très curieuse. C’est qu’il cesse de signifier uniquement « le langage incompréhensible humain » pour acquérir la signification plus large de « langage incompréhensible des oiseaux ». C’est dans la formule « en leur latin » équivalent de « en leur langage incompréhensible » que le terme est usuel en vieux français et en vieux provencal, et elle est particulièrement répandue en poésie. » (Elwert 1959: 70-71).

[22] On pourrait résumer les biais de l’enquête de Grégoire ainsi. « Une image des « gens de la campagne » se dessine très nettement dans ce questionnaire. On remarquera d’abord qu’ils sont l’unique objet d’un questionnaire qui les concerne exclusivement, en effet la circulaire d’envoi, comme la question Numéro 1, lient « gens de la campagne » et « patois » ; dès lors les gens de la campagne qui parlent français sont apparemment exclus de l’enquête. Il y a un choix délibéré qui commande tout le reste du questionnaire. Le lien qui s’établit entre définition des gens de la campagne et image du patois apparaît ici comme l’élément déterminant d’un clivage fondé sur l’opposition ville-campagne. » (Peronnet 1984: 81).

[23] Analysant le discours épilinguistique du 17e siècle, Niederehe a bien vu qu’à l’âge classique, le domaine d’oïl était beaucoup plus uniforme qu’on le croit généralement aujourd’hui. Il ne parviendra qu’à y voir une confirmation de la thèse de l’élimination des parlers vernaculaires « par le haut ». »Mais cela [l’analyse du discours épilinguistique du 17e siècle – P.L.] prouve à l’évidence que, vers le début du 17e siècle, les dialectes, pour les gens de l’époque, changent de leur statut variationniste [sic]: les variations diatopiques vont être conçues, dorénavant, comme des variantes diastratiques. Ce sont elles qui attireront toute l’attention des grammairiens et lexicographes du 17e siècle. Ainsi la discussion du 17e siècle tournera presque exclusivement autour de ce que Scaliger avait appelé « emendatus Francismus » et que Vaugelas appellera, à son tour, le bon usage.

Au moment où commence la colonisation de la Nouvelle France et, avec elle, l’exportation de la langue française dans le Nouveau Monde, les problèmes que cela allait poser pour les colons étaient résolus, du moins théoriquement. La variante parlée à Paris « par la plus saine partie » des gens (instruits), (pour adapter une expression que forgera, dans les années 40 du 17e siècle, le préconiseur du bon usage, Vaugelas) était reconnue comme modèle. Certes, elle n’était pas encore portée à la perfection de l’âge classique, mais la direction dans laquelle la chercher était bien claire » (Niederehe 1985: 196-197).

Cette perspective est d’ailleurs déjà poliment contestée. « Il ne s’agit donc pas de nier l’importance de l’oeuvre des grammairiens du XVIIe siècle, mais elle n’est pas forcément cet événement majeur qu’on en fait d’ordinaire. Pour moi, son importance est sensiblement inférieure à celle de la campagne d’alphabétisation de masse qui débute vers la même époque, et qui est largement responsable du fait que c’est le français d’un petit monde fermé qui a fini par devenir la langue nationale au détriment de tous les dialectes et de toutes les langues régionales » (Wüest 1985: 256-257). On notera aussi cette remarque importante: « Expliquer, à date ancienne, l’existence de formes communes jusque dans les provinces les plus reculées du domaine d’oïl par l’influence de PARIS se heurte à de fortes objections » (pour le détail circonstancié de ces objections, cf. Picoche et Marchello-Nizia 1989: 23-25)

[24] Nombreux sont les linguistes qui adoptent en sous-main la thèse de la « mayonnaise » sans en assumer directement les conséquences méthodologiques. « Si l’on s’en tient aux parlers d’origine romane, on peut dire, très grossièrement, que dans la moitié nord de la France, il y a continuité entre le français et le parler dialectal. Ainsi, par exemple, Jacques Chaurand, étudiant Les parlers de la Thiérarche et du Laonnois, ne peut trouver que des restes de patois dans le parler quotidien des gens de sa région et doit conclure son étude en affirmant: `On peut considérer que l’ère du patois a cessé d’exister dans toute la région étudiée’. Au contraire, dans la moitié sud de la France, des systèmes linguistiques résolument divergents: français régional d’une part, et parler dialectal d’autre part, continuent à coexister. » (Hadjadj 1981: 72).

Les choses allant jusqu’à des propositions de rajustement dans le métalangage. « Au sens strict, d’ailleurs, « français » ne devrait désigner que les parlers du nord de la France (langue d’oïl) à l’exclusion des formes méridionales (langue d’oc) qui constituent une langue autonome. » (Guiraud 1968: 6).

[25] Des travaux récents attirent de plus en plus l’atention sur l’hétérogénéité sociolinguistique du français de Paris: « A Paris, les deux parlers en présence n’étaient au fond que des variétés assez ressemblantes d’une même langue, et il ne devait pas y avoir de cloison étanche entre ces deux variétés. Il me semble significatif à cet égard que le style poissard de Vadé est déjà un peu plus proche du français standard que ne l’était encore le langage des Conférences. […]

Il me paraît donc assez vraisemblable que, sous l’ancien régime, la situation linguistique de l’Ile-de-France était celle d’un continuum linguistique, où l’acrolecte, le français des grammairiens, n’était pas nettement séparé du basilecte, le véritable « patois de Paris », qui a été progressivement éliminé, tandis que le mésolecte, intermédiaire entre les deux a survécu comme français populaire. Mais tout cela n’est qu’une précision, et ne met pas en cause la thèse selon laquelle le français populaire serait quelque chose comme un français régional de l’Ile-de-France. » (Wüest 1985: 257). Voir aussi Lüdi (1987).

[26] Cette idée d’une « koinè » québécoise est ancienne et faisait déjà l’objet de spéculations bien avant Tuaillon et l’HLF. « It is evident, therefore, that, for the linguistic territory representing the middle St. Lawrence, we must look especially for Northern French characteristics, for all the early period of settlement of the country. These traits of Northern French speech, blended and re-worked by clergy and people, have produced the compound which we shall have to examine farther on. We shall find, very naturally, traces of South French influence here and there, but these cannot be reckoned as a seriously disturbing element… » (Elliott 1885: 142). Voir aussi le jugement plus nuancé de Martin (1934: 67).
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